Girolamo Genga, « Enea fugge da Troia »

Girolamo Genga (Urbino, 1476 – 1461)

Enea fugge da Troia (Enée s’enfuit de Troie), entre 1508 et 1509.

Fresque détachée, 126 x 138 cm.

Provenance : Palazzo del Magnifico Pandolfo Petrucci, Sienne.

Sienne, Pinacoteca Nazionale.

La figure de la jeune femme dans son habit bleu au drapé savant est d’une grande beauté. Courant, les bras en l’air, les paumes retournées vers le ciel, exprimant ainsi l’effroi qui la saisit alors que sa course paraît bien davantage gracieuse qu’effrénée, cette figure est aussi étrange. Sa beauté est si grande et son attitude si étrange qu’elles fixent toutes deux l’attention, contribuant ainsi à donner au personnage, en plus de la place centrale qu’elle occupe effectivement dans l’œuvre, et au risque d’un malentendu, le rôle principal dans l’épisode mythologique rapporté ici. Dans cet épisode, pourtant, la jeune femme ne joue qu’un rôle secondaire, pour ne pas dire mineur. De quoi s’agit-il ?

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Fils d’Anchise et de la déesse Aphrodite (Diane), chanté par Homère avant d’être adopté par les Romains soucieux de se construire des ancêtres prestigieux et, pour certains d’entre eux, une lignée [1], Enée est aussi devenu l’un des principaux héros de Virgile qui, en quelque sorte, officialisa la chose dans L’Énéide, l’un des trois chefs-d’œuvre de l’écrivain dont la célébrité dure depuis deux mille ans. L’histoire d’Énée est, pour une part, liée à la guerre de Troie ; elle raconte en particulier comment, lors de la prise de cette ville, Enée s’enfuit en portant sur le dos son père aveugle et paralysé, suivi de sa femme Créuse, et aux côtés de son fils Ascagne, emportant avec eux les statues des dieux de la cité ainsi que le Palladium, la statue sacrée de Pallas Athéna en armes que les fidèles vénéraient dans le temple. C’est au cours de cette fuite que Créuse se perdit, conduisant Énée à partir à sa recherche avant d’apprendre qu’elle se trouvait dorénavant sous la protection de Vénus. Enée partit alors fonder une nouvelle dynastie avec son fils. Mais ça, c’est un autre moment de l’histoire du héros, en même temps qu’un épisode majeur de l’histoire romaine.

Virgile décrit la scène, capitale pour l’histoire romaine [2], de la fuite d’Énée après la défaite des Troyens. C’est Énée qui parle ; il raconte à la reine Didon les mésaventures de la chute de Troie, de son incendie et, ce qui nous ramène à l’œuvre qui nous concerne, à sa propre fuite après le désastre :

[…] déjà l’incendie plus éclatant roulait vers nous ses tourbillons. « Vite, m’écriai-je, vite, ô mon père chéri, placez-vous sur les épaules de votre fils : je vous porterai, et ce fardeau ne me sera point accablant. Quoi qu’il arrive, nos périls seront communs, ou nous nous sauverons ensemble : que mon Ascagne marche à mes côtés ; et vous, Créuse, suivez de loin nos pas. Vous, mes serviteurs, soyez attentifs à ce que je vais vous dire. Au sortir de la ville, vous verrez un ancien temple de Cérès et des autels abandonnés, et près de là un vieux cyprès que la piété de nos pères a conservé durant de nombreuses années. C’est là que nous nous rendrons tous par différents chemins. Vous, mon père, prenez nos vases saints et nos dieux pénates. Moi qui reviens d’un si rude combat, je ne puis les toucher de mes mains encore sanglantes, avant de m’être purifié dans les eaux vives d’un fleuve. » En achevant ces mots, je couvre d’un vêtement mes larges épaules et mon cou, et je m’enveloppe d’une peau de lion ; je me courbe, et je reçois mon précieux fardeau. Iule s’attache à ma main, et suit son père à pas inégaux. Créuse marche derrière nous ; nous traversons des lieux pleins d’une sombre horreur ; et moi qui tout à l’heure affrontais sans pâlir les traits des Grecs et leurs bataillons rassemblés, maintenant tous les bruits me font peur, un souffle m’épouvante ; je respire à peine : je tremble et pour mon fardeau et pour ceux qui me suivent. [3]

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Girolamo Genga se montre on ne peut plus fidèle à la source littéraire qu’il lui est donné d’illustrer. Apparemment insensible au poids qui pèse sur ses épaules, Énée porte Anchise à califourchon sur ses épaules. Anchise est lui-même lui-même chargé des statues sacrées, Enée s’aide de sa seule main gauche pour garantir l’équilibre de l’édifice vivant, tandis que de la droite, il conduit Ascagne vers l’heureuse issue attendue de cette fuite. Tout aussi fidèlement au texte, Créuse, tous voiles aux vents, suit le groupe en courant, et l’on ne s’étonne pas d’apprendre qu’elle finira par se perdre dans la nuit tant cette course donne à voir les apparences d’un contrôle incertain et de ses gestes, et de sa personne.

