Le Dit du pet au vilain, Le Pet au vilain ou Le Pet du vilain [1]Non daté, le fabliau (*) est peut-être une « œuvre de jeunesse » selon Michel Zink : « L’absence de toute doctrine, de toute polémique en dehors du traditionnel mépris des vilains, de tout engagement de l’auteur, laisse supposer qu’il s’agit d’une œuvre de jeunesse ». Rutebeuf, Œuvres complètes (texte établi, traduit, annoté et présenté … Poursuivre
En Paradis l’esperitable
Ont grant part la gent cheritable,
Mès cil qu’en aus n’ont charité,
Ne bien, ne pais, ne loiauté,
Si ont failli à cele joie.
Ne ne cuit que ja nus en joie,
S’il n’a en li pitié humaine.
Ce di je por la gent vilaine,
C’onques n’amerent clerc ne prestre,
Si ne cuit pas que Diex lor preste
En Paradis ne leu ne place.
Onques à Jhesu Crist ne place
Que vilainz ait herbergerie
Avec le Fil sainte Marie ;
Car il n’est raison ne droiture,
Ce trovons nous en Escriture ;
Paradis ne pueent avoir
Por deniers ne por autre avoir;
Et à Enfer ront il failli,
Dont li maufé sont maubailli ;
Si orrez par quel mesprison
Il perdirent celle prison.
Jadis fu uns vilains enfers ;
Appareillez estoit Enfers
Por l’ame au vilain recevoir ;
Ice vous di je bien por voir,
Uns deables i ert venuz,
Par cui li drois ert maintenuz.
Un sac de cuir au cul li pent,
Maintenant que leanz descent,
Que li maufez cuide sans faille
Que l’ame par le cul en saille.
Mais li vilains por garison
Avoit ce soir prise poison,
Tant ot mengié bon buef as aus,
Et dou gras humé qui fus chaus
Que la pance n’estoit pas mole,
Ainz li tent com corde à citole,
N’a mès doute qu’en soit periz,
Car, si puet poirre, il est gariz.
A cest esfort forment s’esforce,
A cest esfort met il sa force ;
Tant s’efforce, tant s’esvertue,
Tant se torne, tant se remue,
C’uns pet en saut qui se desroie,
Li saz emplist, et cil le loie,
Quar li maufés par penitance
Li ot aus piez foulé la pance ;
Et en dit bien en reprovier
Que Trop estraindre fait chier.
Tant ala cil qu’il vint à porte,
Atout le pet qu’en sac aporte ;
En Enfer jete sac et tout,
Et li pez en sailli à bout.
Estes vous chascun des maufez
Mautalentiz et eschaufez,
Et maudient l’ame au vilain ;
Chapitre tindrent l’endemain,
Et s’accordent à cel acort
Que jamais nus ame n’aport
Qui de vilain sera issue ;
Ne puet estre qu’ele ne pue.
Ainsin s’acorderent jadis
Qu’en Enfer, ne en Paradis,
Ne puet vilains entrer sans doute.
Oï avez la raison toute.
Rutebuez ne set entremetre
Où l’en puisse ame à vilain metre,
Qu’ele a failli à ces .II. regnes ;
Or voist chanter avec les raines,
Que c’est li mieudres qu’il i voie,
Ou el tiegne droite la voie,
Por sa pénitence alegier,
En la terre au pere Audigier ;
C’est en la terre de Cocusse,
Où Audigiers chie en s’aumusse.
Explicit le pet au vilain [2]Rutebeuf, « Le Pet au Vilain », Recueil général et complet des fabliaux des XIIIe et XIVe siècles, Tome III, Texte établi par Anatole de Montaiglon et Gaston Raynaud, Paris, Librairie des Bibliophiles, 1872, pp. 103-105)..
