Le cycle peint par Pietro et Ambrogio Lorenzetti dans la salle capitulaire de San Francesco

Pietro Lorenzetti, « Crocifissione ».
Ambrogio Lorenzetti, « Professione pubblica di Ludovico di Tolosa ».
Ambrogio Lorenzetti, « Martirio di frati francescani ».

Dans la Basilique de San Francesco, trois grandes fresques ornent aujourd’hui les parois de deux des chapelles du transept gauche. Ces trois fresques détachées proviennent d’un cycle qui en comprenait sept, peint dans les années 1320-1325 par les frères Lorenzetti dans la salle capitulaire du couvent franciscain attenant à l’église. Elles ont été redécouvertes par hasard au XIXe siècle, sous une couche de blanchiment, à l’occasion de travaux réalisés en vue de transformer l’ancien couvent en un séminaire épiscopal. On a d’abord cru, à tort, que les fresques ainsi retrouvées étaient celles décrites par Lorenzo Ghiberti dans les Commentari, ouvrage dans lequel il décrit un autre cycle peint par le seul Ambrogio, sans le concours de Pietro, également dans le couvent siennois de San Francesco, non pas dans la salle capitulaire mais dans le cloître de celui-ci. De ce second cycle tant loué par Ghiberti, et évoqué avant lui par Bernardin de Sienne [1]La référence faite par Bernardin donne une crédibilité accrue à l’existence de ce cycle aujourd’hui disparu. « Prêchant sur le Campo et sur la place située devant l’église de San Francesco au milieu des années 1420, écrit S. Lauren Burke, le grand prêcheur parla de la stigmatisation de saint François et de la signification de la vision du Christ sous l’apparence d’un … Poursuivre, il ne reste, en réalité, que de rares fragments. Deux d’entre eux sont conservés depuis 1970 au rectorat de l’Université de Sienne (Tempesta sulla città di Tana et Frammento di un edificio). Les autres sont demeurés sur place. C’est la chute d’un morceau d’intonaco de la paroi qui, en 1852, a révélé la présence des peintures [2]Voir Francesca Interguglielmi, « Il ciclo di affreschi della sala capitolare di San Francesco a Siena », Ambrogio Lorenzetti (cat. d’exp., Sienne, Santa Maria della Scala, 22 octobre 2017 – 18 janvier 2018). Silvana Editoriale, Cinisello Balsamo (Milano), 2017, p. 132.. L’ancienne salle capitulaire, alors utilisée comme atelier par un ferronnier, était destinée à devenir le réfectoire des séminaristes. La découverte fut d’emblée estimée d’une grande importance, et les œuvres rapidement rendues aux frères Lorenzetti, selon une attribution qui n’a jamais vraiment été remise en cause. Aussi fut-il décidé de sauver l’ensemble des peintures découvertes à cette occasion, ainsi que de nombreux fragments provenant du même cycle. Compte tenu de leur fragilité, on prit alors la décision de minimiser les risques liés à leur séparation du mur en optant pour la technique dite du stacco a massello, qui consiste à détacher la surface picturale en même temps qu’une partie du mur sur lequel elle a été peinte.

L’opération permit de détacher la fresque représentant la Crucifixion, avant de l’installer sur la paroi gauche de la chapelle Piccolomini d’Aragona Todeschini. La Profession publique de Louis d’Anjou et le Martyre des frères franciscains, furent, quant à elles, placées l’une en face de l’autre dans la chapelle Bandini Piccolomini contiguë à la précédente. La figure du Christ ressuscité, également détachée selon la même technique, demeura accrochée un temps au dessus de la porte d’entrée de l’ancien chapitre devenu réfectoire. Ce n’est qu’en 1970 qu’elle a été séparée de son support mural. Après un court passage par le Museo dell’Opera del Duomo, elle est maintenant visible parmi les œuvres conservées au Museo Diocesano di Arte Sacra, en même temps que le fragment de frise comportant le portrait du Roi Salomon. 

D’autres fragments provenant du cycle ont quitté le territoire siennois depuis la seconde moitié du XIXe s. et sont allés enrichir (embellir) les collections de la National Gallery (Londres). Il s’agit du splendide fragment du Groupe de clarisses, d’une Vierge de douleur et de la Sainte Élisabeth de HongrieAu Birmingham Museum and Art Gallery, est conservée une Tête de franciscain qui provient peut-être du même cycle.

On a d’abord cru à tort que les fresques ainsi retrouvées étaient celles décrites par Lorenzo Ghiberti dans les Commentari, ouvrage dans lequel il décrit un autre cycle peint par le seul Ambrogio, sans le concours de Pietro, également dans le couvent siennois de San Francesco, plus précisément dans le cloître de celui-ci. En réalité, il ne reste de ce second cycle tant loué par Ghiberti que de rares fragments dont deux sont conservés depuis 1970 au rectorat de l’Université de Sienne (Tempête sur la cité de Tana et le Fragment d’un édifice).

