
Rutilio Manetti (Sienne, 1571 – 1639)
Dante e Virgilio (Dante et Virgile), v. 1630.
Huile sur toile, 278 x 218 cm.
Provenance : Palazzo del Governo [1]Ancien Palais Royal, résidence médicéenne à Sienne., Sienne.
Sienne, Pinacoteca Nazionale.
Pris dans un violent effet de contre-jour [2]D’inspiration caravagesque, cet effet est admirablement rendu par Rutilio Manetti. qui situe d’emblée le spectateur du côté de l’infernale pénombre, deux personnages s’avancent et s’apprêtent à traverser l’embrasure d’une porte avant de s’enfoncer dans l’obscurité. Le spectateur, quant à lui, y est déjà relégué par le point de vue depuis lequel il observe la scène. Dans la pénombre ambiante, prisonniers d’un rayon de lumière lunaire où combattent les ombres, où rivalisent par contrastes les couleurs vives de leurs vêtements, les deux voyageurs pénètrent au sein d’un univers où règne visiblement la noirceur du drame. L’attitude agitée de Dante, traduite dans un mouvement élégant, trahit cependant le doute et l’effroi qui l’ont saisi [3]Au chant II de l’Enfer, Dante exprime les sentiments qui l’animent :
« Ma io, perché venirvi ? o chi ‘l concede ? Io non Enëa, io non Paulo sono ; me degno a ciò né io né altri ‘l crede. Per che, se del venire io m’abbandono, temo che la venuta non sia folle. Se savio ; intendi me’ ch’i non ragiono. ». E qual è quei che … Poursuivre. Il jette un regard anxieux vers celui qui s’est proposé pour être son guide. Répondant par un geste d’apaisement [4]Le geste de Virgile trouve cette fois son origine dans troisième chant de la Divine Comédie :
E poi che la sua mano a la mia puose / con lieto volto, ond’io mi confortai, / mi mise dentro a le segrete cose.
Et après avoir mis sa main dans la mienne
avec un visage gai, qui me réconforta,
il me découvrit les choses secrètes.
Dante Alighieri, op. cit., pp. 20-21. à la crainte qu’il a perçue chez son jeune collègue, le poète Virgile [5]Pour les hommes du Moyen Âge, du moins pour ceux qui maîtrisaient la lecture mais qui ne connaissaient pas le grec, Virgile était le grand poète par excellence. S’il est choisi par Dante comme le meilleur maître possible, pas uniquement pour le conduire dans les neuf cercles de l’enfer, il fascine tout autant Pétrarque et Boccace., sous la protection duquel il s’est placé, l’invite à le suivre dans l’Enfer qu’il désigne de l’index, et où il va guider ses pas.
À la fin de sa carrière, Rutilio Manetti demeure l’un des artistes les plus influents de la ville. À la suite de sa rencontre avec Léopold de Médicis [6]Léopold de Médicis (Florence, 1617 – 1675) succéda à son frère Mattias comme gouverneur de Sienne de 1636 à 1641 et occupa à nouveau cette fonction en 1643-44., probable commanditaire de l’œuvre qui révèle sa destination princière par l’ampleur de ses dimensions [7]Une mention figurant dans les inventaires du Palais du Gouvernement de Sienne a permis d’établir un lien entre la commande de cette toile et le personnage de Léopold de Médicis, qui fut toute sa vie un mécène passionné d’art., son atelier créera deux autres toiles sur des thèmes classiques. Le sujet dantesque, qui connut un engouement exceptionnel pendant tout le XIXe siècle, est encore rare dans l’art siennois à l’époque où Manetti peint cette scène.

