Jason

Dans la mythologie grecque, Jason est chef des Argonautes et fils d’Aeson, roi d’Iolcos, en Thessalie. Pélias, demi-frère de son père, s’étant emparé du trône d’Iolcos, Jason, encore enfant, est mis en sûreté chez le centaure Chiron. Parvenu à l’âge d’homme, il revient chez lui et réclame le pouvoir à Pélias, son oncle, qui promet de le lui rendre s’il rapporte la Toison d’or, exploit qui parait irréalisable. Après de nombreuses aventures avec les Argonautes, Jason conquiert la Toison, aidé par la magicienne Médée [1]« Déjà le navire qui portait les héros de la Grèce fendait les mers de Scythie ; déjà les enfants de Borée avaient délivré des cruelles Harpies le malheureux Phinée, qui, privé de la clarté des cieux, traînait une vieillesse importune dans une nuit éternelle ; et, vainqueurs sous Jason de grands et de nombreux travaux, ils voyaient enfin les eaux rapides du Phase, et … Poursuivre, qu’il épouse, trahissant ainsi Hypsypile qu’il a séduite lors de son passage à Lemnos [2]Prenant appui sur Ovide (Métamorphoses), Virgile décrit comment Jason, passant à Lemnos, île où les femmes avaient tué tous les hommes, séduit Hypsipyle, « la jeune fille qui avait d’abord trompé toutes les autres » en sauvant son père, seul homme survivant de l’île, la trompa et l’abandonna enceinte ; c’est ce crime, ainsi que celui, à venir, de la trahison, de … Poursuivre. À leur retour à Iolcos, Médée, pour venger Jason, assassine Pélias en persuadant ses filles de le faire bouillir dans une marmite sous prétexte de lui rendre la jeunesse. Chassée par le fils de Pélias, Jason et Médée se réfugient chez Créon, roi de Corinthe. Jason abandonne Médée pour Créuse, fille de Créon (cette trahison et ses conséquences fournissent à Euripide le sujet de la tragédie Médée). Médée se venge en tuant ses propres enfants ainsi que Créuse. Jason retourne à Iolcos, détrône Acaste, le fils de Pélias, et règne alors paisiblement.

[3]« On dit que, maintenant de retour, ton vaisseau, riche de la Toison du bélier d’or, a touché les rivages de la Thessalie. Je te félicite, autant que tu le permets, de l’heureuse issue de ton expédition. Cependant, j’aurais dû en être informée par un écrit de ta main. Les vents peuvent bien avoir contrarié ton désir d’aborder dans mes états, selon ta … Poursuivre

Notes

Notes
1 « Déjà le navire qui portait les héros de la Grèce fendait les mers de Scythie ; déjà les enfants de Borée avaient délivré des cruelles Harpies le malheureux Phinée, qui, privé de la clarté des cieux, traînait une vieillesse importune dans une nuit éternelle ; et, vainqueurs sous Jason de grands et de nombreux travaux, ils voyaient enfin les eaux rapides du Phase, et touchaient aux rives de Colchos.