Ambrogio Lorenzetti, « Un groupe de Clarisses ».
Pietro Lorenzetti et atelier, « Vierge de douleur ? ».
Pietro Lorenzetti, « Sainte Élisabeth de Hongrie ? ».
Pietro Lorenzetti, « Le Christ ressuscité ».
Ambrogio Lorenzetti, « Le roi Salomon ».
Ambrogio ou Pietro Lorenzetti, « Tête de Franciscain ».
Organisation du cycle de fresques Dans l’espace de la saLle conventuelle

Ainsi que l’a fait observer Max Seidel à l’occasion de l’achèvement des opérations de restauration du Christ ressuscité [3]Max SEIDEL, in Pietro TORRITI (sous la direction de) Mostra di opere d’arte restaurate nelle provincie di Siena e Grosseto (cat. d’exp., Sienne 1979). Genova, Sagep Editirice, 1979, pp. 49-57, n° 15-17., la première description des fresques faite à l’époque de leur redécouverte, alors qu’elles étaient encore en place dans la salle capitulaire, à été écrite par Gaetano Milanesi en 1855 [4]Gaetano MILANESI, « Degli affreschi di S. Francesco in Siena novamente scoperti », Monitore Toscano, 23, janvier 1855.. Milanesi note que, « sur deux parois de cette salle, les seules qui conservent encore quelques peintures, ont été découvertes quatre scènes : les deux qui sont sur la paroi du fond représentent la Crucifixion et la Résurrection, dont la partie basse a été découpée afin d’y ouvrir deux fenêtres à une période ultérieure, et dans les deux autres, sur la paroi de droite en entrant, est figuré l’épisode où saint Louis [de Toulouse] recevant de Boniface VIII les premiers ordres du clergé […] et dans celle qui suit, on voit le Sultan également sur un trône, au milieu de ses ministres [5]Cité dans Michela BECCHIS, Pietro Lorenzetti. Cinisello Balsamo (Milano), Silvana Editoriale, 2012, pp.103-104. ».

Sur cette base, Francesca Interguglielmi a proposé une hypothèse de reconstruction des différentes scènes constituant le cycle tel qu’il pouvait avoir été peint dans le chapitre du couvent franciscain.

Hypothèse de reconstruction du cycle de fresques du chapitre de San Francesco. D’après Francesca Interguglielmi.

La paroi du fond était probablement divisée en trois parties sur lesquelles se détachaient, au centre, face à l’entrée comme dans tous les couvents franciscains, la Crucifixion, encadrée de part et d’autre de la Résurrection (d’où provient le fragment du Christ ressuscité), à droite, tandis que sur la gauche devait figurer un épisode de la Passion [6]Francesca Interguglielmi propose d’imaginer à cet emplacement, soit la Flagellation, soit la Montée au Calvaire. Francesca Interguglielmi, Op. cit., p. 134.. Sur la paroi en retour, du côté droit, on pouvait voir, dans l’ordre, la Profession publique de Louis d’Anjou suivie du Martyre des Franciscains. Le rapprochement côte à côte de ces deux scènes est sans précédent ; il n’a cependant rien de fortuit et trouve tout son sens lorsque l’on envisage la totalité des images du cycle selon un ensemble cohérent. La tradition franciscaine privilégiait jusque-là un modèle iconographique associant côte à côte la stigmatisation de saint François et le martyre des moines missionnaires. Le principe visait à signifier la vocation des frères à donner leur vie, à l’instar de ce que, avant eux, leur chef d’Ordre lui-même, François, qui avait cherché à plusieurs reprises, sans jamais y parvenir, à trouver le martyre auprès des infidèles. Telle n’était pas, explique-t-on, sa destinée selon la volonté divine. Bien que moins directe à première vue dans le cycle siennois, la mécanique était cependant la même, et peut-être plus subtile encore, dès lors que l’on imagine la scène de Saint François donnant la règle de l’Ordre (La Consegna della regola), que l’on pouvait voir sur la paroi en face, faisant pendant à la Profession publique de Louis d’Anjou, située, quant à elle, sur la troisième paroi de la salle [7]La scène de Saint François donnant la règle de l’Ordre est celle d’où provient cette fois-ci, le fragment du Groupe de Clarisses, conformément à une iconographie selon laquelle la scène peut avoir lieu en présence des confrères agenouillés autour de lui, les hommes d’un côté et les femmes, parmi lesquelles sainte Claire, de l’autre.. Placées face à face, les deux scènes entretenaient une relation étroite autour d’un principe qui leur était commun, celui de l’obéissance, l’un des trois vœux solennellement prononcés à l’entrée dans l’Ordre [8]Les trois vœux franciscains sont obéissance, pauvreté et chasteté.. Si cette relation signifiante est moins évidente que celle consistant à représenter le martyre des frères et les stigmates de François côte à côte sur une même paroi, elle n’en est pas moins intelligible si on la replace dans l’organisation spatiale qui était observable dans la salle. Dans le face à face des deux images, le geste de Louis d’Anjou à l’égard du pape est un signe d’obéissance qui faisait écho à celle qui s’impose également à chacun des membres de l’Ordre au moment où la Règle est donnée par saint François.

