Michel-Ange, « Pietà Rondanini »

Michel-Ange Buonarroti, dit dit Miche-Ange (Caprese [Toscane, alors République de Florence], 1475 – Rome, 1564)

Pietà Rondanini, v. 1564 [1]D’abord sculptée en 1552-1553 dans sa première version, l’œuvre a été remaniée de 1555 à 1564, et laissée inachevée à la mort de l’artiste le 18 février 1564..

Marbre, h. 195 cm.

Inscriptions :

  • (sur la base) : « SS Pieta di Michelangelo Buonarota » [2]La très sainte Vierge de Pieté de Michel-Ange Buonarroti. »

Provenance : leg de Michel-Ange à son serviteur, Antonio del Franzese ; à partir de 1744, propriété des marquis Rondanini (ou Rondinini) ; acquisition par la ville de Milan auprès du comte Sanseverino Vimercati en 1952.

Milan, Castello Sforzesco.

[3]Anthony BLUNT, Artistic theory in Italy, 1450-1600, Oxford, Clarendon Press, 1940 (La théorie artistique en Italie, 1450-1600, trad. de l’anglais par Jacques Debouzy, Paris, Gallimard, coll. Idées/arts, 8, 1966).

À proprement parler, il s’agit de la dernière sculpture en marbre sur laquelle Michel-Ange, alors âgé de 89 ans, a travaillé durant les dernières semaines de sa vie, au début de l’année 1564. [4]Le 17 mars 1564, dans une lettre (*) qu’il envoie à Giorgio Vasari, Daniele da Volterra écrit à celui-ci que Michel-Ange y travailla toute la journée du 12 février 1564, une semaine seulement avant sa mort : « Egli lavorò tutto il sabato, che fu inanti a lunedì che ci si amalò; e la domenica, non ricordandosi che fussi domenica, voleva ire a lavorar, se non che Antonio gnene … Poursuivre Cette œuvre fascinante par son caractère épuré suggère la possibilité que Michel-Ange ait pu volontairement la laisser inachevée [5]Dans l’œuvre complexe de l’artiste, la question du non finito demeure l’une des plus délicates : le nombre de statues laissées inachevées par Michel-Ange est en effet si élevé qu’il est peu probable que les seules causes de ce constat relèvent de facteurs contingents, échappant au contrôle du sculpteur. Au contraire, elles rendent très probable sa volonté directe … Poursuivre, ce qui en fait, selon certains historiens de l’art, la plus ancienne œuvre d’art proprement moderne. Après la mort de Michel-Ange en 1564, ses contemporains ne pouvaient se saisir de la clé qui leur aurait permis d’accéder à la compréhension véritable de cette œuvre, laquelle fut perçue davantage comme un exercice destiné à occuper le génie durant ses dernières années d’activité que comme le chef-d’œuvre qu’elle constitue en réalité. Seul son caractère autographe évident, propre à peser davantage qu’une appréciation réelle de ses qualités intrinsèques, l’a sauvée de l’oubli, de sorte qu’elle a fini par sortir des réserves avant d’être exposée dans la bibliothèque du palais romain du marquis Rondanini, qui l’acheta en 1744, et à qui elle doit encore son nom. Il aura fallu attendre 1947, année où le sculpteur anglais Henry Moore la déclara l’un des chefs-d’œuvre de Michel-Ange [6]« This is the kind of quality you get in the work of old men who are really great. They can simplify; they can leave out . . . in the Rondanini Pieta there’s a whole of Michelangelo’s 89 years’ life somewhere. This Pieta is by someone who knows the whole thing so well he can use a chisel like someone else would use a pen. » (« C’est le genre de qualité que l’on retrouve … Poursuivre, pour que l’appréciation de cette sculpture évolue dans le sens d’une plus juste mesure. Pourtant, cette ultime Pietà [7]Michel-Ange a réalisé trois Pietà de marbre au cours de sa longue carrière de sculpteur. La première (Pietà. Rome, basilica di San Pietro) est la plus célèbre sans nécessairement être la plus intéressante. Une seconde version (Pietà Bandini. Florence, Museo dell’Opera del Duomo.) a été commencée entre 1555 et 1560, selon différents auteurs (*). (*) Voir Herbert VON … Poursuivre est largement conforme aux premiers dessins de Michel-Ange (fig. 1 et 2) : Marie se tient debout sur une haute marche de pierre et se penche péniblement sur le corps affaissé du Christ sans vie afin de le soutenir dans sa chute. Les deux figures se fondent pour n’en former presque qu’une seule.

L’œuvre a probablement été conçue par Michel-Ange comme l’élément principal de son propre monument funéraire, ce qui, en soi, justifierait amplement les doutes dictés par son indécision quant à la manière de rendre un sujet qui lui était extrêmement cher. De la première version, probablement réalisée dans les années 1552-53, il ne reste que le puissant bras droit, aujourd’hui détaché du corps du Christ, et le détail du visage de la Vierge regardant vers le ciel, modifié ultérieurement. De la deuxième phase, datable de 1555, seules demeurent les jambes du Christ qui conservent encore la proportion des fragments de la première phase, mais qui apparaissent désormais excessivement longues par rapport aux dimensions actuelles de la statue.

De la première version, rejetée par Michel-Ange lui-même, seules demeurent les jambes finement polies du Christ, sa hanche droite et un fragment de son bras droit, également poli, mais désormais détaché du corps, ainsi qu’un fragment brut du visage de la Vierge, tourné vers la droite, où l’on reconnaît encore le front, les yeux, le nez et le voile. Dans cette Pietà, la figure du Christ hésite entre l’achèvement de certaines de ses parties et la permanence de la pierre pourtant rongée jusqu’au vide ; à peine ébauchée, la Vierge, quant à elle, demeure entièrement à l’état brut. Les vides finiraient presque par l’emporter sur les pleins tant Michel-Ange a ôté de matière pour retravailler les formes, épuisant le torse du Christ et le privant jusqu’à l’extrême de matériau, ou encore, sculptant sa nouvelle tête dans l’épaule droite de la Vierge d’où elle semble maintenant s’extraire. Les hautes figures aux formes effilées du Fils et de la Mère, épuisées par le travail du ciseau qui leur donne leur aspect à la fois brut et dématérialisé, obtenues par le creusement de l’une dans l’autre et fusionnées ainsi l’une dans l’autre, produisent une image d’un pathétisme si intense qu’il est difficile d’imaginer une œuvre qui aurait conservé une telle force émotionnelle une fois achevée.

Au derniers temps de son existence, comme il l’exprime dans un sonnet [8]« Scarco d’un’importuna e greve salma, / Signor mie caro, e dal mondo disciolto / Qual fragil legno, a te stanco rivolto / Da l’orribil procella in dolce calma » (« Délivré d’un lourd et importun fardeau, et détaché du monde, ô mon cher Seigneur, vers toi je reviens épuisé comme une frêle barque fuit l’horrible ouragan pour la paix retrouvée. ») Michelangelo Buonarroti, … Poursuivre, Michel-Ange semble être mû par un puissant désir d’unité avec Dieu, source inspiration qui le pousse à créer une Pietà plus âpre, plus pathétique et vibrante, somme toute plus magnifique encore que les précédentes.

     Scarco d’un’importuna e greve salma, Signor mie caro, e dal mondo disciolto
Qual fragil legno, a te stanco rivolto
Da l’orribil procella in dolce calma
     Le spine e ’ chiodi e l’una e l’altra palma
col tuo benigno umil pietoso volto

prometton grazia di pentirsi molto,
e speme di salute a la trist’alma.
     Non mirin co’ iustizia i tuo sant’occhi
il mie passato, e ’l gastigato orecchio;
non tenda a quello il tuo braccio severo.
     Tuo sangue sol mie colpe lavi e tocchi,
e più abondi, quant’i’ son più vecchio,
di pronta aita e di perdono intero.

Michelangelo Buonarroti, Rime (a cura di Enzo Noè Girardi), Bari, Laterza, 1960, 290. Scarco d’un’importuna e greve salma, pp. 136-137.

     Délivré d’un lourd et importun fardeau,
et détaché du monde, ô mon cher Seigneur,
vers toi je reviens épuisé comme une frêle
barque fuit l’horrible ouragan pour la paix retrouvée.
     Les épines et les clous et l’une et l’autre palme
et ton visage bienveillant, humble et miséricordieux
promettent la grâce de se repentir beaucoup,
et l’espoir du salut pour l’âme triste.
     Que tes yeux saints ne regardent pas avec justice
mon passé et l’oreille châtiée ;
ne tends pas ton bras sévère vers elle.
     Que ton sang seul lave mes péchés, et m’apporte une aide prompte et un complet pardon,
et qu’il abonde d’autant plus que je suis devenu très vieux.