[7] Ils demandaient au roi qu’on leur livrât la toison du bélier que Phryxus laissa dans ses états ; et tandis qu’Aiétès leur fait connaître les dangers qu’ils auront à surmonter pour l’obtenir, Médée, sa fille, voit Jason, et s’enflamme. Elle combat, elle résiste : mais, voyant enfin que la raison ne peut triompher de son amour : “Médée, s’écrie-t-elle, c’est en vain que tu te défends. Je ne sais quel dieu s’oppose à tes efforts. Le sentiment inconnu que j’éprouve est ou ce qu’on appelle amour, ou ce qui lui ressemble; car enfin, pourquoi trouvé-je trop dure la loi que mon père impose à ces héros ! loi trop dure en effet. Et d’où vient que je crains pour les jours d’un étranger que je n’ai vu qu’une fois ? d’où naît ce grand effroi dont je suis troublée ? Malheureuse ! repousse, si tu le peux, étouffe cette flamme qui s’allume dans ton coeur. Ah ! si je le pouvais, je serais plus tranquille. Mais je ne sais à quelle force irrésistible j’obéis malgré moi. Le devoir me retient, et l’amour m’entraîne. Je vois le parti le plus sage, je l’approuve, et je suis le plus mauvais. Eh ! quoi, née du sang des rois, tu brûles pour un étranger ! tu veux suivre un époux dans un monde qui t’est inconnu! Mais les états de ton père ne peuvent-ils t’offrir un objet digne de ton amour ? Que Jason vive, ou qu’il meure, que t’importe ! C’est aux dieux d’ordonner de son sort. Qu’il vive toutefois ! Sans aimer Jason, je puis former ce vœu. Car enfin, quel crime a-t-il commis ? Où donc est le barbare que ne pourraient émouvoir et sa jeunesse, et sa naissance, et sa vertu ? et n’eût-il pour lui que sa beauté, sa beauté suffirait pour intéresser et plaire ; et, je l’avouerai, je n’ai pu me défendre contre sa beauté !

[29] Mais si je ne viens à son secours, il sera étouffé par les flammes que vomissent les taureaux ; ou il deviendra la proie du terrible dragon ; ou s’il le dompte, il succombera sous les traits homicides des guerriers que la terre enfantera. Et je le souffrirais ! Une tigresse m’aurait donc portée dans ses flancs ! j’aurais donc un cœur plus dur que le bronze et les rochers ! Il ne me resterait qu’à souiller mes yeux du spectacle de son trépas ; faudrait-il encore que j’excitasse contre lui ces taureaux indomptables, ces terribles enfants de la terre, et ce dragon que jamais n’atteignit le sommeil ? Que les dieux réservent à Jason un destin plus prospère ! Mais ce n’est pas aux dieux que je dois le demander : c’est de moi que Jason doit l’attendre. Eh ! quoi, trahirais-je ainsi celui qui m’a donné le jour ! et cet étranger, que je connais à peine, sauvé par mon secours, s’éloignerait sans moi de ces rivages ; il deviendrait l’époux d’une autre que moi ; et moi, Médée, je resterais ici abandonnée à ma douleur ! Ah ! s’il était capable de cette lâche perfidie ; s’il pouvait me préférer une autre femme, qu’il périsse, l’ingrat ! Mais non, cette noblesse, cette beauté, ces grâces qui brillent en lui, tout m’assure qu’il ne peut être un perfide, et qu’il n’oubliera point mes bienfaits. D’ailleurs avant de le servir j’exigerai qu’il me donne sa foi, et les dieux seront témoins et garants de ses serments. Bannis donc, Médée, une crainte frivole, et, sans différer davantage, hâte-toi : Jason tiendra tout de tes mains. Des nœuds solennels l’uniront à toi pour toujours. Le nom de sa libératrice sera désormais immortel; et les mères des héros qui l’accompagnent le célébreront dans toute la Grèce.

[51] “Ainsi donc je vais quitter et ma sœur, et mon frère, et mon père, et mes dieux, et la terre où je suis née ! Mais qu’est-ce que j’abandonne ? mon père est inhumain ; cette terre est barbare ; mon frère est encore au berceau ; ma sœur me favorise par ses vœux, et j’obéis au plus puissant des dieux, que je porte en mon sein. Je fais donc une perte légère, et je suis de grandes destinées. J’acquiers la gloire de sauver l’élite de la Grèce. Je vais voir des climats plus heureux, des villes dont la renommée est venue jusqu’en ces lieux, des mœurs nouvelles, des arts, et des peuples nouveaux. Je posséderai enfin ce fils d’Éson, que je préfère à ce que l’univers a de plus précieux. Heureuse avec cet époux, et chère aux dieux, dont j’égalerai la gloire, mon orgueil s’élèvera jusqu’aux cieux. Je sais que la mer est couverte d’écueils, dangereux ; que Carybde, toujours redoutable aux nautoniers, engloutit, autour d’eux, et revomit l’onde tournoyante ; que l’avide Scylla a ses flancs ceints de chiens dévorants dont l’affreux aboiement retentit au loin sur les mers de Sicile. Mais, unie au héros que j’aime, et reposant sur son sein, je traverserai les vastes mers sans effroi. Et que pourrais-je redouter dans ses bras ? ou, si je dois craindre, ce ne sera que pour mon époux. Ton époux ! Eh ! quoi, Médée, tu lui donnes ce nom ! ainsi tu couvres ta faiblesse du nom sacré de l’hymen ! Ah ! vois combien est horrible ce que tu médites, et fuis le crime, tandis qu’il en est temps.”

