Tétramorphe

La tradition chrétienne, depuis Irénée [1]Irénée de Lyon (v. 140 – v. 200) : théologien, deuxième évêque de l’Église de Lyon, et désormais docteur de l’Église universelle par arrêté du pape François signé le 21 janvier 2022 (deux mois avant la fin de la rédaction de ces lignes…). Il est un témoin majeur de la littérature chrétienne anti hérétique. Dans l’Adversus haereses (Contre les hérésies), il pose … Poursuivre, considère les « quatre êtres vivants » [2]« Au milieu du trône et autour du trône, il y a quatre êtres vivants remplis d’yeux devant et derrière. » Livre de l’Apocalypse (Ap 4, 6). qui constituent le tétramorphe comme les symboles des quatre évangélistes Matthieu, Marc, Luc et Jean, réputés auteurs des quatre textes canoniques placés au début du Nouveau Testament : la figure humaine ailée est identifiée avec Matthieu, car elle exprime la naissance humaine de Jésus, rapportée par la généalogie humaine qui ouvre l’Évangile [3]« GENEALOGIE DE JESUS, CHRIST, fils de David, fils d’Abraham. Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob […]. (Mt 1, 1-16) » ; le lion représente Marc, dont l’Évangile débute avec la prédication de Jean Baptiste, le lion du désert [4]«  Alors Jean, celui qui baptisait, parut dans le désert. Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés. » (Mc 1, 4). ; le « jeune taureau » [5]« Le mot vitulus – littéralement « veau » – utilisé par les Pères latins et la plupart des théologiens postérieurs, est indifféremment rendu par « jeune taureau » ou « jeune bœuf » par les traducteurs et les commentateurs modernes. » Jacqueline Leclercq-Marx, « Allégories animales et Symboles des évangélistes. Une histoire complexe et son … Poursuivre, victime sacrificielle par excellence, réfère à Luc en raison de la mention de Zacharie et de son sacerdoce faite en tête de l’Évangile [6]« Du temps d’Hérode, roi de Judée, il y avait un sacrificateur, nommé Zacharie, de la classe d’Abia ; sa femme était d’entre les filles d’Aaron, et s’appelait Elisabeth. » (Lc 1, 5). ; l’aigle symbolise Jean en manifestant l’élévation du Verbe divin et de la prédication johannique (on lit parfois que le regard de celui-ci se tourne vers Dieu comme celui de l’aigle le soleil). [7]Sur les rapports entre les figures des Quatre Vivants et celles des quatre Évangélistes, voir Pierre-Maurice Bogaert, « Les Quatre Vivants, l’Évangile et les évangiles », Revue Théologique de Louvain, 2001, 32-4, pp. 457-478 ; Jacqueline Leclercq-Marx, « Allégories animales et Symboles des évangélistes. Une histoire complexe et son incidence sur l’image médiévale. Les … Poursuivre

L’origine de la figure du tétramorphe comme emblème chrétien remonte à l’une des visions du prophète Ezéchiel dont la narration se trouve dans l’Ancien Testament : « Je regardai, et voici, sur le ciel qui était au-dessus de la tête des chérubins, il y avait comme une pierre de saphir ; on voyait au-dessus d’eux quelque chose de semblable à une forme de trône [8]Livre d’Ezéchiel (Ez 1, 4). ». « Tout le corps des chérubins, leur dos, leurs mains, et leurs ailes, étaient remplis d’yeux […] [9]Livre d’Ezéchiel (Ez 10, 12). ». « Leurs ailes étaient jointes l’une à l’autre […]. Quand à la figure de leurs faces, ils avaient tous une face d’homme, tous quatre une face de lion à droite, tous quatre une face de bœuf à gauche, et tous quatre une face d’aigle » [10]Parachevant la description des séraphins, le verset suivant précise que « leurs faces et leurs ailes étaient séparées par le haut ; deux de leurs ailes étaient jointes l’une à l’autre, et deux couvraient leurs corps ». Livre d’Ezéchiel (Ez 1, 9-11)..

