‘Maître de la Somme le roi de la Mazarine’, « La Bête »

Source Gallica bnf.fr / Bibliothèque Mazarine. Ms 870.1.

‘Maître de la Somme le roi de la Mazarine’ (actif à Paris vers la fin du XIIIe – début du XIVe siècle)

La Bête, 1295.

Enluminure pleine page, recto du folio 8 d’un manuscrit de la Somme le roi de Frère Laurent [1]Laurent d’Orléans, frère dominicain de la fin du XIIIe siècle, confesseur du roi de France Philippe III le Hardi et auteur du traité didactique tardivement intitulé la Somme le roi., 19,4 x 13,3 cm.

Inscriptions :

  • (au-dessus de l’enluminure) : « Ceste beste senefie le deable. » [2]« Cette bête signifie le diable. »
  • (au-dessous de l’enluminure) : « Ceste beste vaint les sainz et li ypocrites l’aorent » [3]« Cette bête vainc les saints et les hypocrites sont en adoration devant elle. » (« Aorer : prier, adorer, […] être dans l’adoration. » Frédéric GODEFROY, Lexique de l’ancien français, Paris, H. Welter, 1901 (rééd. Paris, Honoré Champion, 2003).

Paris, Bibliothèque Mazarine, 870, f. 8r

Source Gallica bnf.fr / Bibliothèque Mazarine. Ms 870.1.

L’enluminure peinte par un maître anonyme [4]‘Maître de la Somme le roi de la Mazarine’ (fin du 13e-début du 14e siècle) : enlumineur actif à Paris, nommé par Alison Stones d’après le manuscrit 870 de la Bibliothèque Mazarine (Paris). Il est aussi l’enlumineur d’une Bible, (Berlin, Staatliche Museen, Kupferstichkabinett, ms. 78 E 2) parfois attribuée au Maître de Papeleu. Son style est marqué par les travaux … Poursuivre au recto du folio 8 de la Somme le roi [5]« La Somme le Roi est un manuel d’instruction morale et religieuse à l’usage des laïcs, rédigé à la requête du roi Philippe III le Hardi par son confesseur le frère dominicain Laurent. L’ouvrage, achevé en 1280 et intitulé plus tard seulement Somme le Roi, a connu un immense succès : des différentes versions qui en ont circulé, on a conservé plus de cent manuscrits ou … Poursuivre, manuscrit conservé à la Bibliothèque Mazarine (Paris), représente une bête monstrueuse venue tout droit du chapitre 13 de l’Apocalypse [6]« […] Puis je vis monter de la mer une bête qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème. La bête que je vis était semblable à un léopard ; ses pieds étaient comme ceux d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Le dragon lui donna sa puissance, et son trône, et une grande autorité. […] Et ils adorèrent … Poursuivre, qu’elle illustre avec un évident souci de précision. L’animal de légende, affublé de sept têtes parmi lesquelles on distingue pêle-mêle divers félins, un chien et un sanglier, coiffé de dix cornes (chacune est couronnée d’un diadème), est vénéré, à gauche de l’image, par un personnage que le commentaire écrit [7]Voir note 3. dénomme l’« ypocrite » [8]L’« hypocrite » caractérise ici le genre humain dans sa faiblesse et sa crédulité, mais aussi dans sa duplicité (Voir note 9.). dont le costume et le couvre-chef évoquent une origine orientale, agenouillé en prière devant lui, levant excessivement haut ses mains jointes dans un geste ostentatoire [9]« […] ils adorèrent la bête, en disant : Qui est semblable à la bête, et qui peut combattre contre elle ? ». Dans le même temps, le monstre fabuleux écrase sous ses pattes un saint religieux auréolé [10]« Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. » qu’elle vient de renverser au sol, et dont l’index parvient à désigner l’hypocrisie simulatrice de la « grimace étudiée », véritable « zèle contrefait »  de l’imposteur en prière, lui-même traité sur le mode de l’archétype du « faux-monnayeur en dévotion » que dénoncera Molière en son temps [11]« Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l’hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes, et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée … Poursuivre. Dans un souci proprement didactique, le copiste a précisé le sens de l’image en deux courtes phrases rédigées dans un ancien français relativement compréhensible pour un lecteur francophone. [12]Voir notes 2 et 3.

