SALA 6 (SALA DI ARISTOTELE)

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SALLE 6 (Salle d’Aristote)

Un cartel indique que la « salle dite ‘d’Aristote’ était probablement le lieu de représentation de la famille Bandinelli, riches commerçants siennois propriétaires de l’édifice. L’iconographie reflète un programme éthique précis, à montrer aux visiteurs. Sur la paroi la plus grande, l’éthique de l’homme médiéval est traduite de manière synthétique […] à l’aide d’images et d’un texte en latin vulgaire. »

En réalité, pour comprendre les raisons pour lesquelles pareil cycle de fresques se trouve sur les murs de cette pièce, il importe d’élucider ce que fut la véritable fonction de ces lieux au cours des siècles. Le nom donné au Palais Corboli rappelle la famille qui en fut un temps propriétaire, bien qu’il ait été construit au XIIIe siècle par la puissante famille Bandinelli avant de servir de siège à l’administration publique, un siècle plus tard, à l’époque où Asciano intégra le territoire de la République de Sienne. C’est donc pour servir de memento, ou d’aide-mémoire, sinon de mise en garde, à l’endroit des administrateurs de la ville que les fresques furent peintes vers 1370 par Cristoforo di Bindoccio et Meo di Pero. Elles eurent pour finalité, comme nous l’avons vu dans d’autres lieux à Sienne (Salle des Neuf et Anticapella du Palazzo Pubblico), d’inciter les magistrats logés ici à s’orienter sur la voie des vertus nécessaires à ceux qui sont en charges des affaires de la cité.

La salle, dont les vastes dimensions s’inscrivent approximativement dans un rectangle peu allongé [1], a subi, au cours des siècles, des altérations structurelles beaucoup plus graves que la salle dite des Saisons. Comme dans cette dernière, les ouvertures ont été modifiées. De surcroît, le sol a été surélevé tandis que la construction d’un entresol a sensiblement modifié l’aspect général du lieu. Le résultat est doublement catastrophique : à l’occasion de ces travaux, la hauteur disponible entre le sol et le plafond a été réduite à 4 mètres environ ; plus grave encore, la mise en place de la poutraison de bois indispensable à cette opération, tout en modifiant l’allure initiale du plafond à double pente, a occasionné des dommages irréparables sur le décor peint.

L’apparence actuelle de cette salle, qu’une ancienne dénomination qualifiait de sala del Granaio [2], doit tout à la splendide restauration réalisée au début des années 2000. Tout en modernisant les lieux pour les adapter à leur nouvelle fonction muséale, les travaux ont permis de restaurer la visibilité de la structure ancienne, laissant deviner l’emplacement de l’ancien toit à double pente dont la frise sommitale des murs suit encore le parcours. Cette longue restauration a également rendu à nouveau visible dans toute son originalité l’ancien décor peint à fresque.

Les deux parois nord-est (la plus courte) et nord-ouest (la plus longue), conservent l’essentiel de la physionomie de leur décor. D’autre part, les traces d’ornements qui subsistent sur les deux autres parois, attestent de la cohérence générale, aussi bien ornementale que symbolique, de cet étonnant ensemble.

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Le décor pictural

La dimension purement ornementale du décor est due au motif de plaques de marbres polychromes répété sur la totalité des parois de la salle, qui confère au lieu un aspect insolite et inhabituel, accentué par le contraste formel que créent les médaillons historiés.

Les deux murs nord-ouest (paroi longue) et nord-est (paroi courte) ont conservé l’essentiel de leur décor du XIVe siècle. Sur chacun de ces murs, deux tondi peints par Cristoforo di Bindoccio et Meo di Pero se font encore écho. Ces deux peintures tirent leur nom de leur forme circulaire et de la scène qui figure en leur centre géométrique : à l’ouest, la Roue d’Aristote dialogue avec la Roue de Barlaam, à l’est. De leur dialogue naît une signification à visée éthique et politique dont l’époque médiévale est friande. Sienne en conserve plusieurs exemples parmi les plus célèbres des XIVe-XVIe siècles au Palazzo Pubblico.