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Dans le lointain, de plus petite taille du fait de leur éloignement, se profilent déjà les silhouettes des Grecs partis à cheval à la poursuite du groupe. Une poursuite qui s’avèrera inutile : ils ne le rattraperont pas, ainsi que semble le signifier le groupe de soldats que l’on voit à gauche : descendus de leur cheval et immobiles, ils semblent se concerter avant abandonner la partie. Plus loin encore, la ville en flamme achève sa disparition dans les flammes.


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Et l’on admirera l’intelligence avec laquelle la composition se met au service du sens en ce qu’elle donne à voir physiquement le mouvement de fuite, à travers le jeu de la perspective qui semble faire venir vers nous, depuis le fond du paysage, par leur grossissement progressif, les héros en fuite poursuivis par leurs assaillants.

Comme la précédente fresque de Genga exposée en vis-à-vis (Il figlio di Fabio Massimo riscatta da Annibale i prigionieri romani), cette autre constitue l’une des huit scènes peintes sur les murs du salon du palais de Pandolfo Petrucci à Sienne. Le décor avait été commandé en 1509 par le « Magnifico » Pandolfo Petrucci à l’occasion du mariage de son fils Borghese avec Vittoria Piccolomini, apparentée au grand pape Pie II et nièce de Pie III, 215e pape, qui régna à peine un mois en octobre 1503.

Le salon de l’étage noble était la pièce la plus extraordinaire du palais. De forme presque carrée (6,74 m. x 6,29 m.), il était orné d’un décor dont le thème s’inspirait de la poésie épique, de l’histoire antique et de la poésie du XIVe s. pour en tirer une série d’exemples de vertus civiles et militaires, aussi bien publiques que privées, supposées inspirer moralement le couple de jeunes mariés mais, surtout, faites pour célébrer le commanditaire de l’ensemble décoratif.

L’ancien décor du salon du Palazzo del Magnifico Pandolfo Petrucci

Le Palazzo del Magnifico Pandolfo Petrucci, situé dans la Via dei Pellegrini, à mi-parcours entre la Piazza del Campo et le Duomo, a été restauré récemment. A cette occasion, son apparence extérieure a retrouvé son lustre d’antan. Mais le décor intérieur, universellement considéré comme admirable, est irrémédiablement perdu, ou dispersé. Les fresques les plus célèbres, celles des Signorelli, Pinturicchio et Genga furent, sinon détruites, découpées avec tout le mur sur lequel elles étaient peintes et “vendues au plus offrant” [4].

Grâce aux descriptions laissées par les deux historiens siennois du XVIIIe s. que furent le Père della Valle et l’Abbé Carli, Martin Davies [5] est parvenu à reconstruire la forme originale de l’ensemble décoratif, à indiquer les noms des artistes y ayant participé, et à retracer les vicissitudes de la destruction et du démembrement du décor, incluant les fresques murales, celles de la voûte ainsi que du sol couvert d’un pavement orné de grotesques ou des armes de la famille Petrucci. [6]

Les parois du salon

“Les parois, bordées de cadres sculptés d’Antonio Barili, étaient décorées de huit histoires sur des sujets tirés de la mythologie classique et de l’allégorie, et divisés par de très fins pilastres de bois également sculptés par Barili” [5] ; huit de ces pilastres sont aujourd’hui conservés dans le salon du premier étage du Palazzo Piccolomini alla Postierla, aujourd’hui siège de la Soprintendenza Archeologia Belle Arti e Paesaggio per le province di Siena, Grosseto e Arezzo. Trois de ces huit fresques sont perdues. Les deux actuellement conservés à la Pinacoteca Nazionale figurent parmi le groupe des cinq qui ont pu sauvées après avoir été taillées directement avec leur support mural et séparées les unes des autres. On connaît le sujet et l’auteur de chacune d’elles, y compris celui des deux fresques perdues :

Le plafond du salon

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Les fresques du plafond, détachées en 1912, sont parvenues jusqu’à Paris avant de traverser l’Atlantique pour New-York en 1914, afin d’y demeurer définitivement. L’ensemble, conçu par le Pintoricchio, fait aujourd’hui partie des collections du Metropolitan Museum de New-York (fig. 1, Pinturicchio [Perugia, vers 1452 – Sienne, 1513], Plafond du palais de Pandolfo Petrucci [1508-1509]. Fresques détachées et stucs. New York, Metropolitan Museum). Cette œuvre remarquable était constituée de quarante-huit panneaux peints à la fresque dans des formats rendus particulièrement complexes du fait de l’organisation et de la partition du décor, et encadrés par un réseau de moulures sculptées dans le stuc.

