« Dilaceratio corporis »

C’est Barbier qui nous rapporte l’anecdote « épouvantable et particulière » dans son Journal, à la date de décembre 1723 : « On a ouvert le corps [du duc [1]Il s’agit de Philippe d’Orléans (Saint-Cloud, 1674 – Versailles, 1723), neveu du roi Louis XIV, régent de France pendant la minorité de Louis XV (1715-1723).], à l’ordinaire, afin de l’embaumer, et de mettre le cœur dans une boîte pour le porter au Val-de-Grâce. Pendant cette ouverture il y avoit dans la chambre un chien danois, au prince, qui, sans que personne ait eu le temps de l’en empêcher, s’est jeté sur le cœur et en a mangé les trois quarts, ce qui marqueroit une certaine malédiction ; car un chien comme celui-là ne doit pas être affamé, et pareille chose n’est jamais arrivée. Ce fait a été caché autant qu’on l’a pu ; mais il est absolument vrai. » [2]Edmond Jean Franco̧is Barbier, Chronique de la régence et du règne de Louis XV (1718-1763) ou Journal de Barbier, Nouvelle édition complète, Paris, Charpentier et Cie, 1885, t. 1, p. 319..

La division des corps (Dilaceratio corporis) après la mort est une pratique funéraire largement attestée en Europe à partir de la première moitié du XIIIe siècle. Autorisée par l’Église car jugée compatible avec leur résurrection intégrale au Jugement dernier, cette pratique consistait à ouvrir la dépouille d’un défunt, généralement d’un saint [3]Le démembrement des corps saints pouvait donner naissance à un véritable trafic ; il s’est poursuivi jusqu’à l’époque moderne. ou d’un personnage de haut rang [4]On agit ainsi avec le corps de saint Louis, dont le traitement résume à la fois la pratique de la dilaceratio proprement dite et celle de la distribution des reliques. Geoffroi de Beaulieu (*) relate d’abord en un premier chapitre, De corde ejus et intestinis in Sicilia translatis, comment, après la mort du roi devant Tunis en 1270, son corps fut ramené en entier en Sicile, les chairs … Poursuivre, afin de le vider en ôtant les parties les plus putrescibles, les entrailles, le cœur pouvant être mis à part. Contenues dans un sac de cuir, les entrailles étaient alors placées dans une urne métallique de pierre, ou dans un premier sarcophage avant, le cas échéant, d’être portées vers un lieu de sépulture distinct de celui du corps.

Certaines situations pouvaient exiger la mise en œuvre d’une pratique qualifiée de Mors Teutonicus : on séparait les membres du reste du corps, et on en faisait bouillir toutes les parties dans de l’eau salée ou dans du vin aromatisé afin de nettoyer les os en les séparant des chairs (excarnation) pour permettre ensuite leur transport vers des lieux de sépultures distants ou multiples (ou les deux à la fois).

Notes

Notes
1 Il s’agit de Philippe d’Orléans (Saint-Cloud, 1674 – Versailles, 1723), neveu du roi Louis XIV, régent de France pendant la minorité de Louis XV (1715-1723).
2 Edmond Jean Franco̧is Barbier, Chronique de la régence et du règne de Louis XV (1718-1763) ou Journal de Barbier, Nouvelle édition complète, Paris, Charpentier et Cie, 1885, t. 1, p. 319.
3 Le démembrement des corps saints pouvait donner naissance à un véritable trafic ; il s’est poursuivi jusqu’à l’époque moderne.
4 On agit ainsi avec le corps de saint Louis, dont le traitement résume à la fois la pratique de la dilaceratio proprement dite et celle de la distribution des reliques. Geoffroi de Beaulieu (*) relate d’abord en un premier chapitre, De corde ejus et intestinis in Sicilia translatis, comment, après la mort du roi devant Tunis en 1270, son corps fut ramené en entier en Sicile, les chairs furent séparées des os après cuisson dans l’eau, le cœur et les entrailles furent donnés à Charles Ier d’Anjou, roi de Sicile, frère du mort, et déposés dans l’abbaye de Monreale, près de Palerme. Dans les chapitres suivants, De adventu ossium sacrorum in Francia et De sepultura ejus apud Sanctum Dyonisium, le chroniqueur raconte le retour des ossements en France et leur dépôt à Saint- Denis.

(*) Geoffroi de Beaulieu : dominicain, confesseur de saint Louis, il accompagne le roi en Égypte et à Tunis, et ramène le corps du prince en France. Le 4 mars 1272, le pape Grégoire X, lui demande de rédiger une biographie du roi défunt, qu’il perçoit déjà comme digne de canonisation ; le chroniqueur exécute ce travail dans les années suivantes, et mourut probablement avant Grégoire X (janv. 1276), sans lui avoir offert son ouvrage, intitulé Vita et sancta conversatio piæ memoriæ Ludovici, quondam regis Francorum. Le manuscrit est longtemps resté dans la bibliothèque des dominicains d’Évreux avant d’être publié en 1617.

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