[72] Elle dit : le devoir, la piété, la pudeur, se présentent à son esprit agité ; et, déjà désarmé, l’amour semblait prêt à s’éloigner. Elle allait aux autels antiques que la terrible Hécate, sa mère, cache dans la secrète horreur d’un bois solitaire. Elle sentait se ralentir le feu qui la consume ; et la raison reprenait son empire : elle voit le fils d’Éson, et sa flamme se rallume. Une subite rougeur anime ses traits ; une subite pâleur les décolore. Ainsi qu’une légère étincelle, cachée sous la cendre, se ranime à l’haleine des vents, croît, s’étend, et forme bientôt un vaste embrasement; ainsi l’amour affaibli dans son cœur reprend une nouvelle force à l’aspect du héros.

Et par hasard en ce jour la beauté de Jason paraissait relevée d’un nouvel éclat ; elle semblait excuser son amante. Médée fixe les yeux sur lui, comme si elle le voyait pour la première fois. Dans son égarement, ce n’est plus un mortel qu’elle croit voir ; elle ne peut se lasser de l’admirer. Mais quand Jason commence à lui parler, quand il prend sa main, qu’il implore son secours, d’une voix tendre et suppliante, et qu’il promet en même temps et son cœur et sa foi, les yeux de Médée se remplissent de larmes.

[92] “Je sais, dit-elle, ce que je devrais faire. Ce n’est pas mon ignorance qui m’égare, c’est mon amour. Vous serez sauvé par mes soins. Mais lorsque vous aurez triomphé, songez à garder vos serments”. Le héros jure par Hécate, adorée dans ce bois sous trois formes différentes. Il atteste le Soleil, qui voit tout et qui donna le jour au prince qu’il choisit pour son beau-père. Il jure enfin par sa fortune et par tous les dangers auxquels il vient de s’exposer. Son amante le croit ; elle lui donne des herbes enchantées ; il apprend l’usage qu’il en doit faire ; et, rempli de joie, il va rejoindre les compagnons de ses travaux.

Déjà l’Aurore avait fait pâlir les astres de la nuit. Le peuple de Colchos accourt vers le champ consacré au dieu Mars ; il se place sur les collines qui le dominent. Couvert d’une robe de pourpre, et portant un sceptre d’ivoire, le roi s’assied au milieu de sa cour.

[103] Alors se précipitent sur l’arène les taureaux aux pieds d’airain. Ils vomissent, en longs tourbillons, la flamme par leurs naseaux. L’herbe que touche leur haleine s’embrase. Comme on entend les feux ardents gronder dans la fournaise ; comme la chaux, par l’onde arrosée, se dissout, et bouillonne, et frémit, les taureaux roulent les feux enfermés dans leurs flancs, et les font mugir dans leurs gosiers brûlants. Cependant le fils d’Éson marche contre eux avec audace. Soudain ils lui présentent et leurs fronts terribles, et leurs cornes armées de fer. Ils frappent du pied la terre, et remplissent les airs de poudre, de fumée, et d’affreux mugissements.

