Girolamo Genga, « Il figlio di Fabio Massimo riscatta da Annibale i prigionieri romani »

 

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Girolamo Genga (Urbino, 1476 – 1461)

Il figlio di Fabio Massimo riscatta da Annibale i prigionieri romani (Le fils de Fabius Maximus rachète à Hannibal les prisonniers romains), entre 1508 et 1509.

Fresque détachée, reportée sur toile et encadrée, 126 x 138 cm.

Inscriptions : /

Provenance : Palazzo del Magnifico Pandolfo Petrucci, Sienne.

Sienne, Pinacoteca Nazionale.

« L’importance d’un don contribue à ce que le don soit apprécié ; plus apprécié encore est le don, même petit, offert au moment opportun. Pendant la seconde guerre Punique, après la défaite subie par les Romains près du lac Trasimène où le consul Flaminius lui-même perdit la vie, le sénat demanda à Hannibal, commandant des Carthaginois, la restitution des prisonniers. Mais le prix fixé pour cette restitution était excessif, et le sénat ne disposait pas de la somme suffisante pour libérer les prisonniers de l’esclavage. C’est alors que le dictateur Quintus Fabius Maximus envoya à son fils à Rome afin qu’il vende l’unique domaine qu’il y possédait et donne au sénat la totalité de la somme, bien qu’elle fût petite. Telle fut la générosité de Quintus Fabius Maximus, qui vendit tout son patrimoine en vue d’aider la patrie. » [1]

C’est en ces termes, et avec une concision toute romaine, que Cicéron fait la narration d’un geste d’une héroïque magnanimité, demeuré dans les annales de l’histoire romaine. C’est ce même épisode de l’histoire romaine qui fait le sujet de la fresque de Girolamo Genga.

La composition est frappante par la façon dont elle montre de manière évidente la connaissance de l’art antique partagée par les artistes en ce début de XVIe siècle. Ici, tout s’inspire des bas-reliefs mis au jour à Rome : même cadrage serré, même saturation de l’espace par les figures accumulées, mêmes attitudes adoptées pour être éloquentes, mêmes costumes paraissant avoir été observés sur nature, même parfaite lisibilité de l’ensemble.

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Debout, plein de dignité, devant Hannibal juché sur un trône particulièrement élevé, à une hauteur qui sied à la dignité d’un vainqueur, le fils du dictateur Quintus Fabius Maximus expose, avec un geste qui traduit l’éloquence qu’il déploie à l’occasion, la proposition que son père l’a chargé de présenter au Carthaginois : libérer les prisonniers romains moyennant finances, afin de leur éviter l’esclavage auquel les condamne leur défaite.

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Hannibal, entouré de sa garde montée, penché en avant dans une attitude faite pour rendre évidente la suprématie des vainqueurs, écoute quelque peu dubitatif la demande formulée. Et l’on sait qu’il va exiger le prix fort pour la libération des Romains capturés par ses troupes, que l’on voit entravés sur la droite.

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Comme la seconde fresque de Genga exposée en vis-à-vis (Enea fugge da Troia), cette autre constitue, l’une des huit scènes peintes sur les murs du salon du palais de Pandolfo Petrucci à Sienne. Le décor de ce salon avait été commandé en 1509 par le « Magnifico » Pandolfo Petrucci à l’occasion du mariage de son fils Borghese avec Vittoria Piccolomini, apparentée au grand pape Pie II et nièce de Pie III, 215e pape, qui régna à peine un mois en octobre 1503.

Le salon de l’étage noble était la pièce la plus extraordinaire du palais. De forme presque carrée (6,74 m. x 6,29 m.), il était orné d’un décor dont le thème s’inspirait de la poésie épique, de l’histoire antique et de la poésie du XIVe s. pour en tirer une série d’exemples de vertus civiles et militaires, aussi bien publiques que privées, supposées inspirer moralement le couple de jeunes mariés mais, surtout, faites pour célébrer le commanditaire de l’ensemble décoratif.

