Taddeo di Bartolo, « Marcus Tullius Cicero, Marcus Porcius Cato Uticensis, Publius Cornelius Scipio Nasica »

Lunette de la « Giustizia », galerie d’ « Hommes illustres (Manlius Tullius Cicero, Marcus Porcius Cato Uticensis, Publius Cornelius Scipio Nasica). Palazzo pubblico, « Anticapella ».

Taddeo di Bartolo (Sienne, 1362 ou 1363 – 1422)

  • Manlius Tullius Cicero, Marcus Porcius Cato Uticensis, Publius Cornelius Scipio Nasica, 1412-1414.
    • À gauche, dans le médaillon de la frise provenant de la lunette :
      • Appius Claudius Caecus

Fresque

  • Inscriptions :
    • (cartouche sous le cadre, tout en haut) :
      • « IUSTITIA OMNIUM VIRTVTVM PRECLARISSIMA REGNA CONSERUAT / PROPTER INIVSTITIAM TRANSFERUNTUR REGNA DEGENTE INGENTEM »
    • (sous la figure de Cicéron [1]) :
      • « M. Tullius cicero »
    • (cartouche sous la figure de Cicéron) :
      • ”Ingeniis patriam proprii ego consul et omnes / Servavi cives, tandem Catilina rebellis / Ad mortem ducis dulci pro libertate coegit / Hinc cato me patri[a]e patrem reliquique vocarunt.” [2]
    • (sous la figure de Caton d’Utique [3a]) :
      • « M. Portius cato uticensis »
    • (sous la figure de Caton) :
      • ”Quem …cra libertas aluit, quem gloria nulla / Ambitet licet, invictim distraxit amator / Justiti[a]e, ac recti Cato sum civilia bella / Ne domino premeter fugi quem morte secourus.” [3b]
  • (sous la figure de Scipion Nasica [4a]) :
    • « Scipio nasica vir optimus »
    • (cartouche sous la figure de Scipion) :
      • ”Si mea pr[a]erigidum superassent dicta Catonem / In vitium non versa foret romana potestas / Hospitium dignita meum materque deorum / Optimus ac jussu dicor per secla senatus.” [4b]
    • (sous la figure de Appius Claudius Caecus [5]) :
      • ”APPIVS C[A]ECUS”
    • (cartouche vertical, à la séparation des deux travées de la salle) :
      • « SPECCHIATEVI IN COST/ORO VOI CHE REGGETE / SE VOLETE REGNARE / MILLE ET MILLE ANNI / SEGVITE IL BEN COMV/NE ET NON VINGANNI / SE ALCUNA PASSIONE / IN VOI AVETE / DRITTI CONSIGLI CO/ME QUEI CHE RENDETE / CHE CVI DI SOTTO SO/NO CO’LUNGHI PANNI / GIUSTI CO’LARME NE’ C/OMVNI AFFANNI / COME QUESTI ALTRI / CHE QUAGIÙ VEDETE / SEMPRE MAGIORI SA/RETE INSIEME VUNITI / ET SAGLIRETE AL CIE/LO PIENO D’OGNI GLORIA / SICOME FECIE IL GRAN / POPOLO DI MARTE / EL QUALE AVENDO D/EL MONDO VICTORIA / PER CHE INFRA LORO / SI FVRO DENTRO PARTITI / PERDÈ LA LIBERTADE / IN OGNI PARTE » [6]

Provenance : In situ

Sienne, Palazzo Pubblico, Ante Capella.

Les trois illustres personnages civils qui figurent en contrebas de l’allégorie de la Justice illustrent le passage vers les derniers siècles de la République romaine, ceux de la crise et des guerres civiles. Civils, ces personnages le sont à plus d’un titre, au point qu’ils endossent des costumes que des citoyens de la Sienne médiévale auraient parfaitement pu les porter. Cet anachronisme par lequel ils entrent de plain-pied dans l’époque où ils ont été peints contribue également à leur conférer une actualité particulière.