[115] Tous les Grecs ont frémi. Le héros s’avance. Il ne sent point des taureaux la brûlante haleine ; tant les herbes qu’il reçut ont des charmes puissants ! Il flatte d’une main hardie leurs fanons pendants. Il les soumet au joug, il les presse, il les guide, et plonge le soc dans un champ que le fer n’a jamais sillonné. Le peuple admire ce prodige. Les compagnons du héros, par des cris de joie, excitent son courage. Jason prend alors les dents du dragon de Mars dans un casque d’airain ; il les sème dans les sillons qu’il vient d’ouvrir. Ces terribles semences sont imprégnées d’un venin puissant. La terre les amollit. Elles croissent, s’étendent, et forment une moisson d’hommes nouveaux. Comme l’enfant renfermé dans le sein de sa mère, s’y développe par degrés, et ne vient au monde qu’après avoir reçu la forme qui lui convient ; ces semences confiées à la terre ne sortent de son sein fécond que lorsqu’elles ont pris une figure humaine. Mais, ô prodige encore plus grand ! ces hommes secouent avec fierté les armes qui sont nées avec eux.

[131] À l’aspect de leurs dards tournés contre le fils d’Éson, les Grecs perdent courage, et sont consternés. Médée elle-même, qui a travaillé à la sûreté du héros, frémit en le voyant seul attaqué par tant d’ennemis. Elle pâlit, ses genoux fléchissent, son sang refroidi s’arrête dans ses veines ; et craignant que les sucs enchantés dont elle arma Jason n’aient pas assez de pouvoir, elle prononce des paroles magiques, elle appelle à son secours tous les secrets de son art. Jason lance un caillou pesant au milieu des guerriers. Ainsi soudain il détourne contre eux-mêmes les combats et la mort dont ils le menaçaient ; soudain ces frères belliqueux, enfants de la Terre, s’attaquent, se détruisent, et périssent victimes de leurs propres fureurs. Les Grecs célèbrent à grands cris la victoire de leur chef. Ils s’empressent autour de lui ; ils le serrent dans leurs bras. Et toi aussi, Médée, tu voudrais embrasser le vainqueur ; la pudeur te retient : le vainqueur t’eût embrassée lui-même. Mais si le soin de ta renommée t’arrête, tu te réjouis du moins en secret, et ce sentiment t’est permis. Tu t’applaudis de tes enchantements ; tu rends grâces aux dieux qui les ont fait naître à ta voix.

[149] Jason devait encore, par les herbes enchantées, assoupir le dragon vigilant, à la tête écaillée, aux dents de fer, à la langue aux triples dards, monstre horrible qui garde la toison. Le héros verse sur lui des sucs qui ont la même vertu que les eaux du Léthé. Trois fois il prononce des mots assoupissants, qui pourraient apaiser les flots tumultueux des mers, et suspendre les fleuves dans leur cours. Un sommeil jusqu’alors inconnu charge les yeux du monstre, et le héros enlève la toison. Fier de sa conquête, et plus encore de celle dont elle est le bienfait, il remonte sur son vaisseau, et arrive avec son épouse dans les ports d’Iolchos. » Ovide, Les Métamorphoses, VII, 1-158, « Jason et Médée »

2 Prenant appui sur Ovide (Métamorphoses), Virgile décrit comment Jason, passant à Lemnos, île où les femmes avaient tué tous les hommes, séduit Hypsipyle, « la jeune fille qui avait d’abord trompé toutes les autres » en sauvant son père, seul homme survivant de l’île, la trompa et l’abandonna enceinte ; c’est ce crime, ainsi que celui, à venir, de la trahison, de Médée, elle aussi séduite et abandonnée par lui, qui lui vaut le séjour en enfer : « Lasciolla quivi, gravida, soletta ; / tal colpa a tal martirio lui condanna ; / e anche di Medea si fa vendetta. » (« Là, il l’abandonna, enceinte et seule ; / cette faute le condamne au martyre ; Médée aussi y trouve sa punition. » Dante ALIGHIERI, La Divine Comédie, L’Enfer (éd. sous la direction de Carlo Ossola, traduction de Jacqueline Risset), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2021, vv. 94-96, pp. 140-141.
3 « On dit que, maintenant de retour, ton vaisseau, riche de la Toison du bélier d’or, a touché les rivages de la Thessalie. Je te félicite, autant que tu le permets, de l’heureuse issue de ton expédition. Cependant, j’aurais dû en être informée par un écrit de ta main. Les vents peuvent bien avoir contrarié ton désir d’aborder dans mes états, selon ta promesse, mais les vents opposés n’empêchent pas d’écrire une lettre. Hypsipyle était digne que tu lui envoyasses ton salut.

