Au Moyen Âge, le vilain [1]Selon son étymologie (villanus, dérivé de villa : exploitation rurale à l’époque gallo-romaine), le vilain désigne un habitant de la campagne. est un paysan libre, contrairement au serf. Il cultive la terre de la tenure [2]La tenure, mode de concession d’une terre, en vertu duquel une personne n’en possède que la jouissance, à titre précaire, s’inscrit dans le système féodal, dont elle est un élément essentiel. Elle est distincte du fermage et du métayage qui sont des contrats civils et qui n’apparaissent que vers 1450 pour se développer sous l’Ancien Régime. que lui désigne le seigneur, il paie les impôts seigneuriaux, et peut quitter cette terre à tout moment.
Un deuxième sens semble s’être rapidement attaché au premier, et bien des fois, les deux se confondent. Le vilain désigne alors un paysan de métier, mais aussi et presque par voie de conséquence, un être rustre, naïf, et sans manière. Ce vilain là n’a pas d’éducation. Grossier, malotru, il souille tout ce qu’il touche et comme il est la « lie » de ce que la société peut produire de pire, il faut encore qu’il soit sale, puant et laid. Moralement, ce n’est guère mieux. Que l’on ne se fie jamais à lui, ni ne lui fasse de faveurs, il ne les rendra jamais car il est encore ingrat, peu charitable et ne tient pas ses engagements. Même l’entrée au paradis lui est interdite, ce qui, dans le contexte du moyen-âge chrétien, est le pire des châtiments qu’on puisse imaginer, a fortiori quand ce dernier s’applique à l’intégralité d’une classe sociale. Si les fabliaux n’épargnent pas grand monde et encore moins le personnel de l’église, il demeure difficile d’imaginer un personnage plus stigmatisé socialement que le vilain tel qu’il y est présenté la plupart du temps. A quelques nuances près, les normes de la bonne éducation et de la société semblent sans aucune prise sur lui. Ces divers caractères n’ont rien à voir avec son degré de richesse ou de pauvreté car aucune d’elles ne sauraient le laver de la fange dans laquelle il patauge, et qui décidément lui colle à la peau. En effet :
« […] se toz li avoirs et li ors
de cest mont estoit siens, par non,
n’ert li vilains se vilains non. » [3]« Quand tout l’avoir et tout l’or de ce monde seraient siens, le vilain encore ne serait que vilain. » (Le Despit au Vilain (l’Outrage au Vilain).
A cette figure caricaturale du vilain, travailleur de la terre dont la personnalité est repoussante à bien des égards, quelques auteurs de fabliaux viendront pourtant opposer un contre-pied. Là où Rutebeuf (Le Pet au vilain), le moquait et, ne sachant décidément pas quoi faire de son âme, lui refusait aussi bien l’entrée de l’Enfer que celle du Paradis, ces derniers finiront par lui concéder de justesse une place au Paradis, dusse-t-il lui-même l’arracher par sa hardiesse [4]Voir Le Vilain qui conquist Paradis par plait (Le vilain qui conquit le paradis en plaidant), dans lequel les apôtres Pierre, puis Thomas, et enfin Paul contestent à tour à l’âme d’un vilain le droit d’entrer au Paradis. Celui-ci développe plusieurs arguments justifiant de son bon droit, tout en mettant en cause celui des trois apôtres. Informé de l’incident, le Christ décide … Poursuivre.
