Il facciatone

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La « grande façade »

Fermons les yeux et imaginons la situation qu’évoque la carte postale ancienne ci-dessus [1] : nous sommes dans l’immense nef de la Cathédrale en cours de construction. Devant nous, comme une falaise, s’élève la contre-façade (les siennois l’appellent affectueusement « il Facciatone ») ; cette dernière est déjà ornée de ses marbres bi-colores. Les colonnes séparant la nef centrale du bas-côté droit sont construites. [2] Dès que celles de gauche le seront également, il deviendra possible de couvrir enfin l’édifice puisque le mur de gauche (à droite sur la photo) est lui-aussi en place. Il deviendra possible … Il deviendrait possible de couvrir l’édifice … Cela ne sera pourtant jamais le cas. Les travaux, après avoir été interrompus à différentes reprises, seront définitivement abandonnés en 1355. après la déroute causée par la Grande Peste, en raison de déficiences apparaissant dans les nouvelles fondations et faute de financements à la hauteur du gouffre que représentait un projet monumental d’une ambition pharaonique.

Cet espace splendide et mélancolique présente également, par un certain côté, un caractère involontairement loufoque qui n’est pas sans évoquer certaine œuvre de Marcel Duchamp, du reste tout aussi involontaire. [3] Ainsi, le mur de droite sur la photographie, qui est l’actuelle façade latérale de l’ancien Palais Royal, demeure médicéenne aujourd’hui préfecture de la Province, présente curieusement l’aspect qu’aurait dû avoir la nef latérale de la Cathédrale agrandie : cette façade est dotée de grandes ouvertures ogivales déjà ornées de leur décor de marbres polychromes, initialement  prévues pour donner du jour à l’intérieur, et aujourd’hui murées ; leurs ébrasures, percées de biais dans l’épaisseur du mur orienté vers la nef, devaient garantir l’entrée d’un flot de lumière dans le vaisseau. Elles sont aujourd’hui inversées : l’intérieur où nous nous situions en songe un instant auparavant est devenu l’extérieur dans une réalité très prosaïque. L’intérieur est devenu extérieur, le vide s’est transposé en plein. Et réciproquement. Nous pouvons dorénavant contempler depuis l’extérieur cette façade intérieure … Cet effet bizarre d’inversion peut être éprouvé à chaque endroit où se pose le regard. Placé au milieu d’un vilain parc de stationnement réservé aux véhicules  appartenant à l’administration de la ville, dans un espace indifférent où l’endroit et l’envers deviennent l’inverse de ce qu’ils devraient être, le spectateur se prend à perdre ses repères spatiaux. L’effet de cette inversion est sensible dans chaque parcelle de la place, lieu décidément  étrange, qui occupe l’emplacement de la nef d’une Cathédrale imaginée et voulue, mais qui ne verra jamais le jour.

Outre le fait que le Facciatone offre un panorama splendide sur la ville [4], il permet de se faire une idée précise des proportions gigantesques qui auraient été celles de la nouvelle Cathédrale telle qu’elle fut rêvée par une population éprise de beauté et de splendeur.

[1] Actuellement, l’espace concerné est un vaste parking peu propice à laisser vagabonder l’imagination.

[2] Une fois muré au ??? s., le bas-côté gauche deviendra le siège du Museo dell’Opera Metropolitana del Duomo.

[3] On pense ici à l’un des premiers ready-made (involontaire mais pratique) de Marcel Duchamp, homme intelligent, savant, joueur, inventif et adepte de la pataphysique. Ce ready-made avant la lettre ne nous est connu que par la photographie : une porte (fig. 1) qu’il installa en 1927, 11, rue Larrey à Paris. Le petit appartement où il vivait alors lui servait également d’atelier. Comme l’artiste venait de se marier avec Lydie Sarazin-Levassor, cette porte indispensable et parfaitement adaptée à la petitesse des lieux, fermait selon les besoins, soit l’accès à l’atelier, soit celui de la salle de bains ; elle pouvait également rester ouverte entre les deux pièces …

 Marcel Duchamp, Porte, 11, Rue Larrey, 1927

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[4] On y accède par l’une des salles du Museo dell’Opera située au second étage.