Simone Martini, « Guidoriccio da Fogliano all’assedio di Montemassi »

Simone Martini (Sienne, 1284 – Avignon, 1344)

Guidoriccio da Fogliano au siège de Montemassi, 1330.

Inscriptions :

  • (dans la bordure, sous les sabots du cheval) : « AN[N]O D[OMI]NI M.CCC.XXVIII. » [1]

Fresque, 340 x 968 cm.

Provenance : In situ

Sienne, Palazzo Pubblico, Sala del Mappamondo.

Un document conservé dans les archives de l’Office de la Biccherna, daté de 1330, atteste la commission de l’œuvre à « maître Simone » (Simone Martini) pour la somme de seize florins. Ce même document mentionne l’exigence qu’y soient figurés dans un paysage les deux castelli [2] de Montemassi et Sassoforte, dont la Commune souhaitait commémorer la prise récente sous l’autorité du condottière Guidoccio da Fogliano. Ce document, en revanche, ne fait aucunement allusion au portrait de celui-ci. Cette absence, jugée éloquente, a donné lieu à interprétations, et il est fréquent que le cavalier que l’on voit longer la scène de la droite vers la gauche soit considéré comme un ajout tardif.

À l’intérieur d’un format à proprement parler panoramique, apparaît un paysage d’aspect lunaire. Ce paysage se détache sur un ciel d’un bleu nuit si sombre et si profond qu’il évoque, mais ce n’est peut-être qu’un effet de l’oxydation du pigment, l’espace infini tel qu’on peut le voir dans les prises de vue réalisées lors de voyages dans l’espace.

Vue de Montemassi.
Vue de Sassoforte.
Vue du campement.

De gauche à droite, apparaissent à tour de rôle Montemassi, Sassoforte et les campements de l’assiégeant siennois. La rocca de Montemassi, qui s’élève, en bonne logique, au sommet d’un mont, est défendue par des palissades, à l’instar de celles que l’on voit autour de la citadelle de Giuncarico représentée juste au-dessous, selon un principe fréquent jusqu’à une période médiévale tardive. Au centre, la Balzana, étendard noir et blanc de la République, flotte dorénavant au-dessus des remparts de la forteresse conquise de Sassoforte. Souvenir de la bataille qui vient d’avoir lieu, l’extrémité supérieure de la catapulte (batifolle) qui il y a peu encore lançait ses projectiles sur l’assaillant, dresse maintenant sa silhouette comme une carcasse devenue inutile dans le silence assourdissant qui règne alentour. Enfin, les deux camps siennois [3] désertés par leurs occupants achèvent le sentiment de désolation qui s’est emparé du spectateur.

Seul au centre de la fresque, voici donc Guidoriccio da Fogliano. Le portrait équestre du condottiere nous montre cet important personnage parvenu à l’âge mûr, dont le visage épais et la silhouette alourdie n’évoquent pourtant pas l’idéal de hardiesse attendu d’un chef de guerre (on se méfiera prudemment des apparences). Bâton de commandement fermement serré dans la main droite, tenant les rênes de l’autre, raidi par le port d’une armure, il est fièrement monté sur un cheval dont le caparaçon, sorte de housse d’ornement dont on revêtait les chevaux à l’occasion des cérémonies, est orné avec quelque complaisance de ses armes chevaleresques (un motif à losanges encadré de ramures qui couvre de la même manière le long manteau de parade que porte Guidoriccio par-dessus son armure).

Dans cette scène aux allures surréalistes avant la lettre, le chevalier se déplace de droite à gauche dans le paysage ; faisant le chemin inverse de celui que nous venons de faire, il semble passer en revue les villes conquises.

D’ailleurs, Guidoriccio se déplace-t-il vraiment à l’intérieur de ce paysage ? La silhouette du cavalier semble plutôt coulisser le long de celui-ci. À la manière des images détourées mises en scène à l’aide de fines baguettes dans les théâtres de marionnettes, elle semble glisser au bord de l’image ; irréelle, comme privée d’épaisseur, elle avance dans un interstice parallèle au plan de l’image, sur la ligne qui matérialise les confins séparant cette dernière de la réalité.

Le mystère irréel qui émane de ce paysage quasi lunaire, privé de la présence de l’homme [4], participe de la solution élaborée par Simone Martini en réponse à la commande exactement formulée, et qu’il a acceptée, de peindre les portraits des deux citadelles tombées dans l’escarcelle de la République. Rien d’autre. C’est l’image en miroir d’une puissance glorieusement acquise que Sienne, par ses conquêtes, souhaite s’offrir à elle-même et donner à voir aux visiteurs qu’elle accueille, et non l’histoire, somme toute anecdotique, de ces mêmes conquêtes. Dans ce contexte, l’intemporalité que Simone confère à l’œuvre prend tout son sens.

[1] La date 1328 est celle de la bataille de Montemassi ; la fresque, en revanche, a été réalisée en 1330.

[2] Les villes fortifiées de l’époque médiévale sont appelées castelli en italien.

[3] On notera que, dans les campements déserts, toute trace de vanité humaine n’a pas disparu en même temps que les combattants dont les blasons, à commencer par celui du Capitaine du Peuple, continuent à orner inutilement les tentes. Inutilement ? Non pas, car le message que délivrent ces symboles s’adressent aussi au spectateur de l’œuvre.

[4] Exception faite de l’image du vainqueur tout aussi irréel (et irréaliste si l’on considère que son cheval, tout comme celui peint par Andrea del Castagno sur une paroi de la la Cathédrale de Florence, soulève simultanément ses deux pattes avant et arrière droites, rendant toute marche impossible). Mais celui-ci constitue sans doute, nous l’avons vu, un ajout ultérieur. Pourrait-il en être autrement ? Imagine-t-on que la fière République, si sourcilleuse, si méfiante vis-à-vis de toute forme de pouvoir personnel, ait pris le risque d’amputer une part de la gloire que lui valaient ses faits d’armes en mettant inconsidérément en avant un chef de guerre, fut-il responsable de la victoire ? « En tout état de cause, la fresque a subi de nombreux remaniements et, telle quelle, elle glorifie un guerrier plutôt que la puissance communale sur des forteresses soumises » semble s’offusquer l’historienne Odile Redon (REDON 1994, p. 285).