Duccio di Buoninsegna, « Lavement des pieds »


c86bfd03-7a3f-4650-a4fe-f48bc09eefae

Panneau 2 : Duccio di Buoninsegna, Dernière Cène et Lavement des pieds

fullsizeoutput_25b1

Duccio di Buoninsegna (Sienne, vers 1260 – vers 1318/19)

Lavanda dei piedi (Lavement des pieds)

Tempera sur panneaux, 50 x 53 cm.

Sienne, Museo dell’Opera del Duomo.

On ne peut plus aborder cette scène, et d’autres parmi celles de la Passion, de la même manière qu’auparavant depuis la découverte, en 1999, des fresques qui ornent une salle (ou une ancienne chapelle ?) située sous l’abside de la Cathédrale, que l’on nomme « crypte » par facilité, quitte à induire un contresens. Dans cette salle, la scène du Lavement des pieds (fig. 1) est également représentée, et l’on ne peut qu’être confondu de la parenté qu’entretient le panneau de Duccio avec la fresque peinte sur le même sujet dans les années 1280 (soit une petite trentaine d’année avant la Maestà). On y distingue encore très bien la silhouette de Pierre, un pied dans le bassin placé devant lui, sa jambe droite que le Christ a empoignée pour l’essuyer à l’aide d’un torchon après l’avoir lavée, et la main droite portée à sa tête pour signifier son étonnement, son incompréhension de se voir laver les pieds par celui qu’il envisage comme son Seigneur (« 06 Il [le Christ] arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : ‘C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ?’ 07 Jésus lui répondit : ‘Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras.’ 08 Pierre lui dit : ‘Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais !’ Jésus lui répondit : ´Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi.’ » [Jn, 13, 6-8]). L’instant d’après, Pierre, s’étant ressaisi après avoir peut-être perçu intuitivement la portée symbolique de cet acte, dira à Jésus : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »

zVqSccIbQtiJSqn7WQxY+g

1

On ne peut que déduire, à tout le moins, que Duccio connaissait cette fresque, comme l’ensemble du cycle, ainsi que nous le verrons par la suite ; cette déduction n’a rien d’hasardeux dès lors que la fresque était visible par lui quotidiennement, du moins sans la moindre difficulté.

Jésus, agenouillé devant Pierre (il était debout dans la fresque de la « crypte ») a placé sur ses genoux le torchon avec lequel il va bientôt essuyer les pieds de celui que l’on nomme encore Simon-Pierre (ce torchon est littéralement biblique : il est expressément mentionné dans l’Évangile de Jean : « [Jésus] se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture », [Jn, 13, 4]).

Plus loin, au fond de la pièce, un second torchon (un « linge ») probablement trop mouillé pour servir encore efficacement, est en train de sécher sur une barre de bois d’un type que l’on voit fréquemment dans les intérieurs toscans représentés au XIVe s., et plus tard encore. Il convient de remarquer la première occurence du décor répété à l’identique : nous sommes toujours dans la pièce où a eu lieu la Cène ; mêmes murs verts, même plafond de charpente et, surtout, même point de vue ; un bas-relief jusque là dissimulé par le Christ est maintenant visible ; même la porte située à gauche est demeurée entrebâillée ; seule la situation a évolué. Cette permanence du même décor atteindra jusqu’à sept occurence lorsque nous en serons arrivé au procès du Christ, et l’on ne peut qu’admirer l’emploi d’un tel stratagème (Simon Nora aurait parlé de « lieux de mémoire ») pour guider le spectateur dans le labyrinthe d’une narration si détaillée qu’elle occupe un total de quarante huit compartiments au dos de la Maestà.

À l’arrière-plan, les autres apôtres finissent de se rechausser et de lacer leurs sandales, excepté Pierre : il est le dernier à avoir bénéficié de ce traitement particulier. Ses sandales attendent encore d’être chaussées et ressemblent à de gros insectes noirs ; elles ne perdront cette apparence qu’une fois aux pieds de l’apôtre. Dans le groupe des disciples, il en est un qui se distingue des autres par son attitude étrange. Comme il tourne complètement le dos au spectateur, on ne voit de lui que sa chevelure brune et épaisse. Il n’est pas en train de se rechausser. A-t-il seulement bénéficié de la part du Christ du même traitement que ses compagnons ? Son attitude manifeste-elle une sorte de détachement quelque peu ostentatoire dans une situation aussi exceptionnelle ? Cherche-t-il à dissimuler la honte de l’infamie qu’il s’apprête à commettre pour quelques sous ? Quelle que soit la réponse, nous venons d’identifier Judas ; il ne vas pas tarder à se faufiler au dehors pour négocier le prix de sa forfaiture.