« Au paradis du ciel, il y a large place pour les gens charitables. Mais ceux qui n’ont en eux ni charité, ni sagesse, ni bonté, ni sincérité, sont exclus de cette joie. Et je ne crois pas, à vai dire, que quelqu’un ait une chance de jouir du paradis s’il n’y a pas en lui un peu d’humanité. Je dis cela pour la race des vilains depuis toujours détestés par les clercs et les prêtres [3]L’irréligion des vilains, sur quoi l’auteur fonde ici leur exclusion du paradis, est une constante dans la littérature des fabliaux. ; et je ne crois pas qu’en paradis Dieu leur réserve une place. Jamais ne plaise à Jésus-Christ que les vilains aient hébergement avec le fils de sainte Marie. Ce ne serait ni sage ni juste, comme il est dit dans l’Écriture. S’ils ne peuvent obtenir place en paradis par de l’argent ou tout autre moyen, l’enfer aussi leur est interdit, ce qui fait bien du tort aux diables. Vous allez entendre par quelle méprise la prison des enfers leur fut interdite.
Il y avait jadis un vilain qui était malade, et l’enfer avait tout préparé pour recevoir son âme, je vous dis la pure vérité. Un diable donc est arrivé pour faire respecter les droits de l’enfer. Une fois entré chez le vilain, il lui suspend au cul un sac de cuir, car le diable est convaincu que l’âme va s’en aller par le cul [4]Dans les images produites au Moyen Âge, il arrive que l’on voie l’âme du défunt, représentée sous forme d’une petite figure humaine nue, quitter le corps par sa bouche pour monter vers le ciel.. Mais le vilain pour se guérir avait ce soir-là pris une potion. Il avait tant avalé de bon bœuf à l’ail et de bouillon bien gras et bien chaud que sa panse, loin d’être molle, était tendue comme une corde de citole [5]Citole : « Instrument à cordes pincées, diminutif de la Cithare et du Cistre du Moyen Âge. La citole avait cependant une assez grande ressemblance avec la Guiterne (*) ; mais son corps, très allongé, avait un manche fort court, le son était doux et les cordes pincées avec le plectre servaient bien à accompagner le chant. Au XIIIe siècle, les luthiers se nommaient Citoleurs. » … Poursuivre. Il n’a plus peur de trépasser : il sera guéri s’il peut maintenant sortir un pet. Il s’efforce en mettant forte force, Il fait effort de toute sa force ; il s’efforce tant, et tellement s’évertue, tant se tortille, tant se remue qu’il lâche un pet magnifique. Le pet remplit le sac et le diable le ferme avec une corde. Disons que le diable, pour sa pénitence, lui avait piétiné la panse, et comme dit le proverbe : trop comprimer la panse finit par faire chier..
Toujours est-il que le diable refait le chemin jusqu’à la porte de l’enfer, avec le pet enfermé dans le sac. En enfer, il jette le sac et tout, et le pet s’en échappe. Tous les diables indignés et très en colère maudissent l’âme du vilain. Ils tinrent conseil le lendemain et tombèrent d’accord sur ce point : personne ne pourra plus apporter une âme sortie du corps d’un vilain ; elle pue trop en effet, et on ne peut rien y faire. Résultat de cette décision : Le vilain à qui le paradis est interdit ne peut pas non plus aller en enfer, et vous en savez la raison.
Rutebeuf ne pourrait, à vrai dire, désigner un endroit où placer l’âme des vilains depuis que les portes du ciel et de l’enfer lui sont fermées. Peut-être qu’elle pourrait aller chanter avec les grenouilles, c’est à son avis, ce qu’elle aurait de mieux à faire, ou alors qu’elle s’en aille tout droit, pour alléger sa pénitence, au pays du père d’Audigier [6]Audigier est une parodie à la fois de la chanson de geste et du roman d’éducation courtois, « vraisemblablement [composée] à la fin du XIIe siècle ou au tout début du XIIIe, [qui] a longtemps dérouté une critique prompte à s’effaroucher de son débordement ordurier. Il est vrai que si la chanson, qui narre les aventures du comte Turgibus et de son fils, emprunte une forme et … Poursuivre, qui vit au pays de Cocuce, où Audigier chie dans son bonnet. »
Notes
| 1↑ | Non daté, le fabliau (*) est peut-être une « œuvre de jeunesse » selon Michel Zink : « L’absence de toute doctrine, de toute polémique en dehors du traditionnel mépris des vilains, de tout engagement de l’auteur, laisse supposer qu’il s’agit d’une œuvre de jeunesse ». Rutebeuf, Œuvres complètes (texte établi, traduit, annoté et présenté par Michel Zink), Paris, Classiques Garnier, coll. « Lettres gothiques », 2001, p. 63.)