L’ancien décor du salon du Palazzo del Magnifico Pandolfo Petrucci

Le Palazzo del Magnifico Pandolfo Petrucci, situé dans la Via dei Pellegrini, à mi-parcours entre la Piazza del Campo et le Duomo, a été restauré récemment. A cette occasion, son apparence extérieure a retrouvé son lustre d’antan. Mais le décor intérieur, universellement considéré comme admirable, est irrémédiablement perdu, ou dispersé. Les fresques les plus célèbres, celles des Signorelli, Pinturicchio et Genga furent, sinon détruites, découpées avec tout le mur sur lequel elles étaient peintes et “vendues au plus offrant” [2].

Grâce aux descriptions laissées par les deux historiens siennois du XVIIIe s. que furent le Père della Valle et l’Abbé Carli, Martin Davies [3] est parvenu à reconstruire la forme originale de l’ensemble décoratif, à indiquer les noms des artistes y ayant participé, et à retracer les vicissitudes de la destruction et du démembrement du décor, incluant les fresques murales, celles de la voûte ainsi que du sol couvert d’un pavement orné de grotesques ou des armes de la famille Petrucci. [4]

Les parois du salon

“Les parois, bordées de cadres sculptés d’Antonio Barili, étaient décorées de huit histoires sur des sujets tirés de la mythologie classique et de l’allégorie, et divisés par de très fins pilastres de bois également sculptés par Barili” [5] ; au deux catégories que sont la mythologie et l’allégorie, il convient d’ajouter l’histoire romaine qui compte pour une bonne part des scènes représentées. Les huit pilastres évoqués par Torriti sont aujourd’hui conservés dans le salon du premier étage du Palazzo Piccolini alla Postierla, aujourd’hui siège de la Soprintendenza Archeologia Belle Arti e Paesaggio per le province di Siena, Grosseto e Arezzo. 

Trois des huit fresques sont perdues. Les deux actuellement conservés à la Pinacoteca Nazionale figurent parmi le groupe des cinq qui ont pu être sauvées après avoir été découpées directement avec leur support mural, et séparées les unes des autres. On connaît le sujet et l’auteur de chacune d’elles, y compris celui des trois fresques perdues :

Le plafond du salon

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Les fresques du plafond, détachées en 1912, sont parvenues jusqu’à Paris avant de traverser l’Atlantique pour New-York en 1914, afin d’y demeurer définitivement. L’ensemble, conçu par le Pintoricchio, fait aujourd’hui partie des collections du Metropolitan Museum de New-York (fig. 1, Pinturicchio [Perugia, vers 1452 – Sienne, 1513], Plafond du palais de Pandolfo Petrucci [1508-1509]. Fresques détachées et stucs. New York, Metropolitan Museum). Cette œuvre remarquable était constituée de quarante-huit panneaux peints à la fresque dans des formats rendus particulièrement complexes du fait de l’organisation et de la partition du décor, et encadrés par un réseau de moulures sculptées dans le stuc.

La recomposition du décor qui figure ci-après (fig. 2) est celle proposée par H. B. Wehle, mais, dit Pietro Torriti, “inexplicablement, le chercheur américain n’a pris en compte que la seule partie centrale du plafond où étaient installées vingt deux des quarante huit fresques qui formaient le décor complet », ainsi que l’indique le schéma ci-dessous (fig. b). La distribution générale et la partition de la surface dérive de l’une des voûtes peintes dans la Domus Aurea, ou Maison dorée, immense palais impérial que l’Empereur Néron fit construire à Rome sur les pentes du Palatin (la demeure couvrait une partie importante de la ville intra muros) et que Pintoricchio eut l’occasion de voir personnellement au cours de ses différents séjours à Rome. Un grand nombre de figures individuelles s’inspirent, quant à elles, d’œuvres d’art antiques, en particulier des sarcophages.

Si la conception du décor du plafond est entièrement due au Pinturicchio, son exécution a probablement été confiée, comme cela se produisait généralement dans l’organisation de l’atelier d’un peintre, à ses assistant parmi lesquels se trouvaient certainement le siennois Giacomo Pacchiarotti et le jeune Girolamo Genga.

