Taddeo di Bartolo (Sienne, 1362 ou 1363 – 1422)
Aristotele (Aristote), 1413-1414.
Fresque
Inscriptions :
- (dans un cartouche, sous la figure d’Aristote) :
- « Magnus aristoteles ego sum, qui carmine seno / Est etenim numerus perfeptus, duxit ad actum / Quas virtus tibi signo viros, quibus atque superne / Res crevit romana potens, celosque subivit » [1]« Je suis le grand Aristote, celui qui s’adresse en hexamètres aux hommes dont la vertu conduit à l’action ; grâce à eux, Rome a accru son pouvoir et atteint les cieux. »
- (sur le rouleau tenu de la main droite par Aristote) :
- « Ille ego, qui rerum causas strutatus et artes / Publica res docui surgat quibus omnis [in] astra / Exemplum civile tuum, pr[a]eclara senarum / Urbs tibi, monstros viros, quorum vestigia sacra /Dum sequeris foris atque domi [tua] Gloria [cre]scet / Libertasque tuos semper servabit hono[res] » [2]« Je suis celui qui, après avoir exploré les causes de toutes choses et leur réalisation, a enseigné comment un État s’élève jusques aux cieux ; en tant qu’exemple civique pour toi, illustre cité de Sienne, je te montre ces hommes : tant que tu suivras leur trace sacrée, ta gloire croîtra aussi bien dans ta patrie qu’au dehors, et la liberté sera toujours … Poursuivre
Provenance : In situ
Sienne, Palazzo Pubblico, Anticapella.
La figure d’Aristote, de même que l’emplacement stratégique qu’occupe cette figure à l’entrée de l’anté-chapelle, doivent être compris, l’une, comme celle du guide qu’il nous faut suivre pour découvrir les hommes illustres peints sur les parois, l’autre, pour ainsi dire, comme le point de départ obligé de la visite de la salle. Aristote fait ici le lien entre l’allégorie philosophique peinte par Lorenzetti dans les fresques du Bon gouvernement et les exemples historiques peints par Taddeo dans l’anticapella. Il se présente, en quelque sorte, comme le « professeur de philosophie civique » [3]La formule est de Nicolai Rubinstein (Nicolai Rubinstein, « Political Ideas in Sienese Art: The Frescoes by Ambrogio Lorenzetti and Taddeo di Bartolo in the Palazzo Pubblico », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, Vol. 21, N. 3/4, Juil. – Déc., 1958, p. 194. qui, s’adresse au visiteur à la première personne (« Je suis le grand Aristote ») alors que celui-ci, venant de la salle dès Neuf, s’apprête à entrer dans l‘antichambre en se rendant à la chapelle (ou en quittant les lieux), et l’interpelle directement.
Les deux inscriptions latines qui accompagnent l’image d’Aristote, prêtent au philosophe des paroles qui explicitent le sens des fresques que l’on peut voir dans l’anticapella. Fondées sur l’autorité du philosophe, ces inscriptions prennent la forme d‘hexamètres classiquement stylisés, en imitant explicitement des vers de Virgile. [4]Reprendre note sur la traduction du costituto L’hexamètre, vers comportant six pieds, est considéré comme l’une des formes les plus parfaites de la poésie antique. “En s’exprimant dans la langue latine, et en hexamètres, Aristote ne parle pas seulement la langue de Virgile, “Il parle comme Virgile » (voir commentaire de Roberto Guerrini, note 2 ci-dessous).
« L’importance particulière du fil conducteur aristotélicien dans l’allégorie de Lorenzetti est confirmée […] par le cycle des hommes illustres peints par Taddeo di Bartolo entre [1313] et 1314 dans le hall adjacent [à la chapelle]. Le portrait d’Aristote par Taddeo sert de clé à l’entière composition, à la fois comme signe de la connaissance politique et comme incarnation de l’autorité philosophique. Dans un dialogue évident avec le précédent créé par Lorenzetti, Aristote désigne les hommes illustres du passé comme des exemples, à la fois positifs et négatifs, du rôle fondamental de l’harmonie civique. Comme suggéré par les nombreuses inscriptions qui encadrent le cycle, la leçon d’Aristote est limpide : sans harmonie, la cité est condamnée à péricliter. […] Comme rappelé ci-dessus, les inscriptions de l’Allégorie de Lorenzetti et de la Vierge en majesté de Martini favorisaient la langue vernaculaire, un choix linguistique qui présente les mêmes implications idéologiques que la traduction, en 1309, des statuts de la cité en langage vernaculaire. Au contraire, le cycle de Taddeo opte pour une solution bilingue qui souligne une évidente hiérarchie linguistique fortement influencée par l’inspiration humaniste de l’œuvre. Représenté vêtu comme professeur d’université de l’époque de Taddeo, Aristote s’adresse en latin à son auditoire, assis sur une chaire. » [5]Eugenio Refini, The Vernacular Aristotle: Translation as Reception in Medieval and Renaissance Italy, New-York University, 2020, p. 44.
« Si la présence d’un guide constitue un trait original, le choix d’Aristote correspond à une tradition de l’art siennois bien consolidée. Au-delà de l’inspiration philosophique qui sous-tend le Bon Gouvernement, le philosophe grec joue un rôle important au Palais Corboli, réapparaît parmi les Uomini Famosi de Lucignano, se retrouve dans le Scrittoio de Montalcino, tandis que pendant des siècles, il constitue une constante dans le programme du Duomo [de Sienne], depuis la statue de Giovanni Pisano pour la façade jusqu’à la Roue de la Fortune du pavement. En aucun cas ailleurs son rôle n’est aussi fondamental que dans l’Anticapella. » [6]Roberto Guerrini, op. cit., p. 49.
Notes
| 1↑ | « Je suis le grand Aristote, celui qui s’adresse en hexamètres aux hommes dont la vertu conduit à l’action ; grâce à eux, Rome a accru son pouvoir et atteint les cieux. » |
|---|---|
| 2↑ | « Je suis celui qui, après avoir exploré les causes de toutes choses et leur réalisation, a enseigné comment un État s’élève jusques aux cieux ; en tant qu’exemple civique pour toi, illustre cité de Sienne, je te montre ces hommes : tant que tu suivras leur trace sacrée, ta gloire croîtra aussi bien dans ta patrie qu’au dehors, et la liberté sera toujours honorée. » Dans la forme de cet épigramme, c’est Virgile lui-même qui est invoqué. Roberto Guerrini observe que « l’incipit de l’extatique iIle ego qui évoque depuis des siècles le préambule […] de l’Énéide, dans une perspective essentiellement iconographique, c’est-à-dire en suggérant l’image du poète lui-même, son portait. » (Roberto Guerrini, « Dulci pro libertate. Taddeo di Bartolo : il ciclo di eroi antichi nel Palazzo Pubblico di Siena (1413-1414). Tradizione classica ed iconografia politica », Fontes, vol. 15, N. 29-30 [2012], p. 46). |
| 3↑ | La formule est de Nicolai Rubinstein (Nicolai Rubinstein, « Political Ideas in Sienese Art: The Frescoes by Ambrogio Lorenzetti and Taddeo di Bartolo in the Palazzo Pubblico », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, Vol. 21, N. 3/4, Juil. – Déc., 1958, p. 194. |
| 4↑ | Reprendre note sur la traduction du costituto |
| 5↑ | Eugenio Refini, The Vernacular Aristotle: Translation as Reception in Medieval and Renaissance Italy, New-York University, 2020, p. 44. |
| 6↑ | Roberto Guerrini, op. cit., p. 49. |

