Les trois styles ou la théorie de la « roue de Virgile »

« La théorie des trois styles est caractérisée par son ambiguïté, voire son essence paradoxale : la critique contemporaine fait couramment d’elle une théorie-phare du style à l’époque des XIIe-XIIIe siècles mais pour mieux la stigmatiser comme une théorie invalide dans sa pratique. […] Dans la perspective médiévale de cette théorie, l’emploi des styles est emblématisé par l’emploi d’êtres et de choses, c’est-à-dire de topiques bien identifiées par des mots-clés : c’est le principe de la roue de Virgile, élaboré par Donat dans le commentaire qu’il donne de cet écrivain latin. Geoffroy de Vinsauf [1]Geoffrey de Vinsauf, ou encore Geoffroi de Vinsauf, Galfridus de Vinosalvo, Geoffroy de Winesalf, surnommé aussi Gaufridus Anglicus (seconde moitié du XIIe s. – première moitié du XIIIe s.) : poète, chroniqueur et écrivain anglais. se contente d’accorder quelques lignes à cette théorie dans son Documentum. Jean de Garlande [2]Jean de Garlande, dit aussi Gerlandus ou Hortulanus (… [Angleterre], 1190 – …, ap. 1252) : grammairien anglais, il enseigne à Paris à partir de 1220, puis, à partir de 1229, à l’Université de Toulouse qui vient d’être fondée. est à vrai dire le seul des auteurs d’art poétique à exposer cette théorie en détail dans sa Parisiana Poetria : c’est bien connu. Chaque style y est déterminé par une liste d’éléments archétypiques, appropriés à chaque monde et valant comme références réelles ou métaphoriques. On peut transposer schématiquement cette roue de Virgile sous la forme d’un tableau […]. Personnages, héros, animal, attribut, lieux et végétaux sont ainsi passés en revue, donnant du monde considéré une représentation iconique qui porte en elle-même un style en parfaite adéquation avec elle. Dans le cas du grauis stilus, les personnages appartiennent au monde guerrier, chevaleresque et aristocratique : ce sont des soldats (miles) et des seigneurs (dominans), les héros sont des chefs, tels le Troyen Hector ou l’Achéen Ajax ; l’animal associé à ce monde, à ces individus est le cheval (equus), animal de prix réservé aux nobles combattants, l’arme est l’épée (gladius), interdite à ceux qui ne sont pas nobles ; le lieu où évoluent de tels personnages est la ville (urbs) ou la forteresse (castrum), ce qui oriente de nouveau vers la cour policée et urbaine ou vers les champs de bataille ; la végétation est emblématisée par le laurier (laurus), qui couronne traditionnellement les vainqueurs, ou le cèdre (cedrus), au symbolisme certes moins évident. Suivant la même logique et le même ordre, le mediocris stilus convoque le paysan (agricola), Triptolémée et Cérès, le bœuf (bos), la charrue (aratrum), le champ (ager), le pommier (pomus) et le poirier (pirus) et l’humilis stilus, quant à lui, se caractérise par le berger désœuvré (pastor ociosus), Tityre et Mélibée, le mouton (ouis), le bâton (baculus), le pâturage (pascua), le hêtre (fagus). C’est donc la présence topique, conçue comme une agrégation cohérente et convergente d’éléments simples, qui identifie le style dans cette pensée médiévale. Les noms donnés valent comme hyperonymes, représentatifs de comparaisons et de métaphores adéquates […] au style donné. » [3]Danièle James-Raoul, « La théorie des trois styles dans les arts poétiques médiolatins des XIIe et XIIIe siècles », Effets de style au Moyen Âge, édité par Connochie-Bourgne Chantal et Douchet Sébastien, Presses universitaires de Provence, 2012, pp. 17-26. Mise en ligne : https://doi.org/10.4000/books.pup.18887

L’idée consiste à donner comme modèles des trois genres de style les trois œuvres maîtresses de Virgile : le style humble des Bucoliques, le style moyen des Géorgiques et le style noble de l’Énéide. Cette idée se trouvait déjà chez les commentateurs anciens du poète et est devenue commune au Moyen Âge. Mais ce qui était affaire de style est devenu affaire de dignité sociale : la qualité des personnes, non plus celle de l’élocution, est désormais le principe de classement et de hiérarchie.

1Styles [4]Stylus désigne le registre. Style sublime ne signifie pas sublime : il peut y avoir du sublime dans le style bas. (Cf. « sublime » [II, A] : « Il faut donc savoir que par Sublime, Longin (*) n’entend pas ce que les Orateurs appellent le style sublime : mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui frappe dans le discours, … Poursuivre.Gravis stylus : style élevé ou sublimeMediocris stylus : style moyenHumilis stylus : style simple ou humble
2SujetsMiles dominans (le guerrier)Agricola (le paysan)Pastor otiosus (le berger désœuvré et oisif)
3Personnages symbolisant les sujetsHector, Ajax (Hector et Ajax)Triptolemus, Cœlus (Triptolémée et Cérès)Tityrus, Melibœus (Tityre et Mélibée)
4Emblèmes animauxEquus (le cheval)Bos (le bœuf)Ovis (le mouton)
5OutilsGladius (l’épée, le glaive)Aratrum (la charrue)Baculus (le bâton)
6TerritoiresUrbs Castrum (la ville et la forteressse)Ager (les champs)Pascua (le pâturage)
7Emblèmes végétauxLaurus Cedrus (le laurier et le cèdre)Pomus (pommier et poirier)Fagus (le hêtre)

Notes

Notes
1 Geoffrey de Vinsauf, ou encore Geoffroi de Vinsauf, Galfridus de Vinosalvo, Geoffroy de Winesalf, surnommé aussi Gaufridus Anglicus (seconde moitié du XIIe s. – première moitié du XIIIe s.) : poète, chroniqueur et écrivain anglais.
2 Jean de Garlande, dit aussi Gerlandus ou Hortulanus (… [Angleterre], 1190 – …, ap. 1252) : grammairien anglais, il enseigne à Paris à partir de 1220, puis, à partir de 1229, à l’Université de Toulouse qui vient d’être fondée.
3 Danièle James-Raoul, « La théorie des trois styles dans les arts poétiques médiolatins des XIIe et XIIIe siècles », Effets de style au Moyen Âge, édité par Connochie-Bourgne Chantal et Douchet Sébastien, Presses universitaires de Provence, 2012, pp. 17-26. Mise en ligne : https://doi.org/10.4000/books.pup.18887
4 Stylus désigne le registre. Style sublime ne signifie pas sublime : il peut y avoir du sublime dans le style bas. (Cf. « sublime » [II, A] : « Il faut donc savoir que par Sublime, Longin (*) n’entend pas ce que les Orateurs appellent le style sublime : mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui frappe dans le discours, et qui fait qu’un ouvrage enlève, ravit, transporte. […] » Nicolas Boileau DESPREAUX, Traité du sublime ou du merveilleux dans le discours, préface, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1966, p. ).

(*) Cassius Dionysius Longinus ou Longin (205 – 273 ap. J.-C.) : philosophe et rhéteur grec.

En savoir plus sur Guide artistique de la Province de Sienne

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture