Les ermitages du « contado » de Sienne

« L’ermite, en choisissant la solitude, trouve par surcroît le silence et court le risque de l’oubli. Mais, dans le contexte chrétien, la solidarité continuée avec le corps social tend au contraire à limiter la solitude, à rompre le silence et l’oubli ; plusieurs siècles plus tard, pied à pied, l’historien retrouvera les pistes.

« Autrefois une ville : Sienne au XIIIe ou au XIVe siècle. Aux portes de la ville (ou presque) commençait la forêt, au-dessous de la ville se creusaient des grottes : le « désert » s’offrait tout proche à qui cherchait un avenir d’ermite. L’enfant Catherine en éprouva les frissons ce jour où, partie à l’aube, elle s’arrêta dans la première grotte rencontrée en chemin, croyant y avoir trouvé l’ermitage de ses rêves. Ce devait être autour de 1353 [1]Raymond de Capoue, Vita Catharinae Senensis, § 34, p. 861 : « quamdam speluncam sub rape una reperit sibi gratam, quam laetanter ingrediens, aestimabat se optatam jam. eremum invertisse. » ; Catherine avait six ans, attirée par la vie religieuse, elle se laissait prendre au mirage du Désert en croyant suivre le modèle des Pères de la Thébaïde égyptienne que Dieu, si l’on en croit l’auteur de la Vita [2], lui avait révélé. Le modèle de toute façon courait ; il était inscrit dans l’imaginaire religieux du XIVe siècle, diffusé par les traductions en langue courante des Vies des Pères et par les images associées à ces textes sur les manuscrits ou peintes aux murs de quelque édifice religieux. Le rêve érémitique de Catherine de Sienne se coulait donc dans une tradition ecclésiastique en même temps qu’il évoquait simplement un élément topographique local. 

« Le christianisme en effet avait, dès ses origines, sinon suscité du moins accueilli et transcrit l’usage d’une voie de perfection qui passait par l’abandon des lieux habités et la recherche de la solitude.

« Si les ermites orientaux disposaient en quelque sorte de déserts réels — en Egypte, la Thébaïde —, les ermites d’Occident trouvèrent leurs lieux dans la forêt. La tradition monastique chrétienne descend toute de ce primordial appel du désert/eremus ; et saint Benoît, le père incontesté du monachisme occidental, avait initialement cherché sa voie de perfection dans la retraite solitaire. A partir de là, on voit constamment coexister, sous des formes variées et communicantes, deux manières essentielles de “retraite”, une qu’on pourrait appeler primitive et qui est celle de l’ermite effectivement solitaire, l’autre résolue dans une vie communautaire.

« Le lieu idéal de la première était, comme nous l’avons vu, la grotte dans le désert ou la forêt, en radicale opposition à la ville ; mais tout lieu, mystiquement réélaboré, pouvait devenir eremus, cella, puisque l’ermite ne recherchait pas spécifiquement la nature mais n’importe quel endroit susceptible de procurer la solitude et le silence pour favoriser la rencontre avec Dieu.

« A Sienne, où la vie urbaine s’était intensément développée, 1l existait dans la deuxième moitié du XIII siècle un érémitisme diffus qui commençait en ville, près des églises, et continuait au-delà des portes, près des couvents de la périphérie. Ces ermites urbains (ou périurbains) étaient surtout des femmes qui, pour s’assurer la solitude, se condamnaient à la réclusion, comme dans une grotte artificielle. L’exécution testamentaire de Vanna Montanini en 1299 en compte soixante-dix-huit, à Sienne et dans un rayon d’un mille (1,5 km) autour de la ville : en 1271, dans le même rayon, nous en relevons trente et un – vingt-sept femmes et quatre hommes – dont les deux tiers se trouvent sur la via Francigena au nord de la ville, hors la porte Camollia, disséminés autour du couvent de Santa Petronilla. Beaucoup d’autres portes ont leurs reclus(e)s, à l’extérieur de l’enceinte, dans cette zone sensible qu’est la limite de la ville alors en pleine expansion. Au milieu du XIIIe siècle en effet, Sienne méditait d’annexer dans une nouvelle enceinte les faubourgs qui la débordaient à l’est, au sud et au sud-ouest. La réclusion est une forme d’érémitisme étroitement liée au phénomène urbain, même si c’est de façon paradoxale puisque, au refus de la société que proclame par son geste la recluse, répond son adoption par cette même société. En effet, dans les années 40 du XIIIe siècle, la piété privée soutient les reclus de ses prières et de ses aumônes, suivie quelque trente ans plus tard par la piété publique puisque, en 1274, la commune de Sienne inscrit en son Statut le devoir de leur faire l’aumône. Les fidèles siennois et la commune limitent leur charité au voisinage, dans un rayon d’un demi ou un mille autour de la ville, excluant de ce fait les ermites des forêts plus lointaines et distinguant les solitaires des « ermites qui avaient une communauté ou vivaient en communauté » ; ces derniers figuraient à un autre chapitre budgétaire. Cette distinction administrative nous ramène à la seconde manière de vivre l’érémitisme, que nous citions plus haut, c’est-à-dire à la vie religieuse communautaire. » [2]Odile REDON, « Les ermites des forêts siennoises (XIIIe-debut XIVe siècle), Revue Mabillon, n. s., t. 1 (= t. 62), 1990, pp. 213-215.

Les ermitages augustins dans le contado de Sienne
D’après Odile REDON, « Le contado de Sienne, une frontière médiévale », dans Mélanges de l’École française de RomeMoyen Âge, t. 87 (1975), pp. 105-139.
  • Ermitage de San Salvatore di Lecceto
  • Ermitage de San Leonardo al Lago
  • Ermitage de Montespecchio
  • Ermitage de Camerata (Église-romitorio, XIIIe s.). Camerata di Monticiano.
  • Ermitage de Montespecchio (Ruines d’une église-romitorio, XIIIe s.). Murlo.
  • Ermitage de Montesiepi (Chapelle-romitorio, XIIe s.). Montesiepi.
  • Ermitage de San Leonardo al Lago (Église et romitorio, XIIe s.). Santa Colomba di Monteriggioni.
  • Ermitage de Lecceto (Complexe cénobitique, XIVe s.). Sovicille.
  • Romitorio de la Scala Santa (Complexe érémitique, XVIIe s.). Sovicille.
  • Romitorio de Motrano (Romitorio semi-rupestre, XIIe s.). Motrano di Sovicille.
  • Ermitage de Santa Lucia a Rosia (Ruines d’une église et d’un romitorio, XIIe s.). Rosia di Sovicille.
  • Ermitage de La Bandita (Ruines d’une chapelle-romitorio, XVe s.). Farnetella di Sinalunga.
  • Ermitage de Vivo (Église-romitorio, XIe s.). Vivo d’Orcia di Castiglione d’Orcia.
  • Romitorio de Pienza (Romitorio rupestre, XIVe s.). Pienza.
  • Buca del Beato (Romitorio rupestre, XIVe-XVe s.). Monticchiello di Pienza.

Notes

Notes
1 Raymond de Capoue, Vita Catharinae Senensis, § 34, p. 861 : « quamdam speluncam sub rape una reperit sibi gratam, quam laetanter ingrediens, aestimabat se optatam jam. eremum invertisse. »
2 Odile REDON, « Les ermites des forêts siennoises (XIIIe-debut XIVe siècle), Revue Mabillon, n. s., t. 1 (= t. 62), 1990, pp. 213-215.