Pourquoi faut-il que la renommée, et non une lettre de toi, m’ait appris la première que les taureaux consacrés à Mars avaient plié sous le joug ? Qu’une semence dispersée par ta main avait produit des moissons de guerriers, et que, pour périr, ils n’avaient pas eu besoin de ton bras ? Qu’un dragon vigilant gardait la dépouille du bélier, et que ta main intrépide avait néanmoins enlevé la précieuse toison ? A ceux qui doutaient de cet exploit, si j’avais pu dire : « Il me l’a écrit lui-même », ah ! que je serais fière ! Mais pourquoi me plaindre du retard qu’a mis un époux à remplir son devoir ? J’ai obtenu, si tu n’as pas cessé d’être le mien, un grand acte de complaisance.

On dit que tu ramènes avec toi une enchanteresse barbare, qui usurpera dans ta couche la place qui m’est due. L’amour est crédule. Fassent les dieux qu’on dise que j’ai témérairement accusé mon époux de crimes imaginaires ! Naguère, des côtes de l’Hémonie, un hôte thessalien était venu me visiter. A peine avait-il touché le seuil de ma demeure : « Que fait, lui dis-je, le fils d’Aeson, mon époux ? » Interdit, il hésite à me répondre, et ses yeux restent fixés sur la terre. Soudain je m’élance, et déchirant la tunique qui couvre mon sein : « Vit-il, m’écriai-je, ou le destin m’appelle-t-il vers ses mânes ? – Il vit », dit-il. J’exigeai qu’il jurât ce que me disait sa voix timide. J’osai à peine croire à ta vie, attestée par le nom d’un dieu. Dès que j’eus repris mes sens, je lui demandai le récit de tes exploits. Il me raconta alors comment les taureaux de Mars, aux pieds d’airain, ont labouré la terre, comment les dents du dragon, jetées sur le sol comme une semence, ont soudain donné naissance à des guerriers tout armés, comment ce peuple, enfant de la terre, accomplit, en périssant par la guerre civile, les destins de sa vie éphémère. Enfin le monstre est vaincu. Je m’informe de nouveau si Jason vit encore. La foi que j’accorde à ses paroles flotte entre l’espérance et la crainte. A travers les détails de la vive narration qu’il se plaît à me faire, il me découvre les blessures que ton coeur fit au mien.

Jason, chez Ovide, est puni pour ses péchés de séduction. ((Hélas ! Où est la foi promise ? Où sont les droits de l’hyménée ? Où ce flambeau plus digne d’embraser un bûcher ? Ce n’est pas un amour furtif qui m’a liée à toi, c’est sous les yeux de Junon, qui préside au mariage, et de l’Hymen couronné de guirlandes, qu’il fut consacré. Mais non, ce n’est ni Junon ni l’Hymen, mais la triste Erinys qui, tout ensanglantée, l’éclaira de ses torches sinistres. Qu’avais-je affaire aux Argonautes ? Qu’avais-je affaire au vaisseau de Minerve ? Nautonier Tiphys, que t’importait ma patrie ? Là n’étaient point le bélier à l’éclatante Toison d’or, ni Lemnos, la royale demeure du vieil Aetas.

J’avais résolu d’abord, mais ma destinée m’entraînait, de repousser cette cohorte étrangère à l’aide de mes bataillons féminins. Les femmes de Lemnos ne savent que trop vaincre des hommes. Avec d’aussi courageux soldats, je pouvais défendre ma vie. Je vis le héros dans nos murs. Je lui donnai un asile dans mon palais et dans mon coeur. Là s’écoulèrent pour toi deux étés et deux hivers. Le temps de la troisième moisson était venu, lorsque, forcé de mettre à la voile, tu m’adressas ces paroles, en versant un torrent de larmes : « On m’entraîne, Hypsipyle, mais que les destins m’accordent seulement de revenir ! Je m’éloigne. Ton époux, je le serai toujours. Tu portes dans ton sein un gage de notre union. Qu’il vive, qu’il soit notre enfant à tous deux ».

