Sano di Pietro, “Madonna col Bambino e i santi Agnese, Andrea, Pietro, Girolamo e Giovanni Battista, Ambrogio, Lorenzo, Caterina d’Alessandria, Bernardino e Agostino”

Sano di Pietro (Sienne, 1405 – 1481)

Madonna col Bambino e i santi Agnese, Andrea, Pietro, Girolamo e Giovanni Battista, Caterina d’Alessandria, Lorenzo, Ambrogio, Bernardino e Agostino (Vierge a l’Enfant et les saints Agnès, André, Pierre, Jérôme, Jean Baptiste, et Catherine d’Alexandrie, Laurent, Ambroise, Bernardin et Augustin), vers 1455.

Tempera et or sur panneau, 115 x 80 cm.

Inscriptions :

  • (sur le phylactère tenu par Jean Baptiste) : « ECCE AGN[US] »
  • (sur le phylactère tenu par l’Ange de l’Annonciation) : »AVE MARIA »

Provenance : ?

Sienne, Pinacoteca Nazionale.

Sortie de l’atelier de Sano di Pietro autour de 1455, cette œuvre charmante, peinte en plein XVe siècle, affiche sans vergogne son désintérêt pour toute tentative de représentation d’un espace illusionniste en trois dimensions. Seule la délicatesse avec laquelle les volumes des visages et, parfois, le rendu des vêtements, sont modulés par la lumière, échappent au traitement d’une figuration strictement contenue dans les limites d’une surface en deux dimensions, hérité du Trecento.

Compartiment principal

Le visage de la Vierge exprime la tristesse qui est la sienne dans toutes les représentations de ce type, de la fin du XIIIe au XVe siècles. L’Enfant qu’elle porte dans ses bras semble vouloir la consoler en collant sa joue contre la sienne, tout en esquissant un geste de bénédiction à l’attention de qui le regarde.

Autour du groupe formé par la Mère et l’Enfant, dix saints forment un groupe compact de figures qui parachèvent l’oblitération de toute idée d’espace en inscrivant définitivement l’image dans le plan. Tous sont entièrement concentrés dans la contemplation du spectacle (et non pas en oraison [1]). A eux dix, ils constituent une manière d’anticipation de la cour céleste appelée à se former autour de la Vierge lorsqu’elle sera considérée comme souveraine d’un autre monde. En attendant, la description visuelle des personnages sacrés est d’une précision telle que tous, même les deux dont on n’aperçoit qu’une partie, sont parfaitement caractérisés et identifiables à leurs visages, leurs vêtements et leurs attributs respectifs. Dix saints, et à travers eux, un inventaire (non exhaustif) des principaux saints révérés à Sienne :

  • Agnès, toute vêtue de rose, est bien la jeune vierge ayant subi un martyre dont elle porte la palme symbolique ; l’agneau en réduction n’est qu’une confirmation de son identité
  • André est si dissimulé derrière son frère (Pierre) qu’il pourrait être difficilement reconnaissable, n’était la croix, ici hors d’échelle, qui est son attribut habituel
  • Pierre arbore, outre la courte barbe blanche qu’on lui voit toujours, l’inévitable paire de clés que lui a confiée le Christ avant son arrestation

  • Jérôme, qui ne fut jamais cardinal mais dont le vêtement si reconnaissable est l’un des principaux attributs porte le livre et la plume qui l’identifient comme Docteur de l’Eglise
  • Jean Baptiste, le vêtement de peau de bête dissimulé en partie par son manteau, indique du doigt celui qu’il a reconnu comme le Sauveur sur les rives du Jourdain ; les paroles “ECCE HOMO” viennent corroborer cette lecture

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  • Catherine d’Alexandrie porte, comme à l’accoutumée, une couronne princière sur la tête, et tient d’une main la palme du martyre et de l’autre, le livre rouge des Écritures
  • Laurent, dont on ne voit qu’un fragment, est bien le jeune diacre tonsuré dont on devine le reste du vêtement grâce à son encolure bien reconnaissable
  • Ambroise serait difficile à distinguer d’Augustin si sa tenue d’évêque ne comportait quelques varariantes : il porte la chape, grande cape sans manche fermée devant par une agrafe, tandis qu’Augustin revêt le camail par-dessus ;  comme lui, en revanche, il tient à la main une plume et un livre


