Charles d’Anjou, dit Martel (…, 1271 – Naples, 1295) : fils aîné du roi de Sicile Charles II d’Anjou et de Marie de Hongrie [1]Marie de Hongrie (1257 – 1323) : fille d’Étienne V de Hongrie. Elle devient reine consort de Naples et d’Albanie à la suite de son mariage avec Charles II d’Anjou, sœur et héritière de Ladislas IV, roi de Hongrie. C’est par Marie de Hongrie que Charles Martel est l’héritier légitime du royaume de Hongrie., il fut roi titulaire de Hongrie de 1290 jusqu’à sa mort prématurée.
Dante, qui a rencontré Charles Martel [2]En 1294, Charles Martel s’est rendu à Florence, où il a été reçu par une délégation de la Seigneurie dont faisait partie Dante Alighieri. A cette occasion, il semble que le poète et le jeune prince angevin aient appris à s’apprécier du fait de leurs goûts littéraires communs., lui dédie deux passages de la Divine Comédie. Un premier, d’une longueur inaccoutumée, dans lequel, empli d’une intense émotion, il évoque sa rencontre avec l’âme du prince dans le troisième ciel du Paradis :
[…] « Deh, chi siete ? » fue
la voce mia di grande affetto impressa.
E quanta e quale vid’ io lei far più e
per allegrezza nova che s’accrebbe,
quando parlai, a l’allegrezze sue !
Così fatta, mi disse : « Il mondo m’ebbe
giù poco tempo ; e se più fosse stato,
molto sarà di mal, che non sarebbe.
La mia letizia mi ti tien celato
che mi raggia dintorno e mi nasconde
quasi animal di sua seta fasciato.
Assai m’amasti, e avesti ben onde ;
che s’io fossi giù stato, io ti mostrava
di mio amor più oltre che le fronde.
Quella sinistra riva che si lava
di Rodano poi ch’è misto con Sorga,
per suo segnore a tempo m’aspettava,
e quel corno d’Ausonia che s’imborga
di Bari e di Gaeta e di Catona,
da ove Tronto e Verde in mare sgorga.
Fulgeami già in fronte la corona
di quella terra che ’l Danubio riga
poi che le ripe tedesche abbandona.
[…] « Par Dieu, qui êtes-vous ? », dis-je
la voix empreinte d’une grande tendresse. [3]Dante montre qu’il connaît son interlocuteur et qu’il nourrit pour lui une profonde amitié.
Et je la vis devenir plus haute et plus vive comme si une allégresse nouvelle s’ajoutait, quand je parlais, à sa propre allégresse ! Ainsi faite, elle me dit : « Le monde en bas m’eut peu de temps [4]Charles Martel mourut très jeune, à 24 ans. Pour plus de détails sur la vie de Charles Martel, voir ici. ; et si j’y étais resté plus,
beaucoup de maux qui seront, ne seraient pas.
Ma joie me dérobe à ta vue
car elle irradie tout à l’entour et me dissimule
comme l’animal dans son cocon de soie. [5]Au Paradis, Dante représente les esprits comme des « flammes » d’autant plus brillantes qu’elles sont joyeuses. Charles Martel ne peut voir Dante : il est aveuglé par la lumière éblouissante de la flamme qui l’enveloppe comme le vers du bombyx l’est par son cocon de soie.
Tu m’aimas beaucoup, et tu avais raison ;
car si j’étais resté ici-bas, je te montrais
de mon amour plus que les seules frondaisons. [6]On peut rapprocher ces paroles de Charles Martel de celles de Brunetto Latini au Chant XV de l’Enfer : « e s’io non fossi sì per tempo morto, / veggendo il cielo a te così benigno, / dato t’avrei a l’opera conforto » (« et si je n’étais pas mort trop tôt, / voyant le ciel t’être aussi favorable, / je t’aurais encouragé dans ton œuvre », vv. 58-60). Ce rapprochement … Poursuivre
Cette rive que baigne sur la gauche
le Rhône après qu’il se mêle à la Sorgue, m’attendait, en temps voulu, pour son seigneur [7]Le territoire ainsi décrit par le fleuve qui le borde est le comté de Provence.,
et cette corne d’Ausonie qui de forts
se couvre, de Bari, à Gaète et Catona,
où le Tronto et le Verde se jettent dans la mer. [8]Les péninsules de la Calabre et des Pouilles donnent une forme de « faucille » au territoire napolitain, d’où l’expression de « corno d’Ausonia » (Ausonia étant l’Italie). « Imborgo… » les trois forts (ou bourgs fortifiés ?) construits aux trois extrémités de cette « corne » qu’est le royaume de Naples ont été choisies pour leur portée symbolique ; ainsi, … Poursuivre.