A ces mots, des larmes coulèrent sur ton visage trompeur, et je me souviens que tu ne pus en dire davantage. L’Argo te vit monter le dernier de tes compagnons sur son bord sacré. Il vole à travers les flots. Le vent a enflé ses voiles. L’onde azurée se dérobe sous la carène qui fuit. Tes yeux restent fixés sur la terre, et les miens sur les eaux. Une tour, d’où la vue s’étend au loin, domine les ondes. J’y monte. Des pleurs inondent mon visage et mon sein. Je regarde à travers ces larmes, et, servant l’ardeur de mes désirs, mes yeux ont alors une portée qui leur était inconnue. Je fais de chastes prières. Craintive, j’adresse au ciel des voeux, que maintenant encore je dois acquitter, puisque tu es sauvé. Moi acquitter ces voeux ! Médée profiter de mes voeux ! Mon coeur souffre, et l’amour, pour le remplir, s’y joint au ressentiment. Je porterai aux temples des offrandes, parce que Jason vivant est perdu pour moi. Le sang d’une victime immolée sera le prix de mon malheur !

Je ne fus jamais sans trouble, il est vrai. Toujours je craignais que ton père ne se choisît une bru dans une des villes d’Argos. J’ai craint les femmes de la Grèce. C’est une concubine barbare qui m’a nui. C’est d’une ennemie que je ne soupçonnais pas que me vient ma blessure. Ce n’est du moins ni sa beauté ni son mérite qui peuvent plaire. Elle t’a séduit par ses enchantements. Sa faux magique moissonne des plantes funestes. Elle a appris à faire descendre, malgré elle, la Lune du char qui la porte, et à plonger dans les ténèbres les coursiers du Soleil. Elle sait imposer un frein aux ondes, arrêter les fleuves dans leur cours oblique, déplacer les forêts et faire mouvoir les rochers qu’elle anime. Elle erre parmi les tombeaux, la chevelure flottante et en désordre. Elle enlève aux bûchers encore tièdes les ossements qu’elle a choisis. Son infernal pouvoir s’étend sur les absents. Elle pique des images de cire, et enfonce d’imperceptibles traits dans un foie qu’elle tourmente. Son art a d’autres secrets que je préfère ignorer. Un philtre est un odieux moyen de faire naître l’amour, qui ne se doit accorder qu’aux vertus et qu’à la beauté.

Peux-tu la presser dans tes bras ? Peux-tu, étendu sur la même couche, goûter, dans le silence des nuits, un sommeil tranquille ? Le joug qu’on impose aux taureaux, elle te l’a fait subir. Le pouvoir qui assoupit le dragon féroce, c’est celui-là qui t’a charmé. Ajoute qu’elle se flatte d’avoir partagé la gloire de tes exploits et de ceux de tes compagnons. Cette épouse est une rivale qui détruit les titres de son époux. Des partisans de Pélias imputent tes succès à ses enchantements, et le peuple le croit d’après eux. Ce n’est pas le fils d’Aeson, mais la fille d’Aetes, des bords du Phase, qui enleva la Toison d’or du bélier de Phryxus. Tu n’es approuvé ni d’Alcimède ta mère (consulte-la plutôt), ni de ton père, qui voit venir une épouse des régions glaciales. Ah ! qu’elle se cherche un époux près du Tanaïs, dans les marais de l’humide Scythie, et jusqu’aux sources du Phase, sa patrie.

Fils volage d’Aeson, plus inconstant que la brise printanière, pourquoi tes promesses ne sont-elles d’aucun poids ? Tu étais mon époux en quittant ces bords, tu ne l’es plus en les revoyant. Que je sois ta femme à ton retour, comme je l’étais à ton départ ! Si la noblesse et des noms glorieux te touchent, eh bien ! tu vois en moi la fille de Thoas, descendant de Minos. J’ai Bacchus pour aïeul. L’épouse de Bacchus efface par l’éclat de la couronne qu’elle porte celui des astres moindres qu’elle. La dot que je t’apporterai sera Lemnos, terre si favorable à qui la cultive. Parmi de tels avantages, je puis me compter aussi.

