« Car elle avait l’habitude de voir des anges » : la leçon de Michael Baxandall

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Tout part de là :

« Le sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph ; et le nom de la jeune fille était Marie. L’ange entra chez elle et dit : ‘Je te salue, toi pleine de grâce, le Seigneur est avec toi.’ À cette parole, elle se troubla ; elle chercha à comprendre quelle était cette salutation. L’ange lui dit alors : ‘Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Et voici que tu concevras dans ton ventre et que tu mettras au monde un fils que tu prénommeras Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin.’ Marie dit à l’ange : ‘Comment cela se pourra-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ?’ L’ange lui répondit : ‘L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi celui qui va naître sera saint, il sera appelé Fils de Dieu. Or voici que, dans sa vieillesse, Élisabeth, ta parente, a conçu, elle aussi, un fils et en est à son sixième mois, alors qu’on l’appelait la femme stérile. Car rien n’est impossible à Dieu.’ Marie dit alors : ‘Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole.’ Alors l’ange la quitta. »

Telle est la manière dont Luc (Lc 1, 26-38) raconte le détail du déroulement et des termes du dialogue impromptu entre l’Archange Gabriel et la Vierge Marie, le jour de l’Annonciation.

Le thème de l’Annonciation, issu du récit de Luc, est devenu aujourd’hui un élément véritablement central de l’iconographie à l’époque de la Renaissance au sens large, et ce grâce à l’exemplaire étude de Michael Baxandall intitulée Painting and Experience in Fifteenth Century Italy [1]. Baxandall prend pour point de départ un sermon prononcé à Florence par Fra Roberto Caracciolo de Lecce, en 1492. Voici ce que dit très dignement Fra Roberto, bien que Cosimo de’ Medici, pourtant, se méfia de lui : il trouvait sa tenue vestimentaire trop recherchée pour un prédicateur et son sens théâtral peu conforme aux exigences de sa fonction. Les propos du prédicateur consistent en une véritable exégèse de la narration écrite dans l’évangile de Luc [2]. Après une explicitation des deux premiers mystères de l’Annonciation, Fra Roberto passe au suivant :

« Le troisième mystère de l’Annonciation est appelé Colloque angélique, qui comporte cinq conditions louables de la Sainte Vierge :

  1. Conturbatio     trouble
  2. Cogitatio          réflexion
  3. Interrogatio    interrogation
  4. Humiliatio       soumission
  5. Meritatio         mérite

La première des conditions louables s’appelle Conturbatio ; comme l’écrit saint Luc, quand la Vierge entendit la salutation de l’Ange – « Je te salue, toi pleine de grâce, le Seigneur est avec toi, bénie sois-tu entre toutes les femmes » -, elle se troubla. Ce trouble, comme l’écrit Nicolas de Lyra, ne venait pas de son incrédulité mais de sa surprise, car elle avait l’habitude de voir des anges et s’étonnait, non pas du fait de l’apparition de l’Ange, mais bien plus de l’altière et magnifique salutation par laquelle l’Ange lui faisait comprendre des choses si étonnantes et magnifiques, et elle, dans son humilité, en était étonnée et confondue.

La deuxième condition louable s’appelle Cogitatio : elle chercha à comprendre quelle était cette salutation. Et l’on voit par là la sagesse de la Sainte Vierge. Aussi l’Ange lui dit : « N’aies pas peur Marie ; car tu es dans la grâce de Dieu. Et voici que tu concevras dans ton ventre et que tu mettras au monde un fils que tu prénommeras Jésus. »

La troisième condition louable s’appelle Interrogatio. Alors Marie dit à l’Ange : « Comment cela se pourra-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? » c’est-à-dire  » … puisque l’ai la ferme résolution, inspirée par Dieu et confirmée par ma propre volonté, de ne jamais connaître l’homme ? » Francis Mayron commente cela : « On pourrait dire que la glorieuse Marie désirait plus être vierge que concevoir le fils de Dieu sans virginité, car la virginité est louable tandis que concevoir un fils n’est qu’honorable étant donné que ce n’est pas une vertu mais la récompense d’une vertu ; et la vertu elle-même est plus désirable que sa récompense, car la vertue englobe le mérite tandis que la récompense ne l’englobe pas. » C’est pour cette raison que cette modeste, pure, chaste, pudique amante de la virginité demandait comment une vierge pouvait concevoir …

La quatrième condition louable s’appelle Humiliatio. Quelle langue pourra jamais décrire, et même quel esprit pourra jamais imaginer  de quelle manière elle posa ses saints genoux au sol ? Baissant la tête, elle déclara : « Voici la servante du Seigneur. » Elle ne dit pas « Dame », elle ne dit pas « Reine ». Oh, quelle profonde humilité, quelle mansuétude inouïe ! « Voici, dit-elle, l’esclave et la servante de mon Seigneur. » Alors, levant les yeux au ciel, et tendant les mains et les bras en croix, elle conclut comme Dieu, les Anges et les saints Pères de l’Église le souhaiteraient : « Qu’il en soit fait comme tu l’as dit ».