  • Bernardin : après l’avoir une fois, on ne peut plus oublier, le visage émacié et la calvitie du saint franciscain ; il est rare qu’il ne soit pas accompagné, comme ici, de la plaquette portant le monogramme du Christ qu’il montre osentensiblement,  comme il le faisait à la fin de ses prêches
  • Augustin est coiffé de sa mitre et d’une chape noire ; en tant que Docteur de l’Église, il tient un livre et une plume, signe qu’il a écrit

Cimaise

C’est la plus belle partie de ce petit retable. De chaque côté de la Crucifixion figurent, séparés dans l’espace de l’œuvre, les deux protagonistes  de l’Annonciation : Gabriel, à gauche, et Marie, à droite.

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  • La Crucifixion

Au centre, le paysage est défini par des moyens proches de l’abstraction : un fond d’or sur lequel se détache un lointain – en fait, une surface sombre délimitée par un simple profil linéaire, souple et quasiment symétrique, dont la partie centrale surélevée évoque le mont du Calvaire -, tandis qu’au premier plan, une surface plus claire signifie le sol plus qu’il ne le donne à voir, tant est grand le désir de réduire les choses visibles à leur plus petite expression ; dans ce paysage, en contraste sur le fond d’or, s’élève la croix ; cette croix s’élève très au-dessus des deux groupes de personnages, à une hauteur qui, en l’isolant, comme s’il était déjà irrémédiablement séparé du monde terrestre, accroît encore le sentiment dramatique qui imprègne la scène. Jésus vient de rendre l’âme. Tous les personnages qui ont assisté à la scène l’ont compris ; en tout premier lieu, la Vierge : elle vient de perdre connaissance. Ayant atteint l’état paroxystique au delà duquel aucune souffrance ne peut plus être endurée, Marie s’est purement et simplement évanouie ; et nous la voyons allongée à même le sol entourée des saintes femmes qui lui viennent en aide  (l’image de cet évanouissement est forte et rare).

Agenouillée au pied de la croix qu’elle embrasse, dans une attitude qui connaît un succès durable chez les peintres depuis le XIVe s., Marie Madeleine nous tourne le dos pour se livrer entièrement à son désespoir. À ses côtés, Jean est, comme toujours, moins démonstratif mais, comme toujours aussi, c’est son corps tout entier figé qui exprime la douleur qui le brûle.

Tout-à-fait à droite, un intrus, en quelque sorte, qui s’est glissé dans la scène. On reconnaît François à la bure de son ordre mais aussi à l’infime point noir visible sur sa main gauche, qui est la marque des stigmates reçus miraculeusement. Que fait François ici ? C’est probablement du côté du commanditaire de l’œuvre qu’il faut chercher la réponse : ce retable d’assez petite taille pourrait avoir été commandé pour la chapelle privée d’un couvent franciscain, ou celle d’un particulier affirmant sa dévotion au saint.

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  • L’Archange Gabriel

Bien que distant de la Vierge, et séparé d’elle par la Crucifixion, l’Archange voit Marie ou, pour mieux dire, il braque un regard intense vers elle, tout en lui adressant un infime sourire, presque imperceptible, comme doivent l’être les sourires que l’on nomme angéliques, au moment où il la salue (ses paroles se lisent sur le phylactère). La grâce avec laquelle il adresse ce salut à son interlocutrice se lit jusque dans la délicatesse de la courbure de son dos, prolongée par la nuque.

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  • La Vierge Marie

Assise sur un curieux siège ressemblant à un coffre (ne s’agit-il pas, déjà, d’évoquer le tombeau promis à son fils ?), Marie vient d’interrompre sa lecture à l’arrivée de l’Ange, selon une iconographie dorénavant classique ; elle lui rend son salut d’un geste de la main posée sur la poitrine, geste qui pourrait bien être également celui de l’acceptation immédiate du message divin. Tant il est vrai que la temporalité du mystère qui s’accomplit à cette occasion mêle la durée nécessaire au colloque angélique (la durée est bien la condition indispensable de l’énoncé de toute parole orale) avec l’instantanéité de l’incarnation, telle qu’elle figure écrite dans toute l’exégèse relative à l’épisode de l’Annonciation relaté par les Évangiles.

[1] Contrairement à ce qu’indique la brochure de l’exposition de Sienne, Palazzo Sansedoni, intitulée Sano di Pietro – Pittore senese del Rinascimento (9-20 décembre 2019).