Dans un passage du chapitre 4 du Livre de l’Apocalypse, la vision du trône céleste que raconte Jean reprend presque à l’identique la description donnée par Ezéchiel : « […] Au milieu du trône et autour du trône, il y a quatre êtres vivants remplis d’yeux devant et derrière. Le premier être vivant est semblable à un lion, le second être vivant est semblable à un veau, le troisième être vivant a la face d’un homme, et le quatrième être vivant est semblable à un aigle qui vole [11]Livre de l’Apocalypse (Ap 4, 6-8). Le verset 8 poursuit ainsi : « Les quatre êtres vivants ont chacun six ailes, et ils sont remplis d’yeux tout autour et au dedans. Ils ne cessent de dire jour et nuit : Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu, le Tout Puisant, qui était, qui est, et qui vient ! ».

André Parrot [12]André Parrot (Désandans, 1901 – Paris, 1980) : pasteur et archéologue français, spécialiste du Proche-Orient ancien, directeur du Musée du Louvre de 1968 à 1972., concluant son ouvrage consacré à la civilisation d’Assur, écrivait : « Après cinq mille ans le ciel mésopotamien nous domine encore et toujours […]. En levant les yeux, au tympan des portails, on aperçoit le Christ en majesté, environné du tétramorphe. Jamais l’Orient n’a été plus présent. Il est là, au-dessus de nos têtes, car ces quatre figures, cet homme, ce lion, ce taureau et cet aigle, la symbolique chrétienne les a reprises, sans y rien changer, à la symbolique mésopotamienne, qui connaissait déjà à Ur, bien avant Ézéchiel, et dès le IIIe millénaire, ces quatre éléments isolés que les Assyriens eurent les premiers l’audace de réunir en un seul être : le taureau androcéphale gardien de leurs palais. Incroyable permanence des thèmes par-delà les races, les civilisations, les religions, et à travers le déroulement du temps. Langage immuable de la création qui, pour exprimer l’inexprimable, revient aux mêmes formules, aux mêmes figures. C’est là sans doute le plus impressionnant de l’héritage qui nous est arrivé de l’Éden sumérien [13]André Parrot, Assur. Paris, Gallimard, Collection « L’Univers des formes », 1961, p. 207.  ».