La cinquième condition louable s’appelle Meritatio … Quand elle eut dit ces mots, l’Ange la quitta. Et d’un coup, la généreuse vierge eut le Christ, Dieu incarné, dans ses entrailles, selon la condition merveilleuse que nous avons évoquée dans le neuvième sermon. On peut justement supposer qu’au moment où la Vierge  Marie concevait le Christ, son âme s’éleva dans une contemplation si haute et si sublime de l’action et de la bonté des choses divines que, en présence  de la vision béatifique, elle dépassa l’expérience de toute autre créature vivante. Et les sensations physiques de la présence de l’Enfant dans ses entrailles lui parvinrent à nouveau avec une indescriptible douceur. Il est probable que, dans sa profonde humilité, elle leva les yeux au ciel et les ramena vers son ventre en versant des larmes et en disant quelque chose comme : « Qui suis-je pour avoir conçu, vierge, Dieu en moi incarné ? »

« Le monologue imaginaire se poursuit et porte le sermon de Fra Roberto à son apogée » conclue ici Baxandall.

Après avoir transcrit le sermon dans lequel Fra Caracciolo a minutieusement décrit l’épisode de l’Annonciation dans le contexte du récit de Luc, à travers les différents moments narratifs et les divers états d’esprits et les émotions qui y sont rattachés, et avoir grâce à cela rappelé leur interprétation dans le cadre de la dévotion propre au Quattrocento, Baxandall introduit un distingo significatif entre les quatre premières situations dramatiques et la cinquième, les quatre premières concernant le thème de l’Annonciation proprement dit, et la cinquième à l’Annunziata elle-même, c’est-à-dire à la Vierge Marie demeurée seule après le départ de l’Ange et que la langue française ne permet pas, en cet instant, de nommer autrement que par une courte périphrase : « la Vierge de l’Annonciation », là où les italiens proposent un simple qualificatif, plus direct : « l’Annoncée ».

A travers de nombreux exemples choisis dans la peinture florentine du XVe s., dont nous ne retiendrons que les plus prégnants parce que les plus développés par Baxandall, celui-ci souligne combien sont repérables et visibles dans les œuvres, entre les affects extrêmes du trouble initial et de la génuflexion finale, les différentes états intermédiaires de la réflexion, des émotions et du questionnement qui parcourent l’intégralité de l’épisode raconté par Luc. Il fait également observer à quel point sont nombreuses les superpositions entre la Légende dorée, si consultée par les peintres, et l’évangile de Luc dont Jacques de Voragine semble se faire le commentateur.  C’est ainsi que ce dernier suggère aux peintres de représenter Marie selon trois types figuratifs : « la modestie dans le silence », « la pudeur des affects dans le trouble », « la prudence de la réflexion », les deux premiers correspondant évidemment à l’humiliatio et à la conturbatio, le troisième assemblant à la fois interrogatio et cogitatio.

Le jeu qui consiste à identifier le moment exact figuré dans les scènes est plaisant, surtout si l’on associe à la figure de la Vierge celle de l’Archange dont les attitudes ne sont pas moins significatives ni moins variées que celles de son interlocutrice, puis si l’on met également en jeu d’autres éléments, le plus souvent symboliques, parfois présents dans les Annonciations, parfois non. [3]

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1

  1. Trouble : Filippo Lippi, Annonciation. Florence, Église de San Lorenzo. Panneau.

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2

2. Réflexion : Maître des Panneaux Barberini, Annonciation. Washington, National Gallery of Arts, Kress Collection. Panneau.

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3

3. Interrogation : Alesso Baldovinetti, Annonciation. Florence, Uffizi. Panneau.

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4

4. Soumission : Fra Angelico, Annonciation. Florence, Museo di San Marco. Fresque.

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5

5. MériteAntonello de Messine, Annunciata, vers 1473. Münich, Alte Pinacothek. Panneau.

[1] Michael BAXANDALL, Painting and Experience in Fifteenth Century Italy. Oxford 1975 (trad. fr. Yvette Delsaut, L’œil du Quattrocento. L’usage de la peinture dans l’Italie de la Renaissance. Paris, Gallimard, 1986).

[2] Lc 1, 26-38. Voir l’article relatif aux sources écrites de l’épisode de l’Annonciation.

[3] Voir l’article : Annonciation.