Notes sur la « Maestà »

Grandeur et vicissitudes.

  • 9 juin 1311

Ainsi que le raconte la Cronaca d’Angelo di Tura del Grasso [1], une grande cérémonie eu lieu à Sienne le 9 juin 1311. A peine terminé par Duccio, le fragile monument sortit ce jour-là de l’atelier [2] du maître pour être porté en cérémonie à travers la ville avant de rejoindre l’emplacement qui lui était réservé au cœur du Duomo, sur le maître-autel. Il ne s’est pas agi, loin de là, d’un simple transfert d’un lieu à un autre. Il fut question d’une procession, et à cette procession participa toute la cité. On se prend à imaginer le cortège accompagnant le grand retable ; parti de l’atelier de Duccio situé dans une maison accolée à la muraille, près des deux portes percées à cet endroit (elles ont donné son nom à la Piazza delle Due Porte, à l’extérieur de l’enceinte), il a dû suivre l’actuelle via Stalloreggi jusqu’au Duomo, avant de bifurquer sur la droite en direction du Campo dont il a probablement, comme dans toute cérémonie siennoise importante, fait au moins une fois le tour, avant de remonter en direction de la Piazza Duomo. Pour l’occasion, la Commune avait prévu les choses en grand. Un nombre inusité de joueurs de trombe et de castagnettes avait été mobilisé pour accompagner le cortège solennel. Bien des haltes ont dû rythmer le parcours. Il fallait que ce fût une véritable fête, digne du renouvellement de la dévotion à la Vierge choisie comme protectrice moins d’un demi siècle plus tôt. Ce fût une fête, grandiose, qui témoigna aussi à Duccio de la reconnaissance de toute une cité en liesse. [3]

Une fois l’ensemble mis en place dans la Cathédrale, l’aspect du maître-autel orné du retable de Duccio devait ressembler,  du moins en partie, à ce que nous donne à voir une tablette de biccherna (L’unione delle classe e l’offerta delle chiavi della città alla Vergine) de 1483, attribuée à Pietro di Francesco Orioli. On y voit précisément, à la croisée du transept, le profil du retable surmonté de son dais, et même, au-dessus, tout au fond de l’abside, la rosace du même Duccio qui y figure encore (une copie la remplace depuis quelques années ; l’original est au Musée de l’Œuvre).

Ce qu’il n’est plus possible de voir, hélas, c’est l’incroyable scénographie imaginée par les autorités de l’Œuvre de la Cathédrale pour rendre un hommage digne d’elle à la Vierge Marie, Protectrice de la ville depuis l’année 1260, au sein même du sanctuaire à elle dédié par la ferveur populaire, ainsi qu’aux quatre autres Patrons que sont les saints Ansano, Crescenzio, Savino et Vittore, hommage auquel participèrent cinq des plus grands artistes siennois : Duccio, Simone Martini, les frères Pietro et Ambrogio Lorenzetti, Bartolomeo Bulgarini (voir : Une scénographie perdue : les cinq retables démembrés de la Cathédrale).

  • Juillet 1506

En juillet 1506, la Maestà, probablement devenue inaccessible au mode de pensée religieuse comme aux goûts esthétiques du moment, ou bien, par lassitude, fut ôtée du maître-autel pour faire place au tabernacle de bronze du Vecchietta qui s’y trouve encore aujourd’hui. [4] Elle fut alors accrochée sur un mur du bras gauche du transept et demeura à cet emplacement, à demi visible seulement, pendant plus de deux siècles.

  • 18 juillet 1771

Le 18 juillet 1771, après avoir été scié dans l’épaisseur afin de permettre que soient vus simultanément les deux faces peintes, le grand retable fut découpé en plusieurs parties, autant, pour ainsi dire, que de compartiments peints. Seul le grand sujet peint au recto demeura entier et conserva les dix apôtres peints en demi-bustes au registre supérieur. La partie antérieure, dorénavant désolidarisée du revers, fut placée dans la chapelle de Sant’Ansano, dans le bras gauche du transept, le verso dans la chapelle de San Vittore, dans le transept droit. Quant aux différentes scènes de petit format qui se trouvaient sur les prédelles et les couronnements, brutalement transformées en petits tableaux autonomes, elles furent réparties dans la sacristie. En 1798, se trouvaient là vingt scènes (douze provenant des couronnements et huit des prédelles). Etant donné que le nombre total était initialement de quatorze pour les deux couronnements et d’au moins seize pour les deux prédelles, on constate qu’à une date précoce, un nombre important de panneaux étaient déjà manquants.