On rencontre fréquemment dans les palais de l’Italie médiévale ce type de programme pictural dont le caractère profane n’est jamais complètement exempt d’une réflexion religieuse sous-jacente ni d’une visée morale. Dans le contexte du Trecento, « le vaste thème de la calomnie des vertus trouve naturellement sa place sur les parois des palais après être d’abord apparu dans les traités de moralité [3]. Il est également employé dans la propagande politique, comme le montre la série de peintures murales que Cola di Rienzo fait peindre à la même époque pour critiquer le gouvernement romain : l’Anonimo Romano [4] rapporte que l’une de ces peintures montrait Rome personnifiée par une femme naufragée, ‘la robe fendue jusqu’à la poitrine, les cheveux défaits, comme si elle voulait pleurer’, accompagnée par les vertus cardinales qui déploraient son abandon. 

Dans les communes toscanes, le thème de l’Injustice s’avère très prolifique. Les artistes inventent des images qui s’évertuent à prévenir du danger que représente ce ‘vice’. Entre 1329 et 1332, Giotto exécute une fresque dans le Salone Grande du palais du podestat à Florence qui propose une variante originale du thème du bon juge. Aujourd’hui disparue, cette fresque consistait en une personnification de la commune qui recevait l’aide des vertus pour se défendre d’une horde de voleurs. Son iconographie est connue grâce à une description de Giorgio Vasari [5].

Le Palazzo Corboli en propose la version la plus aboutie [6] ».

Les quatre parois de la salle

[1] Les mesures exactes de la salle sont les suivantes : petits côtés (NO et SO) ont une longueur respective de 6, 1 m et 6,71 m ; les grands côtés, de 7,81 m et 7,36 m.

[2] L’italien granio désigne une grange, ou un grenier, ce qui en dit long sur la destination de cette salle à l’époque où le palais avait perdu son lustre d’origine.

[3] Par exemple dans les Documenti d’amore, poème moral dont l’auteur, Francesco da Barberino (1264-1348), contemporain de Dante, met en scène douze vertus et leur récompense (l’ouvrage écrit entre 1309 et 1314 ne fut imprimé que plus tard, à Rome, en 1640).

[4] La Cronaca dell’Anonimo romano est une chronique composée de vingt huit chapitres écrite vers la seconde moitié du XIVe s. L’identité de son auteur est incertaine. C’est pourquoi on se réfère à ce texte au moyen de l’appellation Anonimo romano

[5] « Nella sala grande del Podestà di Fiorenza, per mettere paura a i popoli dipinse il commune ch’è rubato da molti ; dove in forma di giudice con lo scettro in mano a sedere lo figura, e le bilance pari sopra la testa […] et aiutato da quattro figure, dalla Fortezza con l’animo, dalla Prudenzia con le leggi, dalla Giustizia con l’armi e dalla Temperanza con le parole […]. » (Dans la grande salle du palais du podestat de Florence, pour faire peur au peuple, il (Giotto) peignit la Commune qui est volée par beaucoup ; il la représenta sous l’aspect d’un juge, le sceptre en main et assis, la balance en équilibre au-dessus de la tête […] et aidée de quatre figures : la Force avec l’âme, la Prudence avec les lois, la Justice avec les armes et la Tempérance avec les paroles […]). Giorgio Vasari, Le Vite de’ più eccellenti pittori, scultori e architetti coll’aggiunta de’ vivi e de’ morti, dall’anno 1550 a 1567, Firenze, 1568 (traduction française sous la direction d’André Chastel, Les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Paris, Berger-Levraut, 1981-1989, vol. , p. ??).

[6] Voir : Bertrand Cosnet, « La calomnie des vertus », Sous le regard des Vertus : Italie, XIVe siècle [en ligne]. Tours : Presses universitaires François-Rabelais, 2015 (« Chapitre 3. La sécularisation des vertus ». Généré le 06 mai 2020). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pufr/8283>. ISBN : 9782869065390. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pufr.8283.