À gauche, Cicéron est présenté d’emblée comme le sauveur de la patrie (patriam … servavi), rapprochant, grâce à son génie propre (ingeniis propriis), son action de celle de Camille (restitui patriam). L’action exemplaire du « père de la patrie » face à un ennemi qui n’est plus extérieur (la menace contre les institutions est le fruit de la crise préfigurée par Scipion Nasica ([voir ci-dessous]), cette action permet pour l’heure de sauver la « dolce libertà » (la douce liberté). Cette action est commémorée ainsi dans les quatre vers inscrits sous la figure de Cicéron :

Ingeniis patriam propriis ego cunsul et omnes / servavi cives : tandem Catilina rebellis / ad moriem dulci pro libertate coactus. : Hinc Cato me patriae patrem reliquique vocarunt (« Avec mon génie propre, en tant que consul, j’ai sauvé la patrie et tous les citoyens : finalement, Catilina, rebelle à défendre la douce liberté, fut contraint à la mort. C’est ainsi que Caton, et d’autres, me nommèrent Père de la patrie. »)

Caton, celui d’Utique, placé au centre du groupe, est reconnaissable à l’épée qui pointe sous son vêtement. Mêlant « plusieurs sources, de Cicéron à Senèque, de Salluste à Valère Maxime et Lunain », le texte qui l’accompagne valorise ses qualités morales et politiques. Son absence d’ambition personnelle renforce encore sa gloire ; de même que son sens scrupuleux de la justice et une ardeur pour la liberté telle que sa protestation contre la prise de pouvoir par César le pousse au suicide. Caesari parere nolens / dum perit Romana libertas / M. Porcius Cato / fortiter gladio / incubuit («Ne voulant pas obéir à César, tandis que périssait la liberté Romaine, M. Porcius Caton se jeta courageusement sur son épée. »).

Sur la droite, celui qui avait prévu la destruction de l’Etat et sa ruine morale et politique. Il s’agit de Scipion Nasica, sous lequel le texte que l’on peut lire renvoie à deux personnages distincts, tous deux, le père et le fils, portant le même nom. Mais c’est bien le vir heroicus qui est célèbre ici, et non son fils surnommé Corculum. Les deux vers qui servent d’introduction à l’épigramme disent ceci : Si mea prerigidum superassent dicta Catonem in vitium non versa foret Romana polestas (« Si mes paroles avaient prévalu sur celles du très sévère Caton, le pouvoir romain ne serait pas tombé dans le vice »). Nasica se réfère ici au différent qui l’a opposé à Caton le Censeur (l’Ancien) dans le débat sur la fin qu’il fallait réserver à Carthage à l’époque de la troisième guerre punique. Dans ce débat, alors que Catón prônait la destruction de la ville, Scipione Nasica disait préférer sa conservation afin d’éviter que la prospérité qui en résulterait pour Rome ne fasse tomber celle-ci dans le vice, la luxure et la corruption.

Le dernier médaillon de la frise qui termine ici le parcours qu’elle a initié plus haut, dans la lunette consacrée à la Justice, ce médaillon est d’une grande rareté. La barbe blanchie et les yeux écarquillés, et l’épée à la main, c’est Appius Claudius Caecus (l’Aveugle) qui apparaît. Ce héros n’a pas sa place dans le catalogue des Hommes illustres dressé par Pétrarque. Les auteurs de programme iconographiques le négligent. Cependant, « Cicéron exalte la fermeté d’Appius qui empêcha le Sénat de ‘faire une paix honteuse avec Pyrrhus’ nous renseigne sur le motif qui a inspiré le choix siennois […] : ‘Qualcuno potrebbe considerare cieco colui dal quale la patria che poco distingueva fu costretta a veder bene ciò che era onesto?’». [7]

Le fait que ces Romains illustres soient habillés comme des personnages appartenant au XIVe siècle peut ressembler à un anachronisme mais contribue à moderniser leur apparence pour mieux les inscrire sans l’actualité de l’époque.

Un grand cartouche occupe toute la hauteur de la surface disponible. Dans ce cartouche, la seule inscription rédigée en langue italienne de toute cette salle enjoint aux responsables politiques de suivre l’exemple des personnages illustres qui ont fait la gloire de la Rome républicaine (voir note 6).

Figure enfantine (?) peinte dans une fausse niche, sous l’inscription en langue italienne. Sienne, Palazzo Pubblico, Anticappella.

Sous ce même cartouche rédigé en langue italienne, un petit bonhomme à l’allure moqueuse est lestement assis à l’intérieur d’une fausse niche. L’index pointé vers le haut, comme si cette inscription en langue vulgaire était destinée à être lue par d’éventuels non latinistes [8], il invite ces derniers à prendre connaissance de ce qui pourrait les attendre au cas où leurs passions viendraient à les égarer.

