La retentissante affaire de la garde corse [1]Au XVIIe siècle, l’escorte chargée de la sécurité personnelle des papes était constituée de fantassins mercenaires au nombre de 100 venus, précisément, de Corse., née d’un grave incident diplomatique survenu à Rome au début du règne de Louis XIV, constitue, outre une « insulte » faite au roi de France, une éloquente illustration de la volonté du roi d’imposer sa puissance aux autres souverains européens. Cet incident bien connu, et aujourd’hui plus ou moins perçu comme une histoire de cape et d’épée, fit cependant une dizaine de morts. On sait moins qu’il lança la première campagne de propagande du règne personnel de Louis XIV. « Le point de départ de l’affaire est simple, presque banal dans le cours des événements romains : le 20 août 1662, vers 23 heures, une querelle éclate entre un domestique français de la reine Christine de Suède, et un garde corse (garde pontificale depuis le début du XIVe siècle). Poursuivi, le Français se réfugie vers les écuries du palais Farnèse, résidence de prestige prêté par le duc de Parme à la France. Dans ce quartier où il est assuré de bénéficier de la franchise liée aux quartiers des ambassadeurs, il obtient le soutien des palefreniers du duc de Créquy [2]Charles III de Blanchefort-Créquy (…, 1624 – Paris, 1687) chevalier, marquis de Créquy, prince puis duc de Poix, Pair de France, dit « duc de Créquy », militaire et diplomate, il fut deux fois ambassadeur extraordinaire de Louis XIV à Rome de novembre 1661 à septembre 1662 et de juin 1664 à avril 1665., ambassadeur extraordinaire auprès du pape [Alexandre VII].
« Mécontents d’avoir été repoussés, les Corses vont à leur quartier chercher du renfort, et c’est toute la compagnie en ordre de bataille qui marche, officiers et étendard en tête, en direction du Palais Farnèse. Devant tout ce tumulte, le duc de Créqui, qui venait de rentrer par un autre côté du palais, ordonne à quelques gentilshommes de sa suite de repousser l’assaut ; mais sitôt sortis, ces derniers essuient plusieurs coups de mousquet, faisant un mort. Les Corses occupent ensuite toutes les avenue du Palais. Le duc de Créqui s’avance à un balcon pour apaiser les troubles de sa seule présence : peine perdue, il reçoit plusieurs coups de feu qui ne l’atteignent pas mais l’obligent à battre en retraite. Un peu plus tard dans la nuit, c’est au tour de la duchesse de Créqui d’essuyer à son tour quelques coups de feu tirés contre son carrosse, tuant un de ses pages et blessant un de ses laquais. Du côté français, le récit précise qu’elle était à demi-morte et qu’elle trouva refuge chez le cardinal d’Este, justifiant dès lors la qualification d’ « assassinat » contre sa personne et celle de l’ambassadeur qui, rappelons-le, désigne dans le langage du Palais, les « mauvais traitements et insultes qui ont été faites à quelqu’un à main armée, et avec avantage, quoy que la mort ne s’en soit pas ensuivie » (Furetière).
« L’attaque à main armée ne s’arrête pas là, les Corses reçoivent l’appui des sbires (police romaine) et ensemble, ils assiègent le palais Farnèse, avec l’ordre apparemment, de tirer sur les Français : un sbire tire un coup de mousquet dans le ventre d’un des gentilhomme du duc. Le marquis Frangipani accouru pour la défense du Palais en compagnie de sept ou huit Allemands ou Italiens est également attaqué. Le palais est investi et bloqué par les soldats du pape pendant près de trois heures. À la gravité de l’incident s’ajoute donc l’attitude pour le moins ambiguë des autorités romaines chargées du maintien de l’ordre ». [3]Stéphane HAFFEMAYER, « L’affaire des gardes corses et l’opinion publique (20 août 1662 – 12 février 1464 », dans Lucien BÉLY et Géraud POUMARÈDE (sous la direction de), L’incident diplomatique (XVIe-XVIIIe siècle). Paris, A. Pedone, 2009, pp. 277-303.
