‘Il Pintoricchio’, « Enea si riconcilia con Eugenio IV »

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Bernardino di Betto, dit ‘Il Pintoricchio’ (Perugia, vers 1452 – Siena, 1513)

Enea si riconcilia con Eugenio IV (Énée se réconcilie avec Eugène IV)

Fresque

Inscription : « AENEAS A FEDERICO. III. IMP. LEGATUS AD EUGENIUM. IIII. MISSUS NON SOLUM EI RECONCILIATUS EST SED HIPPODIACONUS ET SECRETARIUS MOX TERGESTINUS DEINDE SENEN. ANTISTES CREATUS » [1]

Sienne, Duomo, Libreria Piccolomini.

Comme précédemment, l’inscription fait allusion à des épisodes qui ont eu lieu dans la site de l’événement principal, ce qui contraint une nouvelle fois à raconter (mais n’est-ce pas également ce que font ces grandes peintures sur les parois de la librairie) les événements qui entourent cette scène, y conduisent ou en sont la conséquence.

C’est l’une des dernières fois qu’Énée est appelé par son véritable prénom. Quand il aura initié une carrière ecclésiastique qui le conduira à être d’abord malencontreusement nommé évêque (voir ci-dessous), puis rétrogradé archidiacre, avant de devenir évêque tout de bon, puis cardinal, et enfin ! pape, il ne sera plus appelé que par son titre. Mais avant cela, doit se produire, entre autres, l’épisode de la réconciliation avec Eugène IV, sujet principal de la fresque que nous regardons. Devant toute la Curie réunie à Saint-Pierre, dans un espace architectural dans lequel on peine à reconnaître des lieux plus ou moins familiers admirés au Vatican, et cela, pas uniquement parce qu’ils n’existaient pas à l’époque mais bien parce que ceux qui figurent ici n’ont jamais existé. Les cardinaux occupent les deux bancs parallèles aux longues parois de l’édifice, comme il se doit, tandis que le pape Eugène siège sur un trône éminent, tout aussi peu réaliste que l’architecture ouverte sur un lointain où se distingue une foule animée, qui évolue dans le cadre de la place d’une cité qui paraît idéale. On ne peut omettre de mentionner les deux personnages du premier plan qui, stratagème devenu fréquent au XVe siècle, nous font entrer, par empathie, dans la scène proprement dite.

Devant tous les honorables témoins assemblés, Enea est en train d’embrasser le pied gauche du souverain pontife, passage obligé qui matérialise solennellement l’acte de soumission que sous-entend toute velléité de réconciliation avec lui. L’épisode de la réconciliation avec le pape est littéralement visualisé par le récit que l’on peut lire dans les Commentarii : « De part et d’autre du pontife se tenaient deux cardinaux, celui de Côme et celui d’Amiens, lesquels l’avaient précédemment absout, de par leur autorité apostolique, de toute censure dont il pourrait encore être frappé du fait de son soutien aux Pères de Bâle. Quand Enea, donc, se trouva en présence d’Eugène, il fut admis à lui embrasser les pieds, les mains et le visage, présenta ses lettres de créance et, invité à prendre la parole, dit ceci […]. » [3]

La réconciliation n’est que l’un des aspects, certes déterminant, de l’épisode que l’œuvre entend évoquer. L’inscription se charge d’en signaler les suites et les conséquences sans les montrer, selon une procédure déjà rencontrée dans d’autres scènes du cycle. Elle rappelle qu’elles furent les conséquences de la scène représentée, qui fut elle-même la condition sine qua non de prolongements  que nous nous contenterons de lire sous la fresque, et d’imaginer ensuite par nous-mêmes. Procédé plus malin qu’il n’y paraît au premier abord car il laisse toute la latitude possible à l’imagination, à partir des prémisses peintes. La petite histoire, ou l’histoire véridique, est la suivante : Enea Silvio est d’abord nommé évêque de Trieste ; une fois cette première nomination inconsidérément acquise, on s’aperçoit que le titulaire de la chaire épiscopale est encore en vie (!). Eugène suspend alors l’investiture et fait d’Enea, en attendant mieux, un archidiacre. Son élévation au rang d’évêque de Sienne est suivie de peu mais ne fait pas l’unanimité des institutions de la ville, celles-ci lui préférant une autre candidature. Le pontife insistant impose finalement sa propre volonté.

Même si l’activité pastorale d’Enea offrit de grands moments (nous en verrons l’un des plus significatifs, d’un certain point de vue, dans la fresque suivante), elle ne fit jamais l’unanimité à Sienne.

[1] « Enea, envoyé par l’empereur Frédéric III en qualité de légat à Eugène IV, non seulement se réconcile avec celui-ci, mais est créé sous-diacre, secrétaire et évêque de Trieste, puis de Sienne. »

[3] La suite, comme, du reste, ce qui précède, est à lire dans l’édition française abrégée des Commentarii de Pie II publiée sous le titre Mémoires d’un pape de la Renaissance, Paris, Taillandier, 2001.