Brutus

Lucius Junius Brutus (VIe siècle av. J.-C.) : l’un des deux premiers consuls nommés pour l’année 509, date de la fondation de la République romaine dont il est considéré comme le fondateur légendaire.

Modèle de « finesse dans les paroles et dans les actions » selon Valère Maxime [1], c’est par ce moyen qu’il parvient au sommet du pouvoir.

Viol de Lucrèce

Jugement et exécution de ses fils

Avant que Tarquin le Superbe, roi déchu, ne lance son attaque prévue contre Rome, une conspiration de sympathisants est découverte parmi les fils de certaines familles aristocratiques. Deux fils de Brutus, Titus et Tiberius, y sont impliqués, et une lettre adressée aux Tarquins prouve leur culpabilité. Les consuls arrêtent et emprisonnent les traîtres, et ils ordonnent la confiscation de tous les biens appartenant à la famille royale de Rome. Lors du jugement de ses deux fils, Brutus fait preuve de cette force d’âme et de cette gravité que les Romains aiment à considérer comme leur apanage. Il prononce, dans sa fonction officielle, la sentence qui condamne ses fils, et assiste à leur exécution. [2]

[1] « Dans ce genre de finesse, il faut citer avant tous Junius Brutus. Il voyait que le roi Tarquin, son oncle maternel, s’appliquait à détruire toute supériorité naturelle ; son frère même, entre autres victimes, avait été tué pour avoir eu trop de vivacité d’esprit. Il feignit alors d’être stupide et par cette ruse il mit à couvert ses grandes qualités. Il alla à Delphes avec les fils de Tarquin que ce prince avait envoyés pour faire à Apollon Pythien des présents et des sacrifices et il porta au dieu à titre d’offrande un bâton creux qu’il avait secrètement rempli d’or, parce qu’il craignait qu’il n’y eût pour lui du danger à honorer ouvertement la divinité par des offrandes. Ensuite, après avoir exécuté les instructions de leur père, les jeunes princes demandèrent à Apollon qui d’entre eux lui semblait devoir régner à Rome. ‘Le pouvoir suprême à Rome appartiendra, répondit le dieu, à celui qui, le premier de tous, aura donné un baiser à sa mère.’ Alors Brutus, comme s’il avait glissé par hasard, se laissa tomber à dessein et baisa la terre, dans la pensée qu’elle était la mère commune de tous les hommes. Ce baiser si ingénieusement donné à la terre valut à la ville de Rome la liberté, à Brutus la première place dans les fastes consulaires ». Valère Maxime, op. cit., VII, 3, 2.