Maintenant même je suis mère. Félicite-nous tous deux, Jason. L’auteur de ma grossesse m’en avait rendu le poids bien doux. Le nombre même ajoute à mon bonheur, et par la faveur de Lucine, j’ai donné le jour à des jumeaux, double gage de notre tendresse. Si tu demandes à qui ils ressemblent, on te reconnaît en eux. Ils ne savent pas tromper. Le reste, ils le tiennent de leur père. Je voulais qu’on te les portât comme en ambassade au nom de leur mère, mais la crainte d’une marâtre cruelle m’a retenue au moment de ce départ. J’ai redouté Médée. Médée est plus qu’une marâtre. Les mains de Médée sont exercées à tous les crimes. Elle qui a pu disperser dans les champs les membres déchirés d’un frère épargnerait-elle mes enfants ?

Cette femme cependant, ô insensé qu’ont égaré les poisons de Colchos ! tu la préfères, dit-on, à Hypsipyle. Vierge adultère, c’est par l’infamie qu’elle s’est fait connaître à son époux. Une flamme pudique m’a donnée à toi, comme toi à moi. Elle a trahi son père. J’ai dérobé Thoas à la mort. Elle a fui Colchos. Lemnos, ma patrie, est mon séjour. Qu’importe la vertu si la scélératesse peut triompher d’elle, si des forfaits sont sa dot et lui méritent un époux ? Je réprouve le crime des femmes de Lemnos, mais il ne m’étonne pas, Jason. Le ressentiment fait une arme de tout a ceux qu’il transporte. Dis-moi, si, poussés par des vents furieux, comme ils eussent dû l’être, vous fussiez entrés dans mon port, ta compagne et toi, et si j’étais allée à ta rencontre avec nos deux enfants à mes côtés, la terre n’eût-elle pas dû, à ta prière, s’ouvrir sous tes pas ? De quel oeil, époux criminel, aurais-tu vu ces enfants, m’aurais-tu vue moi-même ? Quelle mort n’avais-tu pas méritée pour prix de ta perfidie ? Près de moi, tu aurais été en sûreté. J’eusse épargné tes jours, non que tu en sois digne, mais je ne sais pas être cruelle. J’eusse assouvi dans le sang de cette concubine mes regards et ceux de l’homme que m’ont ravi ses poisons. Pour Médée je serais une autre Médée.

Si, du séjour où il règne, Jupiter daigne entendre et exaucer mes voeux, que celle qui a usurpé ma couche éprouve le malheur dont gémit Hypsipyle ! Qu’elle-même sanctionne ses lois, et que, comme j’ai été délaissée, malgré mon titre d’épouse et de mère de deux enfants, elle en pleure un nombre égal, et perde son époux ! Qu’elle ne conserve pas longtemps celui que lui soumit son art odieux ! Qu’elle en soit abandonnée, et que de plus grands malheurs la poursuivent ! Qu’elle soit exilée, et cherche un asile dans tout le globe ! Que, redevenant ce que cette soeur fut pour son frère, ce que cette fille fut pour son malheureux père, elle soit, autant que pour eux, cruelle pour ses enfants et pour son époux ! Qu’après avoir lassé et les mers et la terre, elle tente le chemin des airs ! Qu’elle erre ainsi sans secours, sans espoir, partout couverte du sang des siens. Voilà ce que demande la fille de Thoas, dépouillée de ses droits d’épouse. Vivez, époux dignes l’un de l’autre, sur une couche que les dieux maudissent. » Ovide, Les Héroïdes, Epitre 6, « Hypsypile à Jason » (traduction de Théophile Baudement), Paris, Nisard – Firmin-Didot, Collection des Auteurs Latins, 1876.