Cette affaire retentissante fit un grand nombre de blessés et de morts parmi les membres de la suite du duc de Créquy, ambassadeur de France à Rome, et fut considérée comme un affront fait à un représentant personnel du roi de France par les soldats du pape ; elle entraîna immédiatement l’occupation par la France des États avignonnais. [4]À Rome même, neuf Gardes furent enfermés aux Carceri Nuove et mis à la torture extraordinaire. Mateo d’Ilario de Pietralba fut pendu le 16 décembre sur le Campo dei Fiori (Rome) pour le meurtre du capitaine des gardes de l’Ambassade. Les choses ne s’arrêtèrent pas là. Au terme d’un long processus de tractations, la France et le Siège Apostolique signèrent (12 février 1664) le traité de Pise destiné à définir les modalités selon lesquelles réparation serait faite au roi de France. Parmi ses quinze articles, ce traité imposa non seulement que des excuses publiques du pape soient portées au Louvre par le cardinal Lorenzo Imperiale, gouverneur de Rome, et par le cardinal Flavio Chigi, mais encore la dissolution de la garde pontificale corse au moyen d’une déclaration signée par le pape lui-même, ainsi que l’érection d’une pyramide d’infamies portant une inscription rappelant à la fois l’offense et la réparation, en marbre noire, située très précisément face à la Caserne corse de la Trinità dei Pellegrini en mémoire du triomphe obtenu par Louis XIV. Cette pyramide expiatoire, exigée par le Roi Soleil, fut érigée en 1663 en face du corps de garde des Corses, portant l’inscription latine suivante : « IN EXECRATIONEM DAMNATI FASCINORIS / CONTRA EXC. DUCEM CREQUEIUM / ORATOREM REGIS CHRISTIANISSIMI/ A MILITIBUS CORSI/ XIII KAL. SEPTEMBRIS. ANNO. M. DC. LXII PATRATI/ CORSICA NATIO INHABILIS ET INCAPAX/ AD SEDI APOSTOLICAE INSERVIENDUM/ EX DECRETO/ JUSSU Smi D.N. ALEXANDRI VII. PONT. MAX. EDITO/ IN EXECUTIONEM CONCORDIAE PISIS INITIAE/ AD PERPETUAM REI MEMORIAM DECLARATA EST/ ANNO M.DC. LXIV. » [5]« En exécration de l’odieux forfait accompli le 20 août 1662 par les soldats corses contre Son Excellence le duc de Créquy, ambassadeur du roi très chrétien. La Nation corse, pour perpétuer la mémoire de cet événement, a été déclarée inhabile et incapable de servir le Siège Apostolique par décret rendu par ordre de notre très Sérénissime Seigneur Alexandre, pape, en … Poursuivre.
Les relations entre le royaume de France et la Papauté s’étant considérablement améliorées, la pyramide sera abattue quelques années plus tard, en 1668, sous le pontificat de Clément IX, et avec l’autorisation du roi Louis XIV.
Notes
| 1↑ | Au XVIIe siècle, l’escorte chargée de la sécurité personnelle des papes était constituée de fantassins mercenaires au nombre de 100 venus, précisément, de Corse. |
|---|---|
| 2↑ | Charles III de Blanchefort-Créquy (…, 1624 – Paris, 1687) chevalier, marquis de Créquy, prince puis duc de Poix, Pair de France, dit « duc de Créquy », militaire et diplomate, il fut deux fois ambassadeur extraordinaire de Louis XIV à Rome de novembre 1661 à septembre 1662 et de juin 1664 à avril 1665. |
| 3↑ | Stéphane HAFFEMAYER, « L’affaire des gardes corses et l’opinion publique (20 août 1662 – 12 février 1464 », dans Lucien BÉLY et Géraud POUMARÈDE (sous la direction de), L’incident diplomatique (XVIe-XVIIIe siècle). Paris, A. Pedone, 2009, pp. 277-303. |
| 4↑ | À Rome même, neuf Gardes furent enfermés aux Carceri Nuove et mis à la torture extraordinaire. Mateo d’Ilario de Pietralba fut pendu le 16 décembre sur le Campo dei Fiori (Rome) pour le meurtre du capitaine des gardes de l’Ambassade. |
| 5↑ | « En exécration de l’odieux forfait accompli le 20 août 1662 par les soldats corses contre Son Excellence le duc de Créquy, ambassadeur du roi très chrétien. La Nation corse, pour perpétuer la mémoire de cet événement, a été déclarée inhabile et incapable de servir le Siège Apostolique par décret rendu par ordre de notre très Sérénissime Seigneur Alexandre, pape, en exécution de la paix de Pise. 1664. » |


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