(*) Fabliau (du picard, lui-même issu du latin fabula [« fable », « petit récit »]) : nom donné dans la littérature française du Moyen Âge à de petites histoires simples et amusantes, définies comme des contes à rire en vers. Leur vocation est de distraire et de faire rire, mais ils peuvent prétendre offrir une leçon morale, parfois ambiguë. Ils comportent très souvent une satire qui porte avec une remarquable constance sur quelques catégories sociales parmi lesquelles le clergé, bas et haut, ou les vilains (voir notes 4 et 5 ci-dessous) ; les femmes n’y sont pas davantage épargnées. Souvent osés ou grivois, ils sont parfois même franchement scatologiques. |
|---|---|
| 2↑ | Rutebeuf, « Le Pet au Vilain », Recueil général et complet des fabliaux des XIIIe et XIVe siècles, Tome III, Texte établi par Anatole de Montaiglon et Gaston Raynaud, Paris, Librairie des Bibliophiles, 1872, pp. 103-105). |
| 3↑ | L’irréligion des vilains, sur quoi l’auteur fonde ici leur exclusion du paradis, est une constante dans la littérature des fabliaux. |
| 4↑ | Dans les images produites au Moyen Âge, il arrive que l’on voie l’âme du défunt, représentée sous forme d’une petite figure humaine nue, quitter le corps par sa bouche pour monter vers le ciel. |
| 5↑ | Citole : « Instrument à cordes pincées, diminutif de la Cithare et du Cistre du Moyen Âge. La citole avait cependant une assez grande ressemblance avec la Guiterne (*) ; mais son corps, très allongé, avait un manche fort court, le son était doux et les cordes pincées avec le plectre servaient bien à accompagner le chant. Au XIIIe siècle, les luthiers se nommaient Citoleurs. » (Albert Jacquot, Dictionnaire des instruments de musique, Paris, Librairie Fischbacher, 1886).
(*) Guiterne : La guiterne est un instrument de musique médiéval à cordes pincées. La guiterne est jouée avec un plectre et a des cordes en boyau, comme on peut voir dans les enluminures de manuscrits commençant au XIIIe siècle. Elle est en forme de demi-poire et monoxyle : le corps et le manche étant construits d’une même pièce de bois. La guiterne a habituellement trois ou quatre cordes doubles bien qu’un exemple avec cinq chœurs (cordes doubles) soit répertorié. |
| 6↑ | Audigier est une parodie à la fois de la chanson de geste et du roman d’éducation courtois, « vraisemblablement [composée] à la fin du XIIe siècle ou au tout début du XIIIe, [qui] a longtemps dérouté une critique prompte à s’effaroucher de son débordement ordurier. Il est vrai que si la chanson, qui narre les aventures du comte Turgibus et de son fils, emprunte une forme et des thématiques épiques, c’est pour les situer dans un véritable cloaque : tout y est prétexte à évoquer les excréments, de la conception du héros à son mariage final en passant par ses exploits guerriers. » Chloé Chalumeau, « La scatologie dans Audigier : de la chanson de geste au fabliau », Questes, Revue pluridisciplinaire d’études médiévales, 21, 2011, Grivoiserie, pornographie, scatologie, p. 55-71. |
