Memmo di Filippuccio, « L’amore profano (Storia del Figliuol prodigo) »

Memmo di Filippuccio (Sienne, documenté de 1288 à 1324)

  • L’amore profano [Storia del Figliuol prodigo] (L’amour profane [Histoire du Fils prodigue), v. 1303-1310).
    • Il figliuol prodigo lascia la sua famiglia (Le fils prodigue quitte sa famille)
    • L’amore mercenario (L’amour vénal)
    • Il giovane è bastonato (Le jeune homme reçoit une bastonnade)

Fresque

Provenance : In situ.

San Gimignano, Palazzo Comunale, Camera del Podestà.

Dans la lunette de la paroi nord de la chambre, au dessus de la fenêtre, sont représentés trois épisodes d’une même histoire dont la chronologie est lisible en promenant le regard de la droite vers la gauche. Selon une pratique caractéristique de la période médiévale, la narration se développe dans un unique espace continu [1]. Le personnage principal est vêtu d’une longue robe de couleur rouge et orangé séparées verticalement, ainsi que d’un bonnet, qui permettent, fort heureusement, de l’identifier sans difficulté tout au long de ses déplacements, à travers les trois séquences figurées. Il en va de même pour tous les personnages, qu’il est possible d’identifier à coup sûr grâce à leur vêtement, beaucoup plus que par leurs caractéristiques physiques, lesquelles sont parfois si peu marquées que l’on pourrait parfois douter du genre, masculin ou féminin, de telle ou telle figure si son habillement ne la distinguait pas des autres.

  • Il figliuol prodigo lascia la sua famiglia (Le fils prodigue quitte sa famille)

Le jeune homme est parvenu à un âge où il se croit en mesure de s’émanciper. La scène le montre quittant la maison de ses parents. Les sentiments ne semblent pas être les mêmes pour le père et pour la mère : celle-ci a noué son bras droit sur la taille de son fils dans une vaine tentative de le retenir. Ce détail à son importance car il confirme l’hypothèse selon laquelle les épisodes figurés sont bien ceux de la Parabole du Fils prodigue : il figure en effet, presque à l’identique, dans Courtois d’Arras, œuvre qui consiste en la réécriture, sous une forme théâtralisée, de la Parabole biblique composée en France au cours du premier quart du XIIIe s. [2].

Le père de famille, apparemment moins affecté que son épouse, remet au jeune homme une bourse pleine tandis que celui-ci s’éloigne vers la gauche de l’image, non sans l’avoir acceptée.

  • L’amore mercenario (L’amour vénal)

Notre héros demeure parfaitement reconnaissable grâce à son habit. Un détail vient confirmer, si besoin était, son identité : il porte, bien en vue, attachée à sa ceinture, l’énorme bourse que vient de lui remettre son père. En raison de son extraordinaire naïveté ou du fait de son attirance pour les plaisirs d’une vie dissolue, il tombe aussitôt après avoir quitté ses parents dans le filet de deux entremetteuses à qui la vue du trophée attaché à sa ceinture n’a certainement pas échappé. Elles le conduisent, ou pour mieux dire, elles l’entraînent manu militari (l’une d’elles, pour ce faire, a fermement empoigné l’avant-bras de l’infortuné benêt) dans le logis de la prostituée. En fait de logis, il s’agit ici, sans doute aux fins de simplifier la composition, d’un pavillon.

En déplaçant le regard vers la gauche, nous retrouvons à l’intérieur de la tente notre jeune homme maintenant assis sur un lit, enlacé dans les bas de la courtisane vêtue de bleu, détail qui a son importance car nous la retrouverons bientôt. Au cours des échanges amoureux, profitant de la confusion du jeune homme qu’elle couvre de baisers, cette dernière le débarrasse subrepticement de l’énorme bourse qu’elle n’a pas manqué de convoiter depuis le début.

  • Il giovane è bastonato (Le jeune homme reçoit une bastonnade)

Ayant sans doute retrouvé un peu de lucidité, le jeune homme a demandé qu’on lui rende son argent. Au lieu d’obtenir satisfaction, il se voit poursuivi, chassé et ridiculisé par la femme que l’on reconnait à sa robe bleue, et alors que l’on distingue nettement l’objet du délit qu’elle tient de la main gauche. Cette femme et ses comparses frappent maintenant l’imprudent jeune homme à l’aide de divers instruments domestiques parmi lesquels on reconnaît un tisonnier, un fuseau et un balai qu’elles pouvaient aisément avoir sous la main. Les coups pleuvent sur le malheureux au point qu’il en a perdu le bonnet qui, jusque là, retenait sagement sa longue chevelure, dorénavant découverte.

A l’objection selon laquelle l’absence de la fin de l’histoire du fils prodigue pourrait remettre en cause l’hypothèse selon laquelle les fresques auraient été peintes sur ce thème, Lorenzo Renzi [3] précise à juste titre que les épisodes manquant pouvaient parfaitement avoir figuré sur le mur est, aujourd’hui couvert de blasons de podestats de facture nettement postérieure. Il fait également remarquer que, sur le mur sud, l’actuel fragment encore visible (Cavalli e cavalieri) pouvant parfaitement constituer l’amorce d’une suite des épisodes relatifs aux bonheurs du mariage.

[1] Dans les représentations picturales du Trecento, il n’est pas rare de rencontrer des scènes dans lesquelles les personnages figurés évoluent dans un décor continu dans lequel, à des fins narratives, ils apparaissent à diverses reprises afin de visualiser le déroulement de l’histoire aux yeux du spectateur.

[2] Il existe plusieurs traductions modernes de ce texte. En français, la version de référence est datée du début du XXe s. (Courtois d’Arras, jeu du XIIIe siècle édité par Edmond Faral [deuxième édition revue]. Paris, Champion, Les classiques français du Moyen Âge, 3, 1922). Une édition plus récente (Courtois d’Arras, L’Enfant prodigue. Paris, Flammarion, 1995), résume l’histoire en ces termes : « Courtois, le fils cadet, annonce son intention de quitter la demeure paternelle et réclame sa part d’héritage. Il s’en va avec une bourse bien garnie et arrive à une auberge où il rencontre deux femmes, Pourette et Manchevaire, qui le séduisent par leurs flatteries et trouvent le moyen de lui voler sa bourse. Le malheureux se voit ainsi contraint de laisser ses vêtements en gage au patron pour régler la dépense. Seul et démuni, il se lamente sur son sort lorsqu’un prud’homme l’engage comme porcher. Courtois essaie en vain de s’adapter à son nouveau métier puis décide de retourner chez son père qui l’accueille avec joie, au grand dam de son frère aîné. Savoureuse transposition de la parabole de l’Enfant prodigue, Courtois d’Arras rencontra tout au long du Moyen Âge un extraordinaire succès. Cette œuvre anonyme du début du XIIIe siècle, qui se situe à la lisière entre la pièce de théâtre et le fabliau, illustre et renouvelle admirablement la leçon biblique : il faut se perdre pour se sauver ». Dans Courtois d’Arras, ce n’est pas la mère du jeune homme qui le retient, mais sa sœur. Ce qui conduit ici à voir ici la mère plutôt que la sœur du jeune homme vient de la physionomie, apparemment âgée, de la femme qui tente de retenir le jeune garçon.

[3] CACIOGNA – TADDEI 2018, p. 57.