Biccherna : fonction(s), auteurs et sujets peints

« Le tavolette dipinte della Biccherna » [1], ainsi que les nomment la plupart des textes qui leur sont consacrés dans la littérature spécialisée, sont des planchettes de bois qui constituaient, depuis le Moyen-âge, la couverture des registres administratifs des plus importants services de la Commune siennoise médiévale, tradition qui, malgré de nombreuses modifications au fil du temps, a perduré jusqu’au XVIIe s. [2] Leur format varie selon les époques, ainsi que leur support mais toutes ont en commun le fait qu’elles sont historiées et datées (ce qui permet de reconstruire avec précision la chronologie des artistes à qui elles sont attribuées).

Les plus anciennes tablettes peintes datent de la seconde moitié du XIIIe siècle. [3]

Leur auteur nous est généralement connu grâce aux registres eux-mêmes, dans lesquels figure leur nom au titre des dépenses engagées pour leur travail dans ce domaine. Si les pièces les plus modestes sont d’attribution difficilement effectuable, on rencontre parmi les artistes identifiés :

  • Gilio di Pietro (n° 1)
  • Dietisalvi di Speme(n° 2, 3 et 4)
  • Guido di Graziano (n° 6 et 7)

Au XIVe siècle, parmi les artistes, ou leur atelier, ayant réalisé ce type de travaux, on trouve les noms de :

  • Guido Cinatti (n° 12 et 13)
  • Ambrogio Lorenzetti (n° 16)
  • Bartolomeo Bulgarini (n° 17)
  • Luca di Tommè (n° 18)
  • Paolo di Giovanni Fei (n° 20)

Au Quattrocento, apparaîssent les noms de

  • Giovanni di Paolo (n° 25, 26 et 27)
  • Sano di Pietro (n° 29, 31, 36, 37, 90, 92 et 101)
  • Lorenzo di Pietro dit « il Vecchietta » (n° 23)
  • Francesco di Giorgio Martini(n° 34)
  • Benvenuto di Giovanni (n° 35 et 38)
  • Neroccio di Bartolomeo di Benedetto de’ Landi (n° 40)
  • Guidoccio Cozzarelli (n° 42)
  • Matteo di Giovanni (n° 44 et 45)
  • Mariotto d’Andrea da Volterra(n° 43)

Aux Cinquecento et Seicento, la production des tablettes peintes est liée aux noms de :

  • Giovanni di Lorenzo Cini (n° 49 et 52)
  • Domenico Beccafumi(n° 56)
  • Francesco Vanni (n° 80)
  • Arcangelo Salimbeni (n° 70 et 71)
  • Tiberio Billò (n° 65 et 67)
  • Ventura Salimbeni (n° 81)
  • Francesco Rustici dit « il Rustichino » (n° 86)

Les plus anciens exemplaires de biccherne sont constitués selon une organisation qui demeure constante, pendant environ 150 ans, puis qui évolue progressivement avec le temps :

  • Dès les premiers exemplaires parvenus jusqu’à nous, les feuillets du registre sont enserrés entre deux tablettes de bois (la couverture) maintenues au moyen d’une sangle de cuir qui en fait le tour.
  • Cette sangle traverse horizontalement la tablette supérieure du registre sur laquelle elle est elle-même fixée à l’aide de rivets ; cette disposition a pour conséquence pratique de diviser horizontalement la surface de la tablette en deux parties égales ; seule la moitié supérieure est ornée, l’autre demeure vierge de tout décors afin de permettre une manipulation du registre qui a pour but d’éviter une dégradation trop rapide des surfaces peintes.
  • A l’origine, la partie supérieure de la tablette, celle qui reçoit le décor, est elle-même divisée en deux parties, celle de gauche recevant les inscriptions, la seconde, à droite, l’image peinte.
  • Cette division tend à s’estomper pour disparaître complètement avec la tablette de juillet-décembre 1296 conservée à Budapest. [4] Dans cette dernière, le décor peint envahit toute la surface de la tablette, même si celle-ci conserve nécessairement sa partition horizontale en deux moitiés afin de laisser la place de la sangle permettant la fermeture du registre. Dorénavant, c’est toute la surface de la tablette qui fait l’objet d’une ornementation, les deux registres, inférieur et supérieur, pouvant recevoir indifféremment les inscriptions ou l’image (il semble cependant que la solution consistant à placer l’image en haut et le texte plus bas se soit stabilisée à partir de la tablette de 1304 conservée à Berlin[5]).
  • Les dimensions et le mode de fixation de la sangle évoluant, la composition ornementale fait de même ; soit elle se déplace sur la partie droite du format rectangulaire, laissant libre une marge permettant la manipulation, soit le décor gagne la totalité de la surface. Dans ce dernier cas, il cependant faut noter que la division due initialement à la présence de la courroie de maintien perdure et conditionne encore longtemps l’ensemble de la composition.
  • A partir de la seconde moitié du XVe siècle [6], le rôle de la tablette de biccherna change assez radicalement, celle-ci devenant une sorte de tableautin autonome peint sur une tablette de bois, plus ou moins grand, incluant le profil d’un encadrement et destiné dorénavant à être accrochés sur un support vertical ; apparaissent alors des compositions qui exploitent, de manière indifférenciée, l’ensemble de la surface disponible.
  • La première biccherna peinte sur un format horizontal apparaît en 1552, marquant ainsi la perte définitive de la mémoire de l’objet initial.
  • Il est à noter que, sauf exception [7], toutes les biccherne sont peintes à la tempera ou à l’huile sur bois.

