Les deux larrons

Le terme « larron » (« voleur, brigand ») est utilisé dans le langage chrétien pour désigner les deux condamnés censés avoir été crucifiés à la gauche et à la droite de Jésus. Le motif des « larrons » est bien présent dans les évangiles canoniques, même si la distinction entre un bon et un mauvais, n’apparaît que chez le seul Luc.

Les larrons des Évangiles canoniques

Matthieu (Mt 27, 38), Marc (Mc 15, 27-28) et Jean (Jn 19, 18) ne les différencient d’aucune manière. Tous trois notent simplement qu’on crucifia Jésus entre deux brigands, Matthieu (Mt 27, 43) précisant même que tous les deux insultaient Jésus, comme le faisaient les passants juifs. Cet évangéliste ne connaît donc pas de distinction entre un bon et un mauvais larron. Pour sa part, Marc rappelle la prophétie d’Isaïe (53, 12), laquelle explique probablement la présence des larrons au Calvaire : Et il a été compté parmi les malfaiteurs.

Seul Luc, après les avoir présentés (23, 32-33) de la même manière que les autres évangélistes d’ailleurs, leur consacre quelques versets supplémentaires (23, 39-43), importants parce qu’ils les différencient et enregistrent la promesse du Christ au larron crucifié à sa droite, le « Bon Larron ». Voici ce texte « fondateur » :

(39) Or, l’un des malfaiteurs mis en croix l’injuriait, disant : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même et sauve-nous ! » (40) Mais l’autre le reprenait, disant : « Tu n’as pas même la crainte de Dieu, toi qui subis la même condamnation ! (41) Pour nous, c’est justice, car nous recevons ce que méritent les choses que nous avons faites ; mais lui n’a rien fait de mal. » (42) Et il dit : « Jésus, souvenez-vous de moi, quand vous reviendrez avec votre royauté. » (43) Et il lui dit : « Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. »

Ce texte ne donne aucun nom aux suppliciés. Plus important peut-être, il ne signale même pas que le larron de droite – celui qui reçoit la récompense suprême – a été, au cours de sa vie, un « meilleur hors-la-loi » que l’autre. S’il est récompensé d’une manière aussi extraordinaire, c’est – apparemment – pour avoir au dernier moment éprouvé pour son voisin crucifié des sentiments positifs : « Nous autres, nous méritons notre peine ; lui pas » et pour lui avoir adressé une requête : « On vous dit roi ; souvenez-vous de moi dans votre royaume ».

Jésus ayant promis le paradis au Bon Larron, la tradition chrétienne se devait d’en faire un saint, le saint de ceux qui se sont repentis – parfois à la dernière minute – après une vie moralement indéfendable. Marie-Madeleine, « la grande pécheresse de la tradition chrétienne » et que nous avons traité en détail dans un autre article, connaîtra la même promotion.

Les larrons des écrits apocryphes

Pour en revenir au bon larron, la tradition ne pouvait se contenter de ce « pardon » du Christ en croix. Elle devra imaginer des précisions, des noms et surtout un curriculum détaillé, susceptible d’expliquer pareille différence de traitement. Épinglons, sans y insister, quelques fruits de l’imagination fertile des apocryphes.

Les larrons n’ayant pas de nom au départ, il fallait d’abord leur en donner un. Ainsi, l’Évangile de Nicodème, appelé aussi les Actes de Pilate, très proche par ailleurs de Luc, appelle Dismas, celui à la droite du Christ, et Gestas, celui à sa gauche. Ces deux noms deviendront traditionnels en Occident, mais d’autres traditions en proposent d’autres (p. ex. Livre du Coq, VIII, 38, p. 193-194, dans EAC II, 2005 ; Miracles de Jésus, VII, 1-4, p. 618-623, éd. S. Grébaut, 1974 ; Vie de Jésus en arabe, XXIII, p. 22, dans EAC I, 1997).

Des amplifications suivront. On en rencontre une dans la Déclaration de Joseph d’Arimathie (p. 329-354 EAC II, 2005). Ce texte, de date inconnue, mais antérieur au XIIe siècle, enregistre dans un long chapitre (III, 1-4, p. 347-350) les échanges censés avoir eu lieu au Calvaire : discours d’un larron, puis de l’autre, réponse de Jésus. Il fournira aussi (I, 2, p. 342) une tentative, encore peu détaillée, d’expliquer le sort si différent réservé aux deux suppliciés. On ose à peine parler de curriculum, mais c’est un début, une sorte de rapide synthèse de leurs « exploits ».

Ce passage de la Déclaration explicite en effet les « chefs d’accusations » des deux brigands : ainsi Gestas, entre autres faits très condamnables, « assassinait par le glaive les voyageurs et en dépouillait d’autres ; il suspendait des femmes par les chevilles, la tête en bas, et leur coupait les seins ; il buvait le sang d’enfants démembrés ». Tout cela était horrible et méritait cent fois la mort. Dismas par contre, entre autres choses aussi, « rançonnait les riches, mais faisait du bien aux pauvres. Il était voleur, mais comme Tobie il ensevelissait les morts pauvres ». Bref un Robin des Bois avant la lettre. On conçoit qu’il ait été in fine pardonné.