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Autour d’un grand écu aux armes de la famille Petrucci lui-même encadré d’une couronne de fleurs s’organisait une série de compartiments peints à fresque sur des sujets tous empruntés à la mythologie antique, séparés et encadrés de bandeaux sculptés dans le stuc :

    1. ‘Il Pintoricchio’, Putto with garlands (Putto avec guirlande entourant le blason des Petrucci placé au centre), vers 1509
    2. ‘Il Pintoricchio’, Putto with garlands (Putto avec guirlande entourant le blason des Petrucci placé au centre), vers 1509
    3. ‘Il Pintoricchio’, Putto with garlands (Putto avec guirlande entourant le blason des Petrucci placé au centre), vers 1509
    4. ‘Il Pintoricchio’, Putto with garlands (Putto avec guirlande entourant le blason des Petrucci placé au centre), vers 1509
    5. ‘Il Pintoricchio’, Rape of Proserpine (Rapt de Proserpine), vers 1509
    6. ‘Il Pintoricchio’, Chariot of Apollo (Char d’Apollon), vers 1509
    7. ‘Il Pintoricchio’, Triumph of Mars (Triomphe de Mars), vers 1509
    8. ‘Il Pintoricchio’, Chariot of Ceres (Char de Cérès), vers 1509
    9. ‘Il Pintoricchio’, Triumph of Cybele (Triomphe de Cybèle), vers 1509
    10. ‘Il Pintoricchio’, Triumph of Alexander (Triomphe d’Alexandre, vers 1509
    11. ‘Il Pintoricchio’, Triumph of Amphitrite (Triomphe d’Amphitrite, vers 1509
    12. Il Pintoricchio’, Triumph of a warrior (Triomphe d’un guerrier [César ?]), vers 1509
    13. Il Pintoricchio’, Galatea ? (Galathée ?), vers 1509
    14. Il Pintoricchio’, Hunt of the Calydonian Boar (Chasse au sanglier Caledonio), vers 1509
    15. Il Pintoricchio’, Judgment of Paris (Jugement de Pâris), vers 1509
    16. Il Pintoricchio’, Helle on a Ram (Helle sur le bélier à la Toison d’or), vers 1509
    17. Il Pintoricchio’, Hercule and Omphale (Hercule et Omphale), vers 1509
    18. ‘Il Pintoricchio’, Rape of Europa (Rapt d’Europe), vers 1509
    19. Il Pintoricchio’, Bacchus, Pan and Silenus (Bacchus, Pan et Silène), vers 1509
    20. ‘Il Pintoricchio’, Jupiter and Antiope (Jupiter et Antiope), vers 1509
    21. ‘Il Pintoricchio’, The three Graces (Les trois Grâces), vers 1509
    22. ‘Il Pintoricchio’, Venus and Cupid (Vénus et Amour), vers 1509

[1] « Magnitude doni efficit ut donum gratum sit; gratius tamen erit donum, licet parvum, si opportuno tempore datum erit. Secundo bello Punico, post cladem a Romanis apud Trasimenum acceptam, ubi ipse consul Flaninius vitam amiserat, senatus ab Hannibale, Carthaginiensium duce, petivit ut captivi Romani redderentur. Sed pretium ad redemptinem constitutum nimium erat neque senatus satis pecuniae habebat ut captivos e servitute redimeret. Tum Q. Fabius Maximus dictator, re cognita, Romam filium suum misit ut venderet unicum praedium quod possidebat atque totam pecuniam, licet parvam, senatui daret. Tanta fuit magnanimitas Q. Fabii Maximi ut omne patrimonium suum vendiderit ut patriae auxilio esset. » Cicéron. De Re Publica, I, 1.

[2] TORRITI 1978, p. 50.

[3] DAVIES 1951, pp. 340, 367, 377, 441.

[4] Les carreaux de majolique subsistants sont répartis entre Berlin, Londres (Victoria and Albert Museum) et Paris (Musée du Louvre).

[5] TORRITI 1978, p. 50.