Face à ces constats, il est loisible de considérer que, situé dans un lieu qui était le centre névralgique du couvent, où se prenait la plupart des décisions engageant la vie de la communauté monastique, le cycle avait vocation à remémorer en permanence le vœu d’obéissance prononcé par chacun des frères, peut-être avec l’idée de conjurer par ce biais le retour de nouvelles dérives (voir Professione pubblica di Ludovico d’Angiò, note 8), ainsi que la mission d’évangélisation qui était la leur, fut-elle assumée au prix de leur propre vie.

Plus généralement, on peut penser que ces images, visibles dans un lieu qui avait également à accueillir les visiteurs les plus prestigieux, pouvaient aussi contribuer efficacement à forger la légende franciscaine.

Notes

Notes
1 La référence faite par Bernardin donne une crédibilité accrue à l’existence de ce cycle aujourd’hui disparu. « Prêchant sur le Campo et sur la place située devant l’église de San Francesco au milieu des années 1420, écrit S. Lauren Burke, le grand prêcheur parla de la stigmatisation de saint François et de la signification de la vision du Christ sous l’apparence d’un séraphin à six ailes. C’est dans ce contexte qu’il prit l’exemple de la peinture [la Stigmatisation de saint Francois] qui se trouvait dans le chapitre de la maison conventuelle (vraisemblablement celle de saint François, à Sienne, étant donné le sujet évoqué par Bernardin et sa propre appartenance à l’ordre franciscain ». Les paroles prononcées par Bernardin ont été retranscrites : “Hâlo tu veduto colà a casa in Capitolo ? Io non sò chi vel dipinse; ma chi ‘l dipinse, per certo elli speculò molto bene innanzi che elli il dipignesse. Elli li fece per modo che apare bene che elli sia fuore di sé e tutto in Dio trasformato […] » (As-tu vu celle de la maison [le couvent de San Francesco], dans le Chapitre ? Je ne sais pas qui l’a peinte ; mais celui qui l’a peinte a très bien médité avant de la peindre. Il l’a fait de manière à ce que l’on voie bien qu’il n’est plus le même qu’il est entièrement devenu Dieu […]). Bernardino da Siena, Le Prediche volgari nel 1427 in Siena, ed. Piero Bargellini, Milan, 1936, p. 721. Cité par S. Maureen Burke, S. Maureen Burke and Ambrogio Lorenzetti, “The ‘Martyrdom of the Franciscans’ by Ambrogio Lorenzetti.” Zeitschrift Für Kunstgeschichte, vol. 65, n° 4, 2002, pp. 460–492. JSTORhttp://www.jstor.org/stable/4150672. Accessed 22 Apr. 2021.
2 Voir Francesca Interguglielmi, « Il ciclo di affreschi della sala capitolare di San Francesco a Siena », Ambrogio Lorenzetti (cat. d’exp., Sienne, Santa Maria della Scala, 22 octobre 2017 – 18 janvier 2018). Silvana Editoriale, Cinisello Balsamo (Milano), 2017, p. 132.
3 Max SEIDEL, in Pietro TORRITI (sous la direction de) Mostra di opere d’arte restaurate nelle provincie di Siena e Grosseto (cat. d’exp., Sienne 1979). Genova, Sagep Editirice, 1979, pp. 49-57, n° 15-17.
4 Gaetano MILANESI, « Degli affreschi di S. Francesco in Siena novamente scoperti », Monitore Toscano, 23, janvier 1855.
5 Cité dans Michela BECCHIS, Pietro Lorenzetti. Cinisello Balsamo (Milano), Silvana Editoriale, 2012, pp.103-104.
6 Francesca Interguglielmi propose d’imaginer à cet emplacement, soit la Flagellation, soit la Montée au Calvaire. Francesca Interguglielmi, Op. cit., p. 134.
7 La scène de Saint François donnant la règle de l’Ordre est celle d’où provient cette fois-ci, le fragment du Groupe de Clarisses, conformément à une iconographie selon laquelle la scène peut avoir lieu en présence des confrères agenouillés autour de lui, les hommes d’un côté et les femmes, parmi lesquelles sainte Claire, de l’autre.
8 Les trois vœux franciscains sont obéissance, pauvreté et chasteté.