Cristoforo di Bindoccio e Meo di Pero, « Apologo dell’unicorno »

Cristoforo di Bindoccio (Sienne, documenté de 1361 à 1407) et Meo di Pero (Sienne, documenté de 1370 à 1407), attr.

Apologo dell’unicorno (Apologue de la licorne), vers 1350-1375.

Fresque

Inscriptions :

  • (dans la partie supérieure du cadre) « HIC. EST. OMNIS. HOMO. DECIEPTUS. AB. ARBORE. MUNDUS. » [1]
  • (au-dessus de l’arbre, longeant le cadre arrondi) : « O. DIVES. QUI. FI…T I MUNDO. QUIA. SENPER. (sic) / TUA. TENPORA. CURUNT. »
  • (de part et d’autre du feuillage : « QUILIBET – HA[BE]T IN MU[N]DO »
  • (de part et d’autre du tronc)
    • (au sommet du tronc) : « .A[R]BOR. – .MUNDUS. »
    • (au pied du tronc) : « DIE – NOTTE »
  • (de part et d’autre, à proximité des deux animaux fabuleux) : « UNICORNO – DRAGO »

Provenance : In situ.

Asciano, Museo Civico Archeologico e d’Arte Sacra, Palazzo Corboli, Sala di Aristotele.

Dans le médaillon central, un homme, debout dans un arbre, semble très affairé par l’objet qu’il tient dans sa main droite (il s’agit d’un casier empli de miel, provenant d’une ruche). Il semble ignorer la main divine qui le met pourtant en garde. Au pied de l’arbre, deux animaux fabuleux, une licorne et un dragon, semblent attendre avec intérêt la chute de l’homme de son arbre. Cette chute ne saurait être bien longtemps retardée puisque deux taupes, à moins que ce ne soient des rats, l’une blanche, l’autre noire, sont en train d’en ronger la racine. La taupe blanche est associée à l’inscription Die (le Jour), la noire à la Notte (la Nuit). Leur travail incessant, de jour comme de nuit, est une parabole du temps qui passe, que l’homme oisif dans son arbre ne voit cependant pas passer.

Cette parabole trouve son origine dans un roman célèbre au Moyen âge, le Roman de Barlaam et Josaphat. Celui-ci raconte l’histoire d’un jeune prince indien destiné au trône, Josaphat, qui, malgré l’opposition de son père, finira, guidé par un ermite du nom de Barlaam, par renoncer au trône de son père pour faire le choix d’une vie d’ascèse. L’histoire remonte à la tradition bouddhiste initiée dans la Vie du Bodhisattva, récit dont il existait au Ier millénaire un très grand nombre de versions en différentes langues parlées au sein de l’espace indo-perse. Ces différentes versions ont été assemblées dans un texte bouddhiste datant du IIe – IVe siècles, rédigé en sanscrit. La version latine de ce roman date du XIIe siècle. Elle a été remaniée et augmentée au XIIIe s. par deux célèbres dominicains, Vincent de Beauvais et Jacques de Voragine, ce dernier plusieurs fois rencontré ici puisqu’il s’agit de l’auteur de la Legenda Aurea, la Légende Dorée qui a servi de bible, depuis sa rédaction, à tous les artistes ayant été conduits à travailler sur des thématiques liées à l’iconographie chrétienne. En Italie, la popularité du ‘roman’ a été grande dès le XIIe s. grâce à deux versions manuscrites, l’une privée des apologues, l’autre non, qui ont largement circulé grâce à l’imprimerie, notamment dans le pays siennois.

La version christianisée du roman prévoit la méditation d’une série d’apologues [1] racontés par l’ermite, visant à montrer la vanité des biens de ce monde. Le quatrième de ces apologues, celui qui est illustré dans l’allégorie qui nous intéresse ici, est sans doute celui qui a rencontré la plus grande fortune littéraire. Dans le texte grec qui est à l’origine de toutes les versions ultérieures, la narration est plus complexe que ne le laisse paraître, d’une manière générale sa traduction iconographique, peinte ou sculptée (voir figure ci-dessous). Un homme fuyant devant une licorne qui le poursuit (la mort), tombe dans une fosse (ou un puits : le monde). Il réussit à s’agripper à un arbre (la vie) [2] mais s’aperçoit rapidement que deux bêtes, une blanche (le jour) et une noire (la nuit) en rongent les racines. Regardant plus bas, il découvre au fond de la fosse un dragon prêt à l’engloutir (l’enfer), tandis que quatre serpents (les éléments du corps humain qui, en équilibre instable, en menacent l’intégrité) s’agitent sous ses pieds posés précairement sur un terrain en pente. Mais le long de l’arbuste, s’écoulent quelques gouttes de miel (les plaisirs de la vie mondaine) qui suffisent à faire oublier à cet étourdi sa terrible situation. [3] C’est ainsi que l’Apologue de la Licorne pourrait être sous-titré : « La catastrophe imminente ».

[1] « Celui-ci représente tout homme trompé par l’arbre du monde ».

Un apologue est un court récit qui a pour fonction d’illustrer une leçon morale apte à être formulée explicitement. La visée d’un apologue est donc argumentative. L’apologue propose des personnages et des situations symboliques, représentatifs de la morale que l’auteur veut en dégager.

[2] L’iconographie des images peintes a rapidement fait évoluer les symboles dans le sens d’une simplification ; ainsi, la distinction entre le monde (la fosse) et la vie (l’arbre) disparaît, laissant place à l’arbor mundus que l’on retrouve mentionné parmi les inscriptions.

[3] Barlaam and Josaphat (sous la direction de G. R. Woodward). Londres-New-York, H. Mattingly, 1914, pp. 186-190.

‘Maître des Bois », « IVe Apologue », XIIIe s. Bas-relief provenant du portail sud de la cathédrale de Ferrare. Ferrare, Museo del Duomo.