[2] « Les esprits s’étaient ainsi exaspérés lorsque des envoyés de la famille royale arrivèrent à Rome ; ils venaient réclamer les biens des Tarquins, sans faire mention de leur retour. Le sénat leur donna audience, et délibéra pendant plusieurs jours sur l’objet de leur mission. Refuser, c’était donner un prétexte pour déclarer la guerre ; rendre, c’était fournir des secours et des ressources pour la faire. Cependant les envoyés faisaient, chacun de son côté, diverses tentatives ; ils parlaient ouvertement de la restitution des biens, et préparaient secrètement les moyens de recouvrer le trône. Feignant de chercher à faire réussir l’affaire qui paraissait les avoir amenés, ils circonvenaient les jeunes patriciens et sondaient leurs dispositions.
Ce projet fut d’abord communiqué aux frères Vitellius et Aquilius. Une sœur des Vitellius avait épousé le consul Brutus, et de ce mariage étaient nés deux fils, Titus et Tibérius. Leurs oncles les admettent dans la conspiration, et s’adjoignent encore comme complices quelques jeunes nobles, dont le temps a fait oublier les noms. Cependant, l’opinion de ceux qui voulaient qu’on rendît les biens avait prévalu dans le sénat ; alors, les envoyés, prenant pour prétexte de la prolongation de leur séjour le délai qu’ils avaient obtenu des consuls, afin de rassembler les voitures nécessaires pour enlever ce qui appartenait à la famille royale, employèrent tout ce temps à se concerter avec les conjurés, et obtinrent d’eux, à force d’instances, une lettre pour les Tarquins ; car, sans cela, comment pourraient-ils s’empêcher de croire que tous les rapports de leurs envoyés, sur un sujet aussi important, ne sont que de vaines illusions ? Cette lettre, remise par les conjurés, comme un gage de leur sincérité, servit à constater leur crime.
En effet, la veille de leur départ, les envoyés soupent par hasard chez les Vitellius ; et là, les conjurés, après avoir écarté tous les témoins, s’étant, comme cela arrive trop souvent, entretenus longuement de leurs nouveaux projets, un de leurs esclaves, qui s’était déjà aperçu de ce qui se passait, recueillit leurs discours, mais attendit le moment où la lettre fut remise, afin que la saisie de cette pièce ne laissât aucun doute sur la trahison. Dès qu’il fut convaincu que les envoyés l’avaient entre les mains, il alla tout révéler aux consuls. Ceux-ci vinrent aussitôt arrêter les ambassadeurs et les conjurés, et étouffèrent la conspiration sans aucun éclat. Leur premier soin fut de s’assurer de la correspondance ; les traîtres furent sur-le-champ jetés dans les fers ; mais on hésita un instant au sujet des envoyés de Tarquin ; et, quoiqu’ils parussent s’être exposés à être regardés comme ennemis, le respect pour le droit des gens prévalut.
Quant aux biens du roi, dont la restitution avait été d’abord décrétée, la chose fut remise en délibération dans le sénat, qui, cédant à son ressentiment, refusa de les rendre, et refusa même de les réunir au domaine public. On en abandonna le pillage au peuple, afin qu’ayant une fois porté la main sur les dépouilles royales, il perdît pour toujours l’espoir de faire la paix avec les rois. Les champs des Tarquins, situés entre la ville et le Tibre, furent consacrés au dieu Mars, et ce fut depuis le Champ de Mars. Il s’y trouvait alors du blé prêt à être moissonné, et comme on se faisait un scrupule religieux de consommer la récolte de ce champ, on envoya une grande quantité de citoyens, qui coupèrent les épis avec la paille, et les ayant déposés dans des corbeilles, les jetèrent tout à la fois dans le Tibre, dont les eaux étaient basses, comme elles le sont toujours dans les grandes chaleurs. On prétend que ce blé s’arrêta par monceaux sur les bas-fonds du fleuve, en se couvrant de limon ; et que peu à peu, tout ce que le Tibre emportait dans son cours s’étant accumulé sur ce point, il s’y forma enfin une île. J’imagine que dans la suite on y rapporta des terres, et que la main des hommes contribua à rendre ce terrain assez élevé et assez solide pour porter des temples et des portiques.
Après le pillage des biens de la famille royale, on condamna les traîtres au supplice ; et ce supplice fut d’autant plus remarquable que le consulat imposa à un père l’obligation de faire donner la mort à ses propres enfants, et que le sort choisit précisément pour assister à l’exécution celui qui aurait dû être éloigné d’un pareil spectacle. On voyait attachés au poteau des jeunes gens de la plus haute noblesse ; mais les regards se détournaient de tous les autres, comme s’ils eussent été des êtres inconnus, pour se fixer uniquement sur les fils du consul ; et l’on déplorait peut-être moins leur supplice que le crime qui l’avait mérité. Comment concevoir que ces jeunes gens aient pu, dans cette même année, former le dessein de trahir la patrie à peine délivrée, leur père, son libérateur, le consulat qui a pris naissance dans leur famille, le sénat, le peuple, tous les dieux et tous les citoyens de Rome, pour les livrer à un scélérat qui, jadis tyran orgueilleux, ose maintenant les menacer du lieu de son exil ? Les consuls viennent s’asseoir sur leurs chaises curules, et ordonnent aux licteurs de commencer l’exécution. Aussitôt ceux-ci dépouillent les coupables de leurs vêtements, les frappent de verges, et leur tranchent la tête. Pendant tout ce temps, les regards des spectateurs étaient fixés sur le père ; on observait le mouvement de ses traits, l’expression de son visage, et l’on put voir percer les sentiments paternels au milieu de l’accomplissement de la vengeance publique. Après la punition des coupables, les Romains voulant, par un autre exemple, également remarquable, éloigner de semblables crimes, accordèrent pour récompense au dénonciateur une somme d’argent prélevée sur le trésor, et de plus la liberté et les droits de citoyen. » Tite-Live, Histoire romaine (trad. Désiré Nisard), Livre II, chap. III-V. Paris, Firmin Didot frères, 1868.

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