Domenico di Bartolo, « Celestino III concede privilegi di autonomia all’Ospedale »

Domenico di Bartolo (Asciano, vers 1400/1404 – Sienne, vers 1445/1447)

Celestino III concede privilegi di autonomia all’Ospedale (Célestin III concède des privilèges d’autonomie à l’Hôpital), 1442 (datée).

Fresque

Provenance : In situ.

Sienne, Santa Maria della Scala.

La fresque célèbre un événement survenu en 1193, et représente un moment déterminant de l’histoire de l’Ospedale siennois. Alors qu’un différend opposait les chanoines de la Cathédrale aux frères laïcs qui y travaillaient quotidiennement, le pape Célestin III promulga, en 1193, une bulle qui donnait raison à ces derniers et leur permettait de donner une nouvelle impulsion à leurs activités grâce à davantage d’autonomie vis-à-vis de l’autorité ecclésiastique, tout en garantissant une meilleure organisation de l’Hôpital. La grande nouveauté qu’induisait la décision papale fut l’autorisation accordée à l’Institution de procéder elle-même au choix de son recteur au moyen d’une élection, et non plus par le biais d’une nomination décrétée par cette même autorité. Bien que cette bulle n’ait résolu le différend que de manière temporaire, elle constitua un événement important pour l’Institution hospitalière. C’est ce moment précis qui est représenté : le pape remet au recteur agenouillé devant lui le texte qui accorde de nouveaux droits à l’Hôpital.

La fresque fait probablement aussi allusion à un autre événement important. La date 1442, qui est inscrite sur le rouleau tenu en main par le pape [1], signifie qu’elle a été peinte cette même année (c’est-à-dire avant le 25 mars 1443 puisque l’année commençait à cette date dans le calendrier siennois). Les événements prévus à Sienne en ce temps-là ont conduit à faire en sorte que l’exécution du travail soit rapide, afin que celui-ci soit achevé pour la visite du Pape Eugène IV, laquelle eut lieu de mars à septembre 1443. Les préparatifs avaient commencé dès le mois de mars 1441 avec l’installation d’un baldaquin sur le parvis de la Cathédrale parce que, dit une chronique de l’époque, « s’aspettava papa Ugieno » [2].

Comme dans l’épisode de l’Aumône de l’évêque, Domenico di Bartolo installe la scène dans un espace idéal. Pourtant certains indices constituent une référence explicite à la ville de Sienne : il en va ainsi du décor de marbres polychromes visible sur le sol, qu’il faut lire comme une allusion au célèbrissime pavement de la Cathédrale, de même qu’une série d’éléments d’architectures visibles à l’arrière-plan [3] renvoient, quant à eux, directement aux scènes peintes par Ambrogio Lorenzetti dans le Bon gouvernement du Palazzo Pubblico. Deux personnages attirent particulièrement l’attention au centre de l’œuvre : à gauche, un jeune homme magnifiquement vêtu, que l’on retrouvera dans la même attitude affectée et dans le même accoutrement dans la scène du Banquet des pauvres, à la fin de notre parcours dans la salle ; il semble, par sa seule présence, ajouter au caractère exceptionnel de la scène ; à sa droite, la figure féminine est d’une autre nature et l’on ne saurait dire s’il s’agit d’une spectatrice, c’est le moins probable, ou d’une figure allégorique venue illustrer une nouvelle fois, le caractère légendaire qui est donné ici à un événement historique important aux yeux des contemporains.

