Sources écrites de l’épisode de Jésus à l’école

Evangile du Pseudo-Thomas, chap. VI et chap. XIV-XV :

VI.1. Un maître d’école, du nom de Zacchée, qui se trouvait dans le quartier, entendit ce que Jésus disait à son père. Il était sidéré qu’un enfant s’exprimât de la sorte.

VI.2. Peu de jours après, il aborda Joseph et lui dit : « Tu as un fils plein d’astuce et d’intelligence. Confie-le-moi. Je lui enseignerai ses lettres, et quand il les saura, je l’instruirai de toutes les sciences. Je lui apprendrai à saluer ses aînés, à les honorer comme des aïeux et des pères et à aimer les enfants de son âge. »

VI.3. Il énuméra donc à l’enfant toutes les lettres depuis alpha jusqu’à oméga, avec beaucoup de soin et de clarté.  Mais Jésus, levant ses yeux sur son maître Zachée, lui di : « Toi, qui ne connais pas les significations de l’alpha, comment veux-tu apprendre aux autres le bêta ? Hypocrite, enseigne d’abord l’alpha, si tu le connais et alors nous te croirons quand tu nous parleras du bêta. » Et il se mit à interroger son maître sur la première lettre, et l’autre ne savait que répondre.

VI.4. Et devant un grand auditoire, l’enfant dit à Zachée : « Apprends, maître, la disposition de la première lettre et remarque ses lignes droites et ce trait transversal qui les rapproche et les unit, tandis qu’elles se joignent en leur sommet. Le caractère de la lettre A se compose de trois signes, de même importance, de même qualité et d’égale mesure ».

VII.1. Lorsqu’il eut entendu l’enfant expliquer les significations si nombreuses et si profondes de la première lettre, le maître Zachée resta bouche bée. Après une telle réponse et un tel enseignement, il se tourna vers l’assistance : « Quel malheur et quelle pitié ! Je me suis couvert de ridicule en attirant cet enfant chez moi.

VII.2. Reprends-le donc, je t’en prie, Joseph, mon frère. Je ne supporte pas la sévérité de son regard ; je ne veux plus lui entendre dire un mot. Cet enfant n’est pas de ce monde. Il commanderait jusqu’au feu ! Sans doute a-t-il été créé avant la fondation de l’univers. Quel ventre l’a porté ? Quel sein l’a nourri ? Je l’ignore. Mais moi, mon cher ami, il m’étourdit, je ne peux suivre ses raisonnements. Je me suis trompé, oh, quelle misère ! Je cherchais un élève, j’ai trouvé un maître !

VII.3. Oui, mes amis, j’avoue mon humiliation. Moi, un vieillard, me laisser battre par un gamin ! Il m’a ôté tout courage et je n’ai plus qu’une envie, mourir. Je ne peux plus le regarder en face. Quand tous diront que j’ai été dépassé par un bambin, qu’aurai-je à répondre ? Et que raconterai-je, sur les éléments du premier caractère,  après ce qu’il en a dit ? Je ne sais, mes amis. Car de lui je ne connais ni le commencement ni la fin.

VII.4. Aussi, je t’en prie, Joseph, mon frère, ramène-le dans ta maison. Cet enfant-là est extraordinaire, c’est un Dieu, un ange, ou je ne sais quoi encore. »

VIII.1. Tandis que les Juifs essayaient de réconforter Zachée, l’enfant partit d’un grand éclat de rire et dit : « Eh bien, pour que ta mésaventure ne soit pas inutile, que les aveugles de cœur retrouvent la vue, moi, je suis venu du ciel pour les maudire, mais aussi les appeler en haut, comme me l’a ordonné celui qui m’a envoyé à cause de vous. »

VIII.2. Dès que l’enfant eut cessé de parler, tous ceux qui étaient tombés sous l’effet de sa malédiction se relevèrent, sains et saufs. Et personne dès lors n’osait l’irriter, de peur d’être maudit et estropié.

[…]

XIV.1. Joseph, voyant que l’intelligence de l’enfant croissait avec son âge, et répugnant toujours à ce qu’il restât illettré, le prit et le mena chez un autre maître. Celui-ci dit à Joseph: « Je lui apprendrai d’abord les lettres grecques puis les lettres hébraïques. » Ce maître connaissait les prédispositions de Jésus et il était inquiet. Cependant, ayant écrit l’alphabet, il se dépensa en de longues explications auxquelles l’enfant ne répondait mot.

XIV.2. Enfin, Jésus lui dit : « Si tu es véritablement un maître, et si tu connais bien tes lettres, dis-moi la signification de l’alpha, et moi je te dirai celle du bêta. « 

Vexé, le maître lui envoya une gifle. L’enfant, sous le coup de la douleur, le maudit : aussitôt le maître perdit connaissance et tomba face contre terre.

XIV.3. L’enfant revint dans la maison paternelle. Et Joseph, navré, commanda à sa mère : « Ne le laisse plus passer la porte, puisque les gens qui le mettent en colère meurent. »

XV.1. Peu de temps après, un nouveau maître, ami intime de Joseph, lui dit:  » Amène-moi l’enfant à l’école. Peut-être réussirai-je par la douceur à lui apprendre ses lettres. « Joseph lui dit : « Si tu as le courage, frère, prends-le avec toi. » Il le prit donc avec lui, rempli de crainte et de préventions, et l’enfant trottait gaiement.

XV.2. Sans émoi, il entra dans l’école, avisa un livre posé sur un pupitre, le saisit, et au lieu de lire les lettres contenues dedans, ouvrant la bouche, il parla selon l’Esprit saint et il enseignait la Loi aux gens qui se trouvaient là, à l’écouter. Sa parole attira une foule attentive, et l’on admirait la maturité de son jugement, la vivacité de ses raisonnements et l’éloquence de ce bambin.

XV.3. Apprenant cela, Joseph, inquiet, courut à l’école. Il craignait une catastrophe pour le maître. Or celui-ci dit à Joseph : « Mon frère, sache-le, j’avais pris cet enfant pour un élève. Mais il déborde de grâce et de sagesse.  Alors, je t’en prie, mon frère, ramène-le chez toi ! »

XV.4. A ces mots, l’enfant lui sourit et dit : « Tu as bien parlé et tu m’as rendu un juste témoignage. Eh bien grâce à toi celui-là aussi que j’avais frappé sera guéri. » Et instantanément l’autre recouvra la vie. Joseph prit l’enfant et rentra chez lui.

Evangile du pseudo-Matthieu, chap. XXXI :

  • Jan Gisel (intr., trad.), Évangile de l’Enfance du Pseudo-Matthieu, dans Écrits apocryphes chrétiens, t. 1, Paris : Gallimard (Pléiade), p. 105-140. (Traduction française basée sur la famille A, précédée d’une courte présentation du texte).