Déjà resplendissait sur mon front la couronne de cette terre que le Danube arrose
après avoir abandonné les rives allemandes. [9]Charles Martel, bien qu’héritier du trône du royaume de Hongrie par sa mère Marie, n’a jamais réellement porté la couronne de Saint Étienne, symbole de la monarchie hongroise.[10]Dante ALIGHIERI, La divine comédie [v. 1304-1321] (éd. sous la direction de Carlo Ossola, trad. de Jacqueline Risset), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2021, Paradis, VII, 44-66, pp. 600-602.
Dans un second passage, cette fois au Chant IX, on peut encore lire :
Da poi che Carlo tuo, bella Clemenza,
m’ebbe chiarito, mi narrò li ‘nganni
che ricever dovea la sua semenza ;
ma disse : «Taci e lascia muover li anni » ;
sì ch’io non posso dir se non che pianto
giusto verrà di retro ai vostri danni.
E già la vita di quel lume santo
rivolta s’era al Sol che la rïempie
come quel ben ch’a ogne cosa è tanto.
Ahi anime ingannate e fatture empie,
che da sì fatto ben torcere i cuori,
drizzando in vanità le vostre tempie !
Après que ton Charles, belle Clémence,
m’eut éclairé, il me conta les trahisons
que devait recevoir sa descendance ;
mais il dit : « Tais-toi, et laisse passer les ans » ;
je ne peux donc rien dire, sinon
qu’un juste pleur suivra votre infortune.
Et déjà la vie de cette lumière sainte
s’était tournée au soleil qui la comble
comme au bien qui suffit à toute chose.
Ah ! âmes trompées, créatures impies,
qui détournez vos cœurs d’un pareil bien,
dressant le front vers des vanités ! [11]Dante ALIGHIERI, op. cit., IX, 1-12, pp. 606-607.
Notes
| 1↑ | Marie de Hongrie (1257 – 1323) : fille d’Étienne V de Hongrie. Elle devient reine consort de Naples et d’Albanie à la suite de son mariage avec Charles II d’Anjou, sœur et héritière de Ladislas IV, roi de Hongrie. C’est par Marie de Hongrie que Charles Martel est l’héritier légitime du royaume de Hongrie. |
|---|---|
| 2↑ | En 1294, Charles Martel s’est rendu à Florence, où il a été reçu par une délégation de la Seigneurie dont faisait partie Dante Alighieri. A cette occasion, il semble que le poète et le jeune prince angevin aient appris à s’apprécier du fait de leurs goûts littéraires communs. |
| 3↑ | Dante montre qu’il connaît son interlocuteur et qu’il nourrit pour lui une profonde amitié. |
| 4↑ | Charles Martel mourut très jeune, à 24 ans. Pour plus de détails sur la vie de Charles Martel, voir ici. |
| 5↑ | Au Paradis, Dante représente les esprits comme des « flammes » d’autant plus brillantes qu’elles sont joyeuses. Charles Martel ne peut voir Dante : il est aveuglé par la lumière éblouissante de la flamme qui l’enveloppe comme le vers du bombyx l’est par son cocon de soie. |
| 6↑ | On peut rapprocher ces paroles de Charles Martel de celles de Brunetto Latini au Chant XV de l’Enfer : « e s’io non fossi sì per tempo morto, / veggendo il cielo a te così benigno, / dato t’avrei a l’opera conforto » (« et si je n’étais pas mort trop tôt, / voyant le ciel t’être aussi favorable, / je t’aurais encouragé dans ton œuvre », vv. 58-60). Ce rapprochement n’est sans doute pas fortuit entre les deux « protecteurs » du poète. |
| 7↑ | Le territoire ainsi décrit par le fleuve qui le borde est le comté de Provence. |
| 8↑ | Les péninsules de la Calabre et des Pouilles donnent une forme de « faucille » au territoire napolitain, d’où l’expression de « corno d’Ausonia » (Ausonia étant l’Italie). « Imborgo… » les trois forts (ou bourgs fortifiés ?) construits aux trois extrémités de cette « corne » qu’est le royaume de Naples ont été choisies pour leur portée symbolique ; ainsi, Catona est un port de Calabre où Charles Ier d’Anjou réunit sa flotte en 1282, pendant les Vêpres siciliennes, en vue de reconquérir Messine. |
| 9↑ | Charles Martel, bien qu’héritier du trône du royaume de Hongrie par sa mère Marie, n’a jamais réellement porté la couronne de Saint Étienne, symbole de la monarchie hongroise. |
| 10↑ | Dante ALIGHIERI, La divine comédie [v. 1304-1321] (éd. sous la direction de Carlo Ossola, trad. de Jacqueline Risset), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2021, Paradis, VII, 44-66, pp. 600-602. |
| 11↑ | Dante ALIGHIERI, op. cit., IX, 1-12, pp. 606-607. |