Il faut prendre un peu de temps pour examiner tous les personnages plus ou moins curieux qui remplissent la scène, ainsi que leurs attitudes très souvent explicites de leurs statuts ou de leurs pensées, parfois des deux à la fois. Sur la gauche de la fresque, dans une curieuse ouverture ménagée dans la structure architecturale, se découpe le visage d’un personnage coiffé d’un lourd chapeau oriental. Ce visage est impassible, ce qui convient parfaitement à celui d’un empereur en représentation. C’est, en effet l’empereur d’Orient Jean VIII Paléologue qui assiste à la scène, non pas comme témoin puisqu’il n’était pas présent historiquement à cet instant-là, mais pour rappeler son séjour à Sienne qui eut lieu quelques temps auparavant [4]. On peut envisager que l’animal allongé à ses pieds lui appartienne [5] et que sa présence permette de souligner celle de l’empereur dont nous remarquons qu’elle est particulièrement discrète, une discrétion peut-être justifiée par son inexactitude historique. Si l’empereur est parfaitement impassible, il n’en va pas de même de certains figurants. Du côté opposé à celui de l’empereur, nous voyons un homme portant un turban et faisant un mouvement dont le sens ne nous est pas compréhensible (fig. 1). A l’arrière-plan, en revanche, certaines attitudes sont extrêmement éloquentes : les cardinaux et autres prélats présents paraissent dialoguer avec chaleur. Sans doute commentent-ils le texte de la bulle que remet le Pape Célestin III [6] au Recteur Buzzichelli agenouillé à ses pieds, et sans doute ce commentaire n’est-il pas favorable au texte [7]. L’un deux, placé exactement au milieu, lit d’un air grave et préoccupé un document qui n’est vraisemblablement autre que celui de la bulle, tandis qu’à ses côtés, son voisin de droite exprime oralement son désaccord. Celui qui est placé à l’arrière se contente d’une attitude dubitative à peine moins éloquente.

Les prélats ne sont pas d’accord avec la décision papale, qui rognent leurs pouvoirs,  et l’expriment. Les laïcs qui occupent la droite de la scène manifestent, en bonne logique, des sentiments inverses. L’un d’eux est en train de s’agenouiller tandis que celui qui le devance a déjà un genou en terre, attitude qui, dans le langage des gestes curiaux, a fortiori devant un souverain, manifeste une entière soumission et équivaut à une approbation. D’autres chuchotent entre eux. Les deux personnages situés à l’extrémité droite le font avec un air de comploteurs qui n’échappe pas à leur jeune voisine (fig. 1).

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Plusieurs scènes secondaires émaillent l’histoire de connotations amusantes ou viennent  interagir comme des commentaires ou des aides mémoire. C’est peut-être le cas de l’incroyable dispute qui se déroule dans les galeries surmontant la scène principale, où l’on voit, de part et d’autre, des hommes qui en viendraient certainement aux mains, n’était le vide qui les sépare, le tout sous les yeux d’un second groupe qui les observe depuis l’étage supérieur. Cette dispute étonnante ne pourrait-elle pas être une allusion à une autre dispute, à laquelle la bulle du pape vient de mettre un terme ? Une autre scènette, sans rapport apparent avec le thème principal, mérite d’être observée : un homme semble menacer du bâton trois femmes qui apparaissent derrière les rideaux écartés d’une fenêtre … D’où vient cette colère ? Et plus loin, encore des femmes se penchent à un balcon. Que regardent-elles donc ?

[1] Quelques fragments d’écriture inscrits sur ce rouleau tenu par le pape, invisibles de loin, ont pu être déchiffrés ; ces fragments sont constitués d’une partie d’une prière dite le jour de la fête de la Vierge de l’Annonciation, laquelle revêt une importance particulière pour l’Hôpital. Cette fête fut célébrée deux semaines après l’arrivée d’Eugène IV à Sienne.

[2] « […] on attendait le pape Eugène » (cité par Keith Christiansen, CHRISTIANSEN – KANTER – STREHLKE 1988, p. 49).

[3] En particulier la maison que l’on voit sur la gauche, au fond, avec son premier étage en encorbellement soutenu par des poutres de bois typiques de la sienne médiévale (on en trouve des exemples également dans certaines peintures de Simone Martini, et d’autres encore).

[4] Il n’est pas utile d’insister sur le bénéfice en terme de prestige et de solennité que procure cette présence d’un empereur dans la scène.

[5] Il était fréquent que les princes s’entourent d’animaux exotiques rares pour souligner avec éclat leur statut, leur richesse ou leur pouvoir.

[6] Célestin III a ici les traits d’Eugène IV, autre rappel discret mais loin d’être vide de sens, à un événement contemporain, le récent séjour d’Eugène dans la ville.

[7] D’une certaine manière, la bulle résout un ancien différend en réduisant l’influence de l’autorité ecclésiastique sur l’Ospedale.