Mise à nu du Christ avant la Crucifixion

La barbarie de la Crucifixion pratiquée par les Romains était réservée aux individus jugés méprisables, les esclaves au même titre que les voleurs. Les condamnés étaient dénudés et exposés attachés sur le bois d’une croix jusqu’à ce que la mort les délivre d’une agonie ignoble. C’est donc probablement nu, exposé à la honte et abreuvé d’insultes, queJésus, comme tous les condamnés, meurt sur la croix.

Sources textuelles de l’épisode

Les évangiles confirment indirectement ce dépouillement : lorsqu’ils indiquent que les soldats ont partagé les vêtements de Jésus et tiré au sort sa tunique, les évangélistes Matthieu et Jean [1]Seuls Matthieu (*) et Jean (**) font mention d’un partage de ses vêtements entre les soldats présents, sans guère plus de précision, excepté le tirage au sort de sa tunique. (*) « […] ils [les soldats] partagèrent ses vêtements, et tiré au sort[, afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par le prophète : ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma … Poursuivre semblent davantage confirmer l’accomplissement de l’Écriture que le fait Jésus ait pu subir le régime commun infligé aux suppliciés. De fait, aucun texte canonique ne vient confirmer avec certitude la réalité de cette scène.

Dans la tradition chrétienne, en revanche, cet épisode correspond à la dixième station du chemin de croix : « Jésus est dépouillé de ses vêtements ». Le dépouillement physique revêt une forte portée théologique : il est souvent vu comme une réhabilitation de l’innocence originelle, le Christ acceptant d’être mis à nu pour laver l’humanité de la honte du péché, à l’image d’Adam avant sa chute. 

Iconographie de l’épisode

L’épisode, représenté de façon rarissime, est résolument absent à Sienne. Il faut se référer à l’Armadio degli Argenti [2]Voir : Fra Angelico, Spoliazione di Cristo., l’un des cycles christiques les plus complets quoi que de petites dimensions, peint par Fra Angelico, pour en trouver un exemplaire peint. Il est vrai que la représentation de la nudité du Christ [3]L’ostentatio genitalium (exhibition des organes génitaux) du Christ, si elle a effectivement une justification théologique, celle d’affirmer l’humanité du Christ, se heurte à la censure des nudités, surtout à partir du concile de Trente et de la Réforme catholique qui réprouvent ensemble les tendances profanes au retour à la beauté et à la … Poursuivre se heurte à divers écueils dont le poids culmine au XVIe siècle.

Au cours du Moyen Âge, il y a débat sur ce dernier point car on lit dans l’Évangile selon Jean que les soldats romains se partagèrent la tunique du Christ [4]« Les soldats, après avoir crucifié Jésus, prirent ses vêtements, et ils en firent quatre parts, une part pour chaque soldat. Ils prirent aussi sa tunique, qui était sans couture, d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas. Et ils dirent entre eux : Ne la déchirons pas, mais tirons au sort à qui elle sera. » Jn 19, 23-24.. Les artistes à partir du VIIIe siècle délaissent progressivement le colobium au profit du périzonium qui s’impose vers le XIe siècle, créant différents styles de drapés dont certains prennent une grande dimension dans l’art roman (reflétant peut-être une légende contemporaine selon laquelle Marie, au pied de la croix, aurait découpé un morceau de son manteau pour couvrir la nudité de son fils). Vers la fin du XIIIe siècle, Giotto peint un perizonium transparent — reflétant peut-être la légende du effet du velum capitis, « voile de tête » de Marie) [5]Selon cette légende reposant sur des traditions rapportées par Anselme de Canterbury et dans le Pseudo-Bonaventure, Marie, au pied de la croix, aurait retiré son voile fin et transparent pour couvrir la nudité de son fils. Cf Nicole PELLEGRINI, Voiles. Une histoire du Moyen Age à Vatican II, Paris, CNRS éditions, 2017, p. 148. — qui montre un Jésus sans attribut sexuel, par référence à saint Augustin qui dénie à Jésus Christ la potentia generandi (« puissance sexuelle »), puis au XIVe siècle, le périzonium redevient « opaque et décent » [6]Jean WIRTH, L’image à l’époque romane, Paris, Éditions du Cerf, 1999, p. 364..