Notes

Notes
1 Laurent d’Orléans, frère dominicain de la fin du XIIIe siècle, confesseur du roi de France Philippe III le Hardi et auteur du traité didactique tardivement intitulé la Somme le roi.
2 « Cette bête signifie le diable. »
3 « Cette bête vainc les saints et les hypocrites sont en adoration devant elle. » (« Aorer : prier, adorer, […] être dans l’adoration. » Frédéric GODEFROY, Lexique de l’ancien français, Paris, H. Welter, 1901 (rééd. Paris, Honoré Champion, 2003).
4 ‘Maître de la Somme le roi de la Mazarine’ (fin du 13e-début du 14e siècle) : enlumineur actif à Paris, nommé par Alison Stones d’après le manuscrit 870 de la Bibliothèque Mazarine (Paris). Il est aussi l’enlumineur d’une Bible, (Berlin, Staatliche Museen, Kupferstichkabinett, ms. 78 E 2) parfois attribuée au Maître de Papeleu. Son style est marqué par les travaux présumés du Maître Honoré. Il est parfois proposé de l’identifier avec Richard de Verdun, enlumineur mentionné en 1289 et 1292 comme gendre de Maître Honoré, taxé indépendamment de celui-ci entre 1296 et 1300, et documenté jusqu’en 1327 (voir : Richard H. Rouse et Mary A. Rouse, Manuscripts and their Makers. Commercial Book Producers in Medieval Paris, 1200- 1500, Londres-Turnhout, Harvey Miller, 2000, I, p. 145-154, II, p. 126-127). Une liste des manuscrit qui lui sont attribués a été établie par Alison Stones (Alison Stones, Gothic Manuscripts c. 1260-1320, I, Londres-Turnhout, Harvey Miller Publishers, 2013 (A Survey of Manuscripts Illuminated in France), p. 55.
5 « La Somme le Roi est un manuel d’instruction morale et religieuse à l’usage des laïcs, rédigé à la requête du roi Philippe III le Hardi par son confesseur le frère dominicain Laurent. L’ouvrage, achevé en 1280 et intitulé plus tard seulement Somme le Roi, a connu un immense succès : des différentes versions qui en ont circulé, on a conservé plus de cent manuscrits ou fragments, ce qui classe l’œuvre de frère Laurent parmi les « best-sellers » de la langue d’oïl au Moyen Âge, même si on est loin des trois cents manuscrits du Roman de la Rose. Et c’est sans compter les manuscrits disparus, notamment l’exemplaire de dédicace au Roi. » Anne-Françoise Leurquin-Labie, « Mise en page et mise en texte dans les manuscrits de la Somme le Roi ». dans Annie Charon et al. (dir.), La mise en page du livre religieux (XIIIe-XXe siècle), Publications de l’École nationale des chartes, 2004, pp. 9-25, https://doi.org/10.4000/books.enc.570.
6 « […] Puis je vis monter de la mer une bête qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème. La bête que je vis était semblable à un léopard ; ses pieds étaient comme ceux d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Le dragon lui donna sa puissance, et son trône, et une grande autorité. […] Et ils adorèrent le dragon, parce qu’il avait donné l’autorité à la bête ; ils adorèrent la bête, en disant : Qui est semblable à la bête, et qui peut combattre contre elle ? […] Et elle ouvrit sa bouche pour proférer des blasphèmes contre Dieu, pour blasphémer son nom, et son tabernacle, et ceux qui habitent dans le ciel. Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. Et il lui fut donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue, et toute nation. Et tous les habitants de la terre l’adoreront, ceux dont le nom n’a pas été écrit dès la fondation du monde dans le livre de vie de l’agneau qui a été immolé. » (Ap 13, 1-2, 4, 6-8).
7 Voir note 3.
8 L’« hypocrite » caractérise ici le genre humain dans sa faiblesse et sa crédulité, mais aussi dans sa duplicité (Voir note 9.).
9 « […] ils adorèrent la bête, en disant : Qui est semblable à la bête, et qui peut combattre contre elle ? »
10 « Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. »
11 « Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l’hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes, et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mit en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée. » Molière, Premier placet présenté au Roi sur la comédie du Tartuffe, dans Œuvres complètes (édition de Georges COUTON), I, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1971, p. 889.
12 Voir notes 2 et 3.

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