Notes

Notes
1 Irénée de Lyon (v. 140 – v. 200) : théologien, deuxième évêque de l’Église de Lyon, et désormais docteur de l’Église universelle par arrêté du pape François signé le 21 janvier 2022 (deux mois avant la fin de la rédaction de ces lignes…). Il est un témoin majeur de la littérature chrétienne anti hérétique. Dans l’Adversus haereses (Contre les hérésies), il pose ainsi quelques principes fondateurs qui ont abouti à définir ce que l’on appelle le Tétramorphe : « […] puisqu’il existe quatre régions du monde dans lequel nous sommes et quatre vents principaux, et puisque, d’autre part, […], il est naturel qu’elle ait quatre colonnes qui soufflent de toutes parts l’incorruptibilité et rendent la vie aux hommes. D’où il appert que le Verbe, Artisan de l’univers, qui siège sur les Chérubins et maintient toutes choses, lorsqu’il s’est manifesté aux hommes, nous a donné un Évangile à quadruple forme, encore que maintenu par un unique Esprit. C’est ainsi que David, implorant sa venue, disait : “Toi qui sièges sur les Chérubins, montre-toi.” Car les Chérubins ont une quadruple figure, et leurs figures sont les images de l’activité du Fils de Dieu. “Le premier de ces vivants, est-il dit, est semblable à un lion”, ce qui caractérise la puissance, la prééminence et la royauté du Fils de Dieu ; “le second est semblable à un jeune taureau”, ce qui manifeste sa fonction de sacrificateur et de prêtre ; “le troisième a un visage pareil à celui d’un homme”, ce qui évoque clairement sa venue humaine ; “le quatrième est semblable à un aigle qui vole”, ce qui indique le don de l’Esprit volant sur L’Église. Les Évangiles seront donc eux aussi en accord avec ces vivants sur lesquels siège le Christ Jésus. Ainsi l’Évangile selon Jean raconte sa génération prééminente, puissante et glorieuse, qu’il tient du Père, en disant : “Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu”, et : “Toutes choses ont été faites par son entremise et sans lui rien n’a été fait”. C’est pourquoi aussi cet Évangile est rempli de toute espèce de hardiesse : tel est en effet son aspect. L’Évangile selon Luc, étant de caractère sacerdotal, commence par le prêtre Zacharie offrant à Dieu le sacrifice de l’encens, car déjà était préparé le Veau gras qui serait immolé pour le recouvrement du fils cadet. Quant à Matthieu, il raconte sa génération humaine, en disant : “Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham”, et encore : “La génération du Christ arriva ainsi”. Cet Évangile est donc bien à forme humaine, et c’est pourquoi, tout au long de celui-ci, le Seigneur demeure un homme d’humilité et de douceur. Marc enfin commence par l’Esprit prophétique survenant d’en haut sur les hommes, en disant : “Commencement de l’Évangile, selon qu’il est écrit dans le prophète Isaïe”. Il montre ainsi une image ailée de l’Évangile, et c’est pourquoi il annonce son message en raccourci et par touches rapides, car tel est le caractère prophétique. Les mêmes traits se retrouvent aussi dans le Verbe de Dieu lui-même : aux patriarches qui existèrent avant Moïse il parlait selon sa divinité et sa gloire ; aux hommes qui vécurent sous la Loi il assignait une fonction sacerdotale et ministérielle ; ensuite, pour nous, il se fit homme ; enfin, il envoya le don de l’Esprit céleste sur toute la terre, nous abritant ainsi sous ses propres ailes. En somme, telle se présente l’activité du Fils de Dieu, telle aussi la forme des vivants, et telle la forme de ces vivants, tel aussi le caractère de l’Évangile : quadruple forme des vivants, quadruple forme de l’Évangile, quadruple forme de l’activité du Seigneur. Et c’est pourquoi quatre alliances furent données à l’humanité. » Irénée, Adversus haereses III, 11, 8-9.
2 « Au milieu du trône et autour du trône, il y a quatre êtres vivants remplis d’yeux devant et derrière. » Livre de l’Apocalypse (Ap 4, 6).
3 « GENEALOGIE DE JESUS, CHRIST, fils de David, fils d’Abraham. Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob […]. (Mt 1, 1-16) »
4 «  Alors Jean, celui qui baptisait, parut dans le désert. Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés. » (Mc 1, 4).
5 « Le mot vitulus – littéralement « veau » – utilisé par les Pères latins et la plupart des théologiens postérieurs, est indifféremment rendu par « jeune taureau » ou « jeune bœuf » par les traducteurs et les commentateurs modernes. » Jacqueline Leclercq-Marx, « Allégories animales et Symboles des évangélistes. Une histoire complexe et son incidence sur l’image médiévale. Les principaux jalons », dans S. Peperstraete (dir.), Animal et Religion, Bruxelles, Presses universitaires de Bruxelles, 2016, p. 113.
6 « Du temps d’Hérode, roi de Judée, il y avait un sacrificateur, nommé Zacharie, de la classe d’Abia ; sa femme était d’entre les filles d’Aaron, et s’appelait Elisabeth. » (Lc 1, 5).
7 Sur les rapports entre les figures des Quatre Vivants et celles des quatre Évangélistes, voir Pierre-Maurice Bogaert, « Les Quatre Vivants, l’Évangile et les évangiles », Revue Théologique de Louvain, 2001, 32-4, pp. 457-478 ; Jacqueline Leclercq-Marx, « Allégories animales et Symboles des évangélistes. Une histoire complexe et son incidence sur l’image médiévale. Les principaux jalons », dans S. Peperstraete (dir.), Animal et Religion, op.cit., p. 113-128.
8 Livre d’Ezéchiel (Ez 1, 4).
9 Livre d’Ezéchiel (Ez 10, 12).
10 Parachevant la description des séraphins, le verset suivant précise que « leurs faces et leurs ailes étaient séparées par le haut ; deux de leurs ailes étaient jointes l’une à l’autre, et deux couvraient leurs corps ». Livre d’Ezéchiel (Ez 1, 9-11).
11 Livre de l’Apocalypse (Ap 4, 6-8). Le verset 8 poursuit ainsi : « Les quatre êtres vivants ont chacun six ailes, et ils sont remplis d’yeux tout autour et au dedans. Ils ne cessent de dire jour et nuit : Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu, le Tout Puisant, qui était, qui est, et qui vient ! »
12 André Parrot (Désandans, 1901 – Paris, 1980) : pasteur et archéologue français, spécialiste du Proche-Orient ancien, directeur du Musée du Louvre de 1968 à 1972.
13 André Parrot, Assur. Paris, Gallimard, Collection « L’Univers des formes », 1961, p. 207.
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