La recomposition du décor qui figure ci-après (fig. 2) est celle proposée par H. B. Wehle, mais, dit Pietro Torriti, “inexplicablement, le chercheur américain n’a pris en compte que la seule partie centrale du plafond où étaient installées vingt deux des quarante huit fresques qui formaient le décor complet », ainsi que l’indique le schéma ci-dessous (fig. b). La distribution générale et la partition de la surface dérive de l’une des voûtes peintes dans la Domus Aurea, ou Maison dorée, immense palais impérial que l’Empereur Néron fit construire à Rome sur les pentes du Palatin (la demeure couvrait une partie importante de la ville intra muros) et que Pintoricchio eut l’occasion de voir personnellement au cours de ses différents séjours à Rome. Un grand nombre de figures individuelles s’inspirent, quant à elles, d’œuvres d’art antiques, en particulier des sarcophages.

Si la conception du décor du plafond est entièrement due au Pinturicchio, son exécution a probablement été confiée, comme cela se produisait généralement dans l’organisation de l’atelier d’un peintre, à ses assistant parmi lesquels se trouvaient certainement le siennois Giacomo Pacchiarotti et le jeune Girolamo Genga.

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Autour d’un grand écus aux armes de la famille Petrucci s’organisait une série de compartiments peints à fresque sur des sujets tous empruntés à la mythologie antique, séparés et encadrés de bandeaux sculptés dans le stuc :

    1. ‘Il Pintoricchio’, Putto with garlands (Putto avec guirlande entourant le blason des Petrucci placé au centre), vers 1509
    2. ‘Il Pintoricchio’, Putto with garlands (Putto avec guirlande entourant le blason des Petrucci placé au centre), vers 1509
    3. ‘Il Pintoricchio’, Putto with garlands (Putto avec guirlande entourant le blason des Petrucci placé au centre), vers 1509
    4. ‘Il Pintoricchio’, Putto with garlands (Putto avec guirlande entourant le blason des Petrucci placé au centre), vers 1509
    5. ‘Il Pintoricchio’, Rape of Proserpine (Rapt de Proserpine), vers 1509
    6. ‘Il Pintoricchio’, Chariot of Apollo (Char d’Apollon), vers 1509
    7. ‘Il Pintoricchio’, Triumph of Mars (Triomphe de Mars), vers 1509
    8. ‘Il Pintoricchio’, Chariot of Ceres (Char de Cérès), vers 1509
    9. ‘Il Pintoricchio’, Triumph of Cybele (Triomphe de Cybèle), vers 1509
    10. ‘Il Pintoricchio’, Triumph of Alexander (Triomphe d’Alexandre, vers 1509
    11. ‘Il Pintoricchio’, Triumph of Amphitrite (Triomphe d’Amphitrite, vers 1509
    12. Il Pintoricchio’, Triumph of a warrior (Triomphe d’un guerrier [César ?]), vers 1509
    13. Il Pintoricchio’, Galatea ? (Galathée ?), vers 1509
    14. Il Pintoricchio’, Hunt of the Calydonian Boar (Chasse au sanglier Caledonio), vers 1509
    15. Il Pintoricchio’, Judgment of Paris (Jugement de Pâris), vers 1509
    16. Il Pintoricchio’, Helle on a Ram (Helle sur le bélier à la Toison d’or), vers 1509
    17. Il Pintoricchio’, Hercule and Omphale (Hercule et Omphale), vers 1509
    18. ‘Il Pintoricchio’, Rape of Europa (Rapt d’Europe), vers 1509
    19. Il Pintoricchio’, Bacchus, Pan and Silenus (Bacchus, Pan et Silène), vers 1509
    20. ‘Il Pintoricchio’, Jupiter and Antiope (Jupiter et Antiope), vers 1509
    21. ‘Il Pintoricchio’, The three Graces (Les trois Grâces), vers 1509
    22. ‘Il Pintoricchio’, Venus and Cupid (Vénus et Amour), vers 1509

[1] Ce fut le cas, en particulier, de la gens Iulia, qui revendiquait une ascendance divine et à laquelle appartenait Jules César.

[2] La scène est capitale puisque, grâce à la protection d’Athéna, Énée parviendra à s’échapper sain et sauf du danger avant de partir pour l’Italie et fonder une nouvelle ville dont Rome sera l’héritière.

[3] Virgile, L’Enéide, Livre II. In Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus,  Œuvres complètes, Traduction par Charles Nisard. Firmin Didot, pp. 245-262.

[4] TORRITI 1978, p. 50.

[5] DAVIES 1951, pp. 340, 367, 377, 441.

[6] Les carreaux de majolique subsistants sont répartis entre Berlin, Londres (Victoria and Albert Museum) et Paris (Musée du Louvre).

[6] TORRITI 1978, p. 50.

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