  • Fin XIXe

Il faut attendre 1878 pour voir les deux panneaux principaux et les différents compartiments subsistants à Sienne installés définitivement au Museo dell’Opera della Metropolitana où l’ensemble se trouve encore aujourd’hui.

Plusieurs panneaux rescapés du sauvage démembrement de la Maestà à la fin du XVIIIe siècle ont quitté Sienne et l’Italie pour rejoindre des collections publiques et privées en Europe et aux Etats-Unis. Leur localisation actuelle est donnée dans les articles qui leur sont respectivement consacrés.

[1] “1311 […] Les siennois firent faire un riche et beau tableau pour le maître-autel du dôme, lequel tableau fut fourni de peinture en ce temps-là ; lequel l’a peint Maître Duccio di Niccolò peintre de Sienne icelui étant l’un des meilleurs peintres que l’on trouvât en ces pays de son temps. Lequel tableau il peignit hors de la porte Staloreggi dans le faubourg à Laterino en la maison des Muciatti. Et ledit tableau les siennois le conduisirent au dôme le jour 9 de juin à midi, avuec force dévotions et processions, avuec l’évêque de Sienne Messire Ruggieri di Calole, avuec tout le clergé et avuec toutes les religions de Sienne, et les seigneurs avuec les officiers de la ville, podestat et capitaine et tous les citoyens au fur et à mesure les plus dignes, avuec les cierges allumés à la main ; et ensuite les femmes et les enfants avuec molte dévotions allèrent à travers Sienne autour du Campo en procession, toutes les cloches sonnant le Gloria ; et tout cela devant les boutiques fermées par dévotion, en faisant de par Sienne moltes aumônes aux pauvres gens, avuec moltes oraisons et prières à Dieu et à sa Mère, madone toujours vierge Marie, pour qu’elle aide, conserve et fasse croître en paix et bon état la ville de Sienne et sa juridiction, comme avocate et protectrice de cette ville, et réchapper de tout péril et de tout malfaisant contre elle. Et ainsi le tableau fut placé dans le dôme sur le maître-autel, lequel tableau a, peint derrière, partie de l’ancien testament avuec la passion de Jésus-Christ, et avuec devant la Vierge Marie avuec son enfant dans les bras avuec molt saints à côté, tout orné d’or fin ; et il coûtât trois mille florins d’or.” (Agnolo di Tura del Grasso, Chroniques, in Chroniques siennoises, aux soins de A. Lisini et F. Iacometti, in L. Muratori, Rerum Italicarum Scriptores, Bologne, 1931-1937, XV, partie 6, p. 313.). Cité dans BELLOSI 1991, p. 20.

[2] Cette maison existe encore (fig.1). La plaque, apposée sur la façade par la Commune en 1848, mérite, comme toujours, d’être lue tant elle reflète l’esprit siennois, le respect de sa propre culture, mais aussi l’éternelle rivalité avec Florence, la grande voisine, et, il faut bien le dire, une pointe de “campanilismo” (l’esprit de clocher italien). Elle dit ceci : “Duccio di Buoninsegna, précurseur de Giotto, peignit dans cette maison, de 1308 a 1311, pour l’autel de la Cathédrale, le tableau de Notre Dame, œuvre merveilleuse en son temps, aujourd’hui monument splendide de l’école siennoise”. Duccio « précurseur » de Giotto … Au risque de la chronologie de l’Histoire, deux géants sont posés en rivaux : du moins s’agira-t-il d’un combat à armes égales.

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[3] L’un des textes les plus anciens qui existent relate à sa manière le remplacement de l’ancien retable du maître autel par le nouveau, « lequel est beaucoup plus beau, plus dévot et plus grand, et sur la face arrière, il y a l’ancien et le nouveau testament. Et le jour où il fut porté au Duomo (Cathédrale), on ferma toutes les boutiques et l’évêque ordonna [la présence d’]une importante et dévote compagnie de prêtres et de frères en procession solennelle, accompagnée des Neuf seigneurs (les membres du gouvernement républicain de l’époque), de tous les officiers de la Commune et de toute la population. Et de proche en proche, les plus dignes se trouvaient à proximité du retable des cierges allumés à la main ; et puis derrière se trouvaient les femmes et les enfants, tous pleins de dévotion, et ils accompagnèrent ledit retable jusqu’au Duomo, la procession faisant également le tour du Campo, selon l’usage, les cloches sonnant à toute volée par dévotion à l’égard d’un panneau aussi noble que l’est celui-ci. » (Duccio. Alle origini …, p. 208).

[4] Ce tabernacle était destiné, à l’origine, à une chapelle de l’église de l’Ospedale di Santa Maria della Scala.