Taddeo di Bartolo, “Mappa di Roma »

Taddeo di Bartolo (Sienne, 1362 ou 1363 – 1422)

Mappa di Roma (Plan de Rome), 1413-1414.

Inscriptions :

  • « ROMA »

Fresque

Provenance : In situ.

Sienne, Palazzo Pubblico, Anticapella.

La présence de cette vue cavalière de Rome, au sommet de l’arche par laquelle on accède à l’anticapella depuis la salle de la Mappemonde, ne peut pas surprendre dans le contexte d’un décor peint dont le programme vise essentiellement à honorer la philosophie et les héros de la Rome républicaine. Son emplacement au sommet de la voûte trouve également sa raison d’être en ce que cette position particulière « peut être comprise comme une illustration de l’inscription centrale [1] : ‘[…] et saglirete al cielo […] si come fece il gran popolo di Marte’. [2]”

Ici, l’idée du peintre n’est pas tant de représenter avec exactitude la ville de Rome dans laquelle il ne s’est peut-être jamais rendu, que d’en signifier l’idée abstraite par le biais, notamment, d’une addition de vues schématiques des principaux édifices de l’Antiquité encore subsistants, et de ceux, les plus significatifs, appartenant à la chrétienté, tous identifiables.

La littérature de l’époque a largement contribué à l’élaboration d’une image mentale de la cité faite de fragments assemblés qu’il appartiendra au peintre et à l’enlumineur d’ordonner selon une organisation crédible. « Dans tous les écrits des contemporains relatifs à Rome, s’exprime l’émotion ressentie face aux ruines antiques et à la beauté des églises. Dans les guides de l’époque sont conservées des listes de monuments qui étaient considérés comme les sept merveilles de Rome : ce sont l’aqueduc de Claude, l’Aqua Claudia – à une époque où tous les aqueducs étaient interrompus –, les thermes de Dioclétien, le Forum de Nerva, le Palatin – qu’on appelait le Palazzo Maggiore –, le Panthéon, le Colisée et le mausolée d’Hadrien ou Molle Adriana, devenu le château Saint-Ange à partir du VIIe siècle. Face à ces monuments, les visiteurs et les chroniqueurs ne cachaient pas leur admiration. [3] »

Dans cette vue aérienne de Rome, pas de rues, de carrefours ni de places. Seul le tracé du Tibre vient structurer le plan. Inscrite dans un format circulaire qui exprime parfaitement l’idée d’un tout, la ville contient, disséminés au sein de son enceinte fortifiée, plusieurs édifices vus à vol d’oiseau, répartis selon une logique qui n’est pas absolument indifférente à la topographie des lieux observable dans la réalité. Ainsi, du bas vers le haut, c’est-à-dire du sud au nord, il est possible de repérer, dès l’entrée de la ville, l’ancienne basilique de Saint-Pierre précédée du mausolée d’Hadrien devenu château Saint-Ange, et du pont du même nom qui enjambe le fleuve. Suivant le cours du Tibre, on parvient à l’île Tibérine (les églises du Trastevere y sont parfaitement reconnaissables), tandis que sur l’autre rive, se détachent notamment les silhouettes du Panthéon et de l’amphithéâtre du Colisée. [4]

« Plan de Rome », détail des « Très Riches Heures du duc de Berry. » Chantilly, Musée Condé.

Ce type de « plan » de la Cité Éternelle, dans cette forme symbolique bien davantage que réaliste, n’est pas rare à l’ère médiévale. On en trouve un célèbre exemple dans les Très Riches Heures du duc de Berry, manuscrit enluminé qui a vu l’intervention de plusieurs peintres : les frères Limbourg vers 1410-1416 (Paul, Jean et Herman), puis un maître encore anonyme dans les années 1440 (peut-être Barthélémy d’Eyck, frère du grand Jan) et enfin Jean Colombe vers 1485-1486. La vision stéréotypée de la ville, presque identique à celle de Taddeo, et que l’on retrouve avec quelques variations dans d’autres manuscrits, confirme que l’image mentale de Rome chez les peintres est largement véhiculée par les manuscrits qui circulaient alors. Un détail discret, qui s’avère plein de sens, distingue cependant l’une de l’autre ces deux représentations. Ce détail qu’ignore Bartolo est présent chez les frères de Limbourg : une ligne d’horizon sépare le ciel de la terre, ajoutant à l’image une touche de réalisme, tandis que Rome, telle que dépeinte par Bartolo, ressemble à une île au milieu de l’océan. Peu importe, chacun aura reconnu Rome dans sa vérité rêvée.

Cimabue, “Vue de Rome”, détail d’une voûte peinte. Assise, Basilique de San Francesco.

Plus d’un siècle auparavant, à Assise, Cimabue offrait pour la première fois une vue de Rome. Résumée à quelques uns de ses principaux édifices, cette image composite, sans préoccupation apparente pour la topographie des lieux, contrairement à Taddeo, était à même, déjà, de représenter Rome symboliquement, de manière parfaitement intelligible.

[1] Il s’agit de l’inscription en italien lisible dans l’anticapella , entre les deux groupes de personnages illustres figurés debout sur le mur est.

[2] “[…] et vous monterez au ciel […] comme fit le grand peuple de Mars [le peuple Romain].” Voir Nicolai Rubinstein, « Political Ideas in Sienese Art : The Frescoes by Ambrogio Lorenzetti and Taddeo di Bartolo in the Palazzo Pubblico ». Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, Vol. 21, No. 3/4, Jul. – Dec., 1958, p. 197.

[3] André Vauchez, « Forma Urbis : idées et images de Rome à l’époque médiévale », (Stéphane Bourdin, Michel Paoli et Anne Reltgen-Tallon [dir.], La forme de la ville de l’Antiquité à la Renaissance. Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015), p. 281.

[4] Une liste complète des monuments identifiables dans cette vue peut être dressée : en commençant par la Porta del Popolo, on note, sur la droite, le pont Saint-Ange et le Château Saint-Ange, la pyramide de Meta Romuli, la basilique Saint-Pierre, les églises de Santo Spirito, Santa Maria in Trastevere, San Crisogono et Santa Cecilia in Trastevere. Les ponts sur le Tibre sont au nombre de trois : les ponts Cestius, Fabricius et de Sainte-Marie. À la hauteur de ce dernier, on voit se jeter dans le Tibre le cours de la Marana qui arrive de la Porta Asinaria et de Saint-Jean-de-Latran. Sur la gauche, Santa Maria del Popolo, les Colonnes Antonine et Trajane, le Panthéon, les Dioscures, le Capitole, Santa Maria in Aracoeli, le Théâtre de Marcellus, le Colisée, la statue de Marc Aurèle, des restes d’aqueducs romains, Santa Maria in Gerusalemme, l’amphithéâtre Castrense, la pyramide de Caius Cestius. Au-delà de la porta Ostiense, la basilique de Saint-Paul-hors-les-murs. Au-delà des murailles de l’enceinte fortifiée, on observe, enfin, le pont Milvius.