[1] Marcus Tullius Cicero : Cicéron (Arpinum, 106 av. J.-C. – Formia, assassiné en 43 av. J.-C. [calendrier julien]) : homme d’État romain, avocat et écrivain latin. Dans une République en crise, menacée par certaines ambitions personnelles, Cicéron déjoua la conjuration de Catilina par la seule force de ses discours, les Catilinaires. Le 8 novembre 63 av J.-C., il apostrophe violemment Catilina en pleine session du Sénat : on cite souvent la première phrase de l’exorde de la première Catilinaire : « Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? » (« Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? »), et c’est dans ce même passage – même si ce n’est pas le seul endroit dans l’œuvre de Cicéron – que l’on trouve l’expression proverbiale « O tempora ! O mores ! » (« Quelle époque ! Quelles mœurs ! »). Découvert, Catilina quitte Rome.

[2] La principale source de cette inscription semble être ou bien la Vie de Cicéron (Plutarque) ou bien la biographie de Cicéron, libre traduction de Plutarque publiée en 1414 (c’est-à-dire l’année de la réalisation de ces fresques) par Leonardo Bruni, lequel a peut-être contribué à la définition du programme du décor lors de sa probable rencontre à Sienne avec ses deux concepteurs.

[3a] Marcus Porcius Cato Uticencis (Rome, 95 av. J. -C. – Utique [actuelle Tunisie], 46 av. J. -C.), Caton d’Utique ou Caton le Jeune pour le distinguer de Caton l’Ancien, son arrière-grand-père : homme politique romain. En 63 av. J. -C., lors de la conjuration de Catilina, il appuya les mesures de rigueur proposées par Cicéron. Il s’opposa de tout son pouvoir à l’ambition de Jules César, et vota en 59 contre la mesure qui donnait à ce dernier le commandement des Gaules pour cinq ans. En 40, au début de la guerre civile, il se prononça pour Pompée, bien qu’avec des réserves. Peu après l’assassinat de Pompée, il rassembla les débris de l’armée républicaine et se rendit en Afrique.  Après la défaite de Metellus Scipion à Thapsus le 6 avril 46, Caton ne voulut pas « survivre à la liberté » : il s’enferma dans Utique et s’y perça de son épée. On dit qu’avant de se frapper, il lut et médita le Phédon, dialogue où Platon traite de l’immortalité de l’âme. Selon Plutarque, qui a rédigé sa Vie, César le tenait en haute estime et souhaitait lui pardonner et lui laisser la vie sauve, mais il arriva trop tard et lorsqu’il apprit sa mort, il se serait écrié : Ô Caton ! je t’envie ta mort, car tu m’as envié de te sauver la vie. » Caton est resté dans l’histoire comme une figure du stoïcisme, célèbre pour son intégrité.

[3b] « Celui qui nourrit la vraie liberté, qu’aucune gloire, bien que méritée, ne réussit à distraire contre sa volonté, amateur de la justice et du droit, je suis Caton : j’ai fuit les guerres civiles pour ne pas être opprimé par le tyran qui me suivit dans la mort ». L’épigramme fait allusion aux vertus civiques et éthiques de Caton et à son suicide à Utique, qui eut lieu en 46 av. J.-C., afin de ne pas demeurer sous la tyrannie de César alors en train d’émerger du fait des guerres civiles.

[4a] Publius Cornelius Scipio Nasica (255 – 211 av. J.-C.), général et homme politique sous la République romaine. Il soutint les valeurs du Grand Pontife contre le fauteur de troubles nommé Tibérius Gracchus : « Alors Publius Scipion Nasica, petit-fils de celui qui avait été jugé par le Sénat comme un homme remarquable, fils de celui qui lorsqu’il était censeur avait fait bâtir des portiques sur le Capitole, arrière-petit-fils de Cn. Scipion, oncle de l’illustre Scipion l’Africain [Publius Cornelius Scipio Africanus, que l’on retrouvera dans l’Anticapella], était un simple citoyen revêtu de la toge. Alors qu’il était le cousin germain de Tibérius Gracchus, il préféra sa patrie aux liens de sang et estima que tout ce qui n’était pas avantageux pour l’Etat était contraire aux intérêts privés. Pour ses vertus, le premier de tous, il avait été nommé Grand pontife en son absence. Entourant son bras gauche du pan de son vêtement, il s’installa au sommet du Capitole, au haut des marches et il exhorta ceux qui voulaient sauver la république à le suivre. Alors les optimates, le Sénat, la meilleure et la grande partie de l’ordre équestre, la plèbe non contaminée par les funestes conseils se jetèrent sur Gracchus, debout sur la place avec ses supporters, cherchant à rassembler une foule provenant de presque toute l’Italie. En s’enfuyant et en descendant la pente du Capitole il fut frappé avec un morceau de siège. Il finit sa vie qu’il aurait pu passer très glorieusement par une mort prématurée. » Vellius Paterculus, Histoire romaine, II, 3.