Dans les représentations du Christ en croix les plus anciennes, Jésus porte généralement un colobium (tunique longue), plus rarement un subligaculum (voile minimaliste réduit à une fine bande de tissu) alors que la tradition romaine était de crucifier les individus nus. Au XVIe siècle, les théologiens de l’image tels que Johannes Molanus (1533-1585) [7]Johannes Molanus, ou Johannes van der Meulen ou encore Vermeulen (Lille, 1533 – Louvain, 1585) théologien, hagiographe et historien flamand Professeur à la Faculté de théologie de Louvain (à partir de 1570), recteur de l’Université (à partir de 1578) et premier président du Collège du roi (à partir de 1579). Docteur en théologie (1570), il est l’auteur, alors que la … Poursuivre mettent en garde contre les abus car l’Église a du mal à contrôler le travail des artistes. La vingt-cinquième session du concile de Trente en 1563 demande que les figurations respectent la décence, si bien que l’interprétation théologique de l’esprit tridentin sera d’exclure d’office la nudité totale : la censure des nudités, qui restera une constante de la piété rigoriste, est à l’origine des repeints dits « de pudeur » [8]Les plus célèbres de ces repeints sont ceux apportés par Daniele da Volterra au Jugement Dernier de la Chapelle Sixtine. et du remplacement du subligaculum par le perizonium opaque puis transparent [9]François BŒSPFLUG, Le Dieu des peintres et des sculpteurs : L’Invisible incarné, Paris, Hazan, 2010, p. 138..

Hans Holbein le Jeune, Christ mort au tombeau

Notes

Notes
1 Seuls Matthieu (*) et Jean (**) font mention d’un partage de ses vêtements entre les soldats présents, sans guère plus de précision, excepté le tirage au sort de sa tunique.

(*) « […] ils [les soldats] partagèrent ses vêtements, et tiré au sort[, afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par le prophète : ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma tunique]. »). Mt 27, 35.
(**) « Les soldats, après avoir crucifié Jésus, prirent ses vêtements, et ils en firent quatre parts, une part pour chaque soldat. Ils prirent aussi sa tunique, qui était sans couture, d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas. Et ils dirent entre eux : ne la déchirons pas, mais tirons au sort à qui elle sera. Cela arriva afin que s’accomplît cette parole de l’Écriture : ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma tunique. Voilà ce que firent les soldats. » Jn 19, 23-24.

2 Voir : Fra Angelico, Spoliazione di Cristo.
3 L’ostentatio genitalium (exhibition des organes génitaux) du Christ, si elle a effectivement une justification théologique, celle d’affirmer l’humanité du Christ, se heurte à la censure des nudités, surtout à partir du concile de Trente et de la Réforme catholique qui réprouvent ensemble les tendances profanes au retour à la beauté et à la nudité classique. Cette censure, qui restera une constante de la piété rigoriste, est à l’origine de l’ajout d’un pagne de pureté (perizonium en plâtre ou en plomb sur les statues, perizonium opaque, ou parfois transparent, sur les peintures), selon un processus curieux : « plus le linge devenait transparent, moins le sexe du Christ en croix était visible – comme si la légèreté virtuose du linge avait été le moyen choisi pour suggérer discrètement mais éloquemment que le Christ était dépourvu de l’attribut viril, ou n’avait été doté que d’un sexe minuscule, de tout petit garçon » (François BŒSPFLUG, op. cit., p. 139).
4 « Les soldats, après avoir crucifié Jésus, prirent ses vêtements, et ils en firent quatre parts, une part pour chaque soldat. Ils prirent aussi sa tunique, qui était sans couture, d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas. Et ils dirent entre eux : Ne la déchirons pas, mais tirons au sort à qui elle sera. » Jn 19, 23-24.
5 Selon cette légende reposant sur des traditions rapportées par Anselme de Canterbury et dans le Pseudo-Bonaventure, Marie, au pied de la croix, aurait retiré son voile fin et transparent pour couvrir la nudité de son fils. Cf Nicole PELLEGRINI, Voiles. Une histoire du Moyen Age à Vatican II, Paris, CNRS éditions, 2017, p. 148.
6 Jean WIRTH, L’image à l’époque romane, Paris, Éditions du Cerf, 1999, p. 364.
7 Johannes Molanus, ou Johannes van der Meulen ou encore Vermeulen (Lille, 1533 – Louvain, 1585) théologien, hagiographe et historien flamand Professeur à la Faculté de théologie de Louvain (à partir de 1570), recteur de l’Université (à partir de 1578) et premier président du Collège du roi (à partir de 1579). Docteur en théologie (1570), il est l’auteur, alors que la violence iconoclaste de la Réforme battait son plein, d’un traité (*) régissant l’orthodoxie de l’iconographie religieuse.

(*) Réédition illustrée : MOLANUS, Traité des saintes images, Introduction, traduction, notes et index par François BOESPFLUG, Olivier CHRISTIN, Benoit TASSEL, 2 vol., Paris, Editions du Cerf (coll. « Patrimoines. Christianisme »), 1996.

8 Les plus célèbres de ces repeints sont ceux apportés par Daniele da Volterra au Jugement Dernier de la Chapelle Sixtine.
9 François BŒSPFLUG, Le Dieu des peintres et des sculpteurs : L’Invisible incarné, Paris, Hazan, 2010, p. 138.

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