Bartolo di Fredi, « Ubriachezza di Noè »

Bartolo di Fredi (Sienne, 1330 – 1410)

Ubriachezza di Noè (Ivresse de Noé), 1367.

Détail des Storie del Vecchio Testamento (Épisodes de l’Ancien Testament).

Fresque

Inscriptions :

  • (en bas, dans l’encadrement de la fresque) : « COME . NOE . FACENDO . INPRI/MA . EL . VINO . ENEBRIÒ » [1]

Provenance : In situ.

San Gimignano, Collegiata.

Comme cela s’est déjà produit précédemment, la fresque représente deux scènes d’un même épisode biblique : à l’arrière-plan, à proximité d’un vignoble, un homme presse en les foulant au pieds les raisins que lui apporte l’un de ses compagnons vigneron. A deux pas du précédant, sous le portique de la cabane, Noé boit dans un bol le vin fraîchement pressé.

Au premier plan, le même Noé gît maintenant au sol. Sa beuverie l’a réduit à l’état d’ivresse. Après avoir sombré dans un sommeil profond, il gît dans une attitude d’abandon telle qu’il expose grossièrement sa nudité. Sur la gauche Cham, le fils cadet, observe son père et manifeste par ce regard qu’il accompagne d’un geste, ce que l’on pourrait interpréter ici comme de la surprise. Dans le même temps, les deux frères de Cham, Sem et Japhet, s’efforcent de couvrir Noé à l’aide du manteau qu’ils ont apporté « à reculons » (Gn 9, 23), sans regarder sa nudité (« [ils] ne la virent point »), par souci de décence dans les deux cas. Ce détail, fidèlement représenté, revêt une importance majeure pour comprendre l’issue de l’épisode : en détournant ostensiblement leur regard devant le spectacle de la nudité de leur père, contrairement à Cham, les deux autres fils de Noé, Sem et Japhet, ne lui manquent aucunement de respect.

À son réveil, Noé, apprenant « ce qu’avait fait son plus jeune fils » (Gn 9, 24), prendra conscience d’une situation doublement honteuse pour lui – honte ancestrale de la nudité née de la chute d’Adam, honte aggravée ici du fait de la nudité d’un père devant l’un de ses propres enfants [2]. Ce manque de respect cruellement ressenti de la part de son fils conduira Noé à maudire celui-ci à jamais, incluant sa descendance dans la malédiction [3]. Loin de n’être que la scène cocasse que pourrait laisser entrevoir une approche trop rapide, l’ivresse de Noé doit être vue comme la représentation d’un événement dramatique et, par là, aux conséquences

[1] « Comment Noé s’enivra en goûtant le premier vin ».

[2] La honte liée à la vue de la nudité du père était d’une gravité assimilée à celle de l’inceste dans le Lévitique où l’on entend Dieu tonner : « Nul d’entre vous ne s’approchera de quelqu’un de sa parenté, pour en découvrir la nudité. Je suis le Seigneur. Tu ne découvriras pas la nudité de ton père, tu ne découvriras pas la nudité de ta mère ; elle est ta mère, tu ne découvriras pas sa nudité » (Lv 8, 6-7).

[3] On notera que la formulation du texte de la Genèse « Cham, le père de Canaan, vit que son père était nu » (Gn 9, 22) se fait insistante quant à au rapport de filiation de Canaan et de Cham. Si Cham est bien le coupable de la faute selon la tradition judaïque, il ne peut être sanctionné par Noé en raison de la bénédiction divine qu’il a reçu et qu’aucun ne peut défaire. C’est donc à travers son fils Canaan et la descendance de celui-ci que la malédiction de Noé peut atteindre Cham.