Les sujets peints dans les œuvres de la collection du musée de l’Archivio di Stato ont évolués avec le temps et peuvent être classés en trois grands registres distincts :

  • Les sujets liés à la fonction même de la tablette et à l’activité du service de l’administration concerné. Les premières tablettes connues représentent fréquemment le camerlingue à l’intérieur de son bureau, en train de compter les pièces de monnaie ou d’annoter son livre d’écritures. Après 1348, le motif s’enrichi de détails représentant le mobilier de la pièce ou encore les instrument de travail utilisés. Le camerlingue est alors accompagné d’un secrétaire. Si les provveditori n’apparaissent jamais dans ces scènes, ils sont cependant représentés à travers le symbole héraldique de leur famille qui permet de les identifier. Ils sont également nommés systématiquement dans les inscriptions qui accompagnent les peintures.
  • Les sujets religieux sont nombreux et rendent compte de la ferveur et de la dévotion vouée, en particulier, à la Vierge ainsi qu’aux principaux saints locaux, principalement, sainte Catherine de Sienne et les saints Galgano de Montesiepi et Bernardin de Sienne. Le registre des saints représentés s’élargit plus tard aux protagonistes de la Réforme de l’Eglise (ainsi, Saint Charles Borromée).
  • Les sujets historiques et/ou politiques sont également présents à travers les événements liés à la vie de Sienne et de la Toscane, à certains événements européens ou encore aux dynasties régnantes. Avec le temps, les tablettes perdent peu à peu leur fonction originaire et deviennent des tableautins, voire des tableaux autonomes dont la fonction devient purement commémorative.

Quelques exemples significatifs :

A ce titre, la bicherna n° 16, atribuée à Ambrogio Lorenzetti, évoque un idéal que la classe politique dirigeante de l’époque revendique avoir atteint par ses « bonnes pratiques » politiques. L’oligarchie restreinte des «  Nove », constituée de banquiers et de marchands, qui exerça le pouvoir à Sienne de 1287 à 1335, a systématiquement chercher à capter le consentement populaire grâce à cette idée de « bonne pratique », notamment en stimulant une activité artistique intense sollicitant les plus grands talents du moment.[8] Le recours à l’allégorie du bon gouvernement a eu lieu à diverses reprises et en divers endroits symboliques, l’exemple le plus fameux étant celui peint par Ambrogio Lorenzetti lui-même sur les murs non moins symboliques du Palazzo Pubblico de la cité.

[1] Le tavolette dipinte della Biccherna : « les tablettes peintes de la Biccherna ».

[2] La tablette la plus tardive semble être celle datée de 1616, consacrée à Saint Charles Borromée.

[3] Le XIIIe sècle est préférablement nommé Duecento (« Deux cent ») en Italie.

[4] Szépmüvészei muzeum.

[5] Biccherna représentant les Ecus des quatre provveditori, de juillet-décembre 1304 (en dépôt à la Gemäldgalerie de Berlin).

[6] Plus préciséement en 1460, date de la réalisation, par Lorenzo di Pietro detto il Vecchietta, de la biccherna du Couronnement du pape Pie II et vue de Sienne entre deux chimères.

[7] Ainsi, les tablettes n° 86 et 87 sont peintes sur toile ; le n° 89 est peint sur cuir.

[8] Voir la liste des principaux artistes sollicités pour réaliser des couvertures de biccherne.