[4b] « Si les paroles avaient pu vaincre le très rigide Caton, la puissance romaine n’aurait pas versé dans le vice ; même la mère des dieux s’enorgueillit de mon hospitalité, et je suis nommé ‘excellent’ pour les siècles par ordre du sénat ». Le texte fait référence à la statue de la mère des dieux et au titre de « vir optimus » (« homme excellent » conféré par le sénat romain.

[5] Appius Claudius Caecus, homme d’État et auteur romain. Censeur en 312 av. J.-C., consul en 307 et 296 av. J.-C., c’est le premier écrivain latin connu. Son nom brille surtout en raison de ses activités civiles. Son activité de réformateur des institutions, de l’armée, et sa politique édilitaire, frappèrent durablement l’esprit de ses contemporains et la mémoire collective des Romains de l’époque médio-républicaine. Deux fois consul, puis dictateur et censeur de 312 à 308, il a pris des mesures favorables à la plèbe en tenant compte de la fortune mobilière et non plus seulement de la fortune foncière pour déterminer le cens (l’impôt). Il a fait admettre les fils d’affranchis sur la liste des sénateurs. Plusieurs constructions réalisées à son initiative portent son nom ; parmi elles : la Via Appia, allant de Rome à Brindisi, mais aussi l’Aqua Appia, premier aqueduc de Rome. Il a fait admettre les fils d’affranchis sur la liste des sénateurs.

[6] « Imitez ces Hommes, vous qui gouvernez, si vous voulez régner mille et mille ans. Suivez le bien commun et ne vous laissez pas tromper si vous avez en vous quelque passion. Prenez de sages décisions, comme ceux-là dessous, dans leurs longs vêtements, et soyez justes quand vous employez les armes dans les troubles humains, comme ces autres hommes que vous voyez là-bas. Vous serez justes toujours plus grands si vous demeurez unis et vous monterez au ciel qui est plein de toute gloire, comme le fit le grand peuple de Mars, lequel, ayant vaincu le monde, perdit toute liberté parce qu’ils se sont divisés entre eux. » (Spechiatevi in costoro voi che reggete se volete regnare mille et mille anni, seguite il ben comune et non v’inganni se alcuna passione in voi avete dritti consegli come quei rendete che qui di sotto co’longhi panni giusti co’larme ne’communi affanni come questi altri che qua giù vedete sempre magiori sarete insieme uniti et saglirete al cielo pieno d’ogni gloria si come fecie il gran popolo di marte el quale avendo del mondo victoria perché infra loro si furo dentro partiti/ perdè la libertade in ogni parte).

[7] « Quelqu’un pourrait-il considérer aveugle celui que la patrie, qui le distinguait à peine, fut forcée de bien voir combien il était honnête ? » Cicéron, cité par Roberto GUERRINI ( ROBERTO GUERRINI, « Dulci pro libertate. Taddeo di Bartolo : Il ciclo di eroi antichi nel Palazzo Pubblico di Siena (1413-1414). Tradizione classica ed iconografia politica », Rivista storica italiana, 112,2000, p. 538.

[8] Pouvait-il se faire que des chefs politiques et les magistrats du XVe siècle ignorent le latin ? C’est l’hypothèse, à la fois amusante et réaliste, que fait Nicolai Rubinstein en précisant que le texte italien était présent « for the benefit of those counsillors who might find the Latin hexameters too difficult » (« au bénéfice de ces conseillers qui auraient pu trouver les hexamètres latins trop difficiles. » (N. Rubinstein, Political ideas in Sienese art …, p. 193).