Notes

Notes
1 D’abord sculptée en 1552-1553 dans sa première version, l’œuvre a été remaniée de 1555 à 1564, et laissée inachevée à la mort de l’artiste le 18 février 1564.
2 La très sainte Vierge de Pieté de Michel-Ange Buonarroti. »
3 Anthony BLUNT, Artistic theory in Italy, 1450-1600, Oxford, Clarendon Press, 1940 (La théorie artistique en Italie, 1450-1600, trad. de l’anglais par Jacques Debouzy, Paris, Gallimard, coll. Idées/arts, 8, 1966).
4 Le 17 mars 1564, dans une lettre (*) qu’il envoie à Giorgio Vasari, Daniele da Volterra écrit à celui-ci que Michel-Ange y travailla toute la journée du 12 février 1564, une semaine seulement avant sa mort : « Egli lavorò tutto il sabato, che fu inanti a lunedì che ci si amalò; e la domenica, non ricordandosi che fussi domenica, voleva ire a lavorar, se non che Antonio gnene ricordò. »

(*) Lettre conservée à la Biblioteca Nazionale Centrale de Florence (CL XXV, cod. 551 Strozziano 828, c245). Sur cette lettre, voir Elena ALBERIO, «  Daniele Ricciarelli, Lettera a Giorgio Vasari dopo la morte di Michelangelo », dans Alessandro Rovetta (éd.), L’ultimo Michelangelo. Disegni e rime attorno alla Pietà Rondanini, Cinisello Balsamo (Milan), Silvana, 2011, pp. 146-147.

5 Dans l’œuvre complexe de l’artiste, la question du non finito demeure l’une des plus délicates : le nombre de statues laissées inachevées par Michel-Ange est en effet si élevé qu’il est peu probable que les seules causes de ce constat relèvent de facteurs contingents, échappant au contrôle du sculpteur. Au contraire, elles rendent très probable sa volonté directe ainsi qu’une une certaine complaisance envers le non finito. Les raisons invoquées par les spécialistes vont de facteurs liés au caractère de l’artiste (sa désaffection continue pour les commandes entamées) à des facteurs artistiques (le non finito comme un moyen supplémentaire d’expressivité). Les œuvres inachevées semblent lutter contre la matière inerte pour s’extraire de leur gangue et parvenir à la lumière, comme dans le cas célèbre des Esclaves du tombeau de Jules II, ou bien elles ont des contours flous qui différencient les plans spatiaux, comme dans le Tondo Pitti, ou encore elles deviennent des types universels, sans caractéristiques somatiques bien définies, comme dans le cas des allégories des tombeaux des Médicis.
6 « This is the kind of quality you get in the work of old men who are really great. They can simplify; they can leave out . . . in the Rondanini Pieta there’s a whole of Michelangelo’s 89 years’ life somewhere. This Pieta is by someone who knows the whole thing so well he can use a chisel like someone else would use a pen. » (« C’est le genre de qualité que l’on retrouve dans l’œuvre des hommes parvenus au grand âge qui sont vraiment grands. Ils peuvent simplifier ; ils peuvent omettre… Dans la Pietà Rondanini, on trouve quelque part toute la vie de Michel-Ange, longue de 89 ans. Cette Pietà est l’œuvre de quelqu’un qui connaît si bien l’œuvre qu’il peut utiliser un ciseau comme un autre utiliserait un stylo. » (Henry Moore, Writings and Conversations [1946], Aldershot, University of California Press, 2002, p. 159).
7 Michel-Ange a réalisé trois Pietà de marbre au cours de sa longue carrière de sculpteur. La première (Pietà. Rome, basilica di San Pietro) est la plus célèbre sans nécessairement être la plus intéressante. Une seconde version (Pietà Bandini. Florence, Museo dell’Opera del Duomo.) a été commencée entre 1555 et 1560, selon différents auteurs (*).

(*) Voir Herbert VON EINEM, « Die Pietà im Dom zu Florenz », Werkmonographien zur bildenden Kunst in Reclams Universal-Bibliothek, n. 6, Stuttgart, Reclam Verlag, 1956 ; Charles de TOLNAY, Michelangelo: The Final Period, Princeton, Princeton University Press, 1960, pp. 86-92 ; Alexander PERRIG, Michelangelo Buonarrotis letzte Pietà-Idee. Ein Beitrag zur Erforschung seines Alterswerke, Berne, Francke Verlag, 1960, p. 56

8 « Scarco d’un’importuna e greve salma, / Signor mie caro, e dal mondo disciolto / Qual fragil legno, a te stanco rivolto / Da l’orribil procella in dolce calma » (« Délivré d’un lourd et importun fardeau, et détaché du monde, ô mon cher Seigneur, vers toi je reviens épuisé comme une frêle barque fuit l’horrible ouragan pour la paix retrouvée. ») Michelangelo Buonarroti, Rime (a cura di Enzo Noè Girardi), Bari, Laterza, 1960, 290. Scarco d’un’importuna e greve salma, pp. 136-137 (trad. Georges Ribemont-Dessaignes, Paris, Le Club français du Livre, 1961, p. 134-135).

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