Rinaldo da Siena, « Crocifisso con dolenti e i profeti Isaia e Geremia ; Il Redentore benedicente »

Rinaldo da Siena (actif à Sienne et à San Gimignano dans les années 1270-1280)

Crocifisso con dolenti e i profeti Geremia e Isaia ; Il Redentore benedicente (Christ en croix avec les prophètes Jérémie et Isaïe ; Le Rédempteur bénissant), v. 1280.

Tempera sur panneau chantourné, 313 x 248 cm.

Inscriptions :

  • (dans le titulus) : « IH[S] . NAZA/RENUS . REX . IUDEORVM »
  • (sur le rouleau déployé par Jérémie) : “Ego [Eram] quasi agnus innocens : ductus sum ad immolandum et nesciebam [: consilium fecerunt inimici mei adversum me, dicentes : venite, mittamus lignum in panem eius, et eradamus eum de terra viventium]” [1].
  • (sur le rouleau déployé par Isaïe) : “[oblatus est quia ipse voluit et non aperuit os suum] sicut ovis ad occisionem ducetur et quasi agnus coram tondente obmutescet et non aperiet os suum” [2].

Provenance : Monastère de San Girolamo, San Gimignano.

San Gimignano, Palazzo Comunale, Pinacoteca.

Le style de Rinaldo, encore pleinement byzantin, est cependant ouvert aux innovations du florentin Coppo di Marcovaldo, dont une extraordinaire Croix peinte est exposée dans cette même salle et sur la même paroi. Rinaldo est également sensible à l’influence de Cimabue, autre florentin, géant celui-ci, auquel il emprunte le type du Christus patiens exploité dans le Crucifix de Santa Croce (Florence) et, dans une moindre mesure, l’élégance inouïe de la silhouette sinueuse du corps du Christ dont l’agonie vient de s’achever.

L’œuvre est à la fois sublimement belle et d’un intérêt particulier du fait d’une iconographie inhabituelle à laquelle deux prophètes de l’Ancien Testament prennent part. Le caractère frappant de sa beauté réside de prime abord dans son format monumental, encore augmenté par son rapport de proximité avec le spectateur dans la présentation du musée [3]. Elle se rencontre plus encore dans l’extraordinaire capacité d’abstraction par laquelle, à l’aide de peu de signes, avec une parfaite économie d’effets et une pudeur poignante, le peintre traduit les contours des corps, les expressions des visages et, en particulier, celui du Christ sur lequel quelques lignes suffisent à dire de terribles souffrances, encore lisibles dans le rictus de douleur de son visage, et qui pourtant, déjà, semblent imperceptiblement s’évanouir en même temps que le dernier souffle échappé de son corps martyrisé. La puissance du torse étonnamment athlétique du Christ contraste avec la torsion de ses deux jambes, enlacées l’une à l’autre dans un mouvement qui, dans son atroce précision, exhibe la mémoire d’une intolérable douleur. Aucune marque excessive ne vient souligner l’intensité de la violence subie. Elle serait ici inappropriée. Seuls quelques discrets accents, toujours graphiques, toujours stylisés, finement tracés à l’aide d’une couleur rouge, signalent les blessures d’un corps soumis à une tourmente qui n’est cependant pas parvenue à en altérer la beauté.

Dans le tabellone central, sur chacun des deux flancs du Christ, les figures de Marie et de Jean, hors d’échelle avec celui-ci, expriment leur chagrin face au désolant spectacle avec la même réserve empreinte de pudeur. Raidie par l’émotion, Marie lève avec peine ses deux bras dans un geste qui signifie, comme, du reste, l’expression muette de son visage, un chagrin si intense qu’il ne parvient plus que faiblement à s’exprimer. Une même faiblesse s’exprime, avec des variantes, dans la silhouette de Jean, dont la souplesse n’est que l’apparence de l’affaissement d’un corps épuisé par la peine. La main qu’il pose contre sa tête n’est plus, en même temps que celui de sa résignation, que le faible indice de cet épuisement, de même que ses deux yeux gonflés à force d’avoir trop pleuré. Comment ne pas admirer pareille capacité à dire l’indicible sans aucun pathos superflu ?

Dans les deux tabelloni placés aux extrémités du patibulum [4], Rinaldo a placé deux prophètes issus de l’Ancien Testament, Jérémie et Isaïe, et dans une configuration dont le caractère n’est qu’apparemment anachronique puisque, selon une lecture de leurs prophéties admise depuis les origines au sein de la religion chrétienne, ils ont annoncé la destinée terrestre du Christ. Ce qu’ils rappellent, non sans un soupçon d’emphase, en désignant les rouleaux sur lesquels des écrits difficilement lisibles sont désignés du doigt, avec une pointe d’insistance. Sur ces rouleaux, on peut lire deux extraits des livres dont les deux prophètes sont les auteurs respectifs, et ainsi, s’émerveiller une nouvelle fois de la poésie que ces textes, qui ne sont pas aisément déchiffrables, viennent ajouter à l’œuvre qui n’en manque cependant pas.

Tout en haut, au sommet de la croix, représentée dans un clipeus dont la forme se démultiplie dans des cercles concentriques propres à signifier l’univers sur lequel elle s’adresse, la figure du Christ bénissant apparaît comme une consolation pour le fidèle qui aura levé les yeux jusque-là.

[1] “J’étais comme un agneau innocent : on me conduisait à l’immolation, et je ne le savais pas [;
mes ennemis ont tenu conseil contre moi, disant : Venez, mettons du bois dans son pain, et rayons-le de la terre des vivants]” (Livre de Jérémie 11, 19).

[2] “[Il a été maltraité et opprimé, et il n’a point ouvert la bouche.] Semblable à un agneau qu’on mène à la boucherie, à une brebis muette devant ceux qui la tondent, il n’a point ouvert la bouche” (Livre d’Isaïe, 53, 7).

[3] En général, ces immenses croix peintes étaient suspendues en hauteur sur l’arc triomphal de l’abside de l’église.

[4] Patibulum : traverse horizontale de la croix, sur laquelle étaient suspendus les condamnés.