« De vulgari eloquentia »

De vulgari eloquentia [1]De l’éloquence vulgaire. (*)

(*) La langue est dite vulgaire (commune), par opposition au latin. L’italien vulgaro, de même que le français vulgaire (du lat. vulgaris « qui concerne la foule » ; « général, ordinaire, commun, banal »), dérivent de vulgus « le commun des hommes, la foule. »
: titre d’un essai inachevé de Dante Alighieri rédigé en latin. [2]L’ouvrage est rédigé en latin car il s’agissait d’un traité scientifique, mais il est profondément moderne pour son époque, comme le remarque Dante lui-même : « Puisque nous ne trouvons personne qui, avant nous, a traité en quelque façon de l’éloquence en langue vulgaire. » Il continue en affirmant que cette dernière surpasse le latin car il s’agit d’une … Poursuivre Il a probablement été écrit entre 1303 et 1304. Dans cet ouvrage, Dante divise les langues de l’Europe occidentale selon la façon de dire oui ; il distingue, d’une part, les langues du nord (langues germaniques) qui disent , et les langues du sud (langues romanes), d’autre part, qu’il divise en trois sous-groupes – « ydioma tripharium » (idiome triple) – qui se distinguent par leur particule affirmative. Il s’agit de la célèbre distinction entre langues d’oïl (oïl : oui en français) et langue d’oc (oc : oui en occitan), ainsi que langues du si (si : oui en italien). [3]Voir Henriette WALTER, L’aventure des langues en Occident : leur origine, leur histoire, leur géographie, Paris, Robert Laffont, 1994, p. 139 ; Michelle GALLY (dir.), Oc, oïl, si. Les langues de la poésie entre grammaire et musique, Paris, Fayard, 2010. :

« Totum vero quod in Europa restat ab istis, tertium tenuit ydioma, licet nunc tripharium videatur: nam alii oc, alii oil, alii sì affirmando locuntur, ut puta Yspani, Franci et Latini. […]

« Istorum vero proferentes oc meridionalis Europe tenent partem occidentalem, a Ianuensium finibus incipientes. Qui autem sì dicunt a predictis finibus orientalem tenent, videlicet usque ad promuntorium illud Ytalie qua sinus Adriatici maris incipit, et Siciliam. Sed loquentes oil quodam modo septentrionales sunt respectu istorum : nam ab oriente Alamannos habent et ab occidente et settentrione anglico mari vallati sunt et montibus Aragonie terminati; a meridie quoque Provincialibus et Apenini devexione clauduntur. » [4]Dante ALIGHIERI, De vulgari eloquentia, 8, 3-6 (éd. Enrico FENZI, avec la collaboration de Luciano FORMISANO et Francesco MONTUORI), Rome, Salerno editrice, 2012.

« Tout ce qui reste en Europe en dehors de ces territoires est occupé par un troisième idiome, même si celui-ci est aujourd’hui à l’évidence triparlier ; en effet les uns disent « oc », les autres « oïl », et les autres encore « si » pour affirmer, comme par exemple les Espagnols, les Français et les Italiens. […] »

« Entre ces peuples, ceux qui disent « oc » tiennent la partie occidentale de l’Europe [méridionale], à partir des frontières des Génois. Ceux qui disent « si » tiennent la partie orientale de ces frontières, soit jusqu’à ce promontoire d’Italie, d’oùt commence le golfe de la mer Adriatique jusqu’à la Sicile. Et ceux qui disent « oïl » sont en quelque sorte septentrionaux par rapport à ceux-ci ; ils ont en effet les Allemands à l’orient, ils sont protégés au septentrion et à l’occident par la mer anglaise ou gauloise et ils sont bornés par les montagnes d’Aragon ; au sud ils sont enfermés par les Provençaux et la courbe des Apennins. »

Ce traité, cependant, n’a eu aucune influence à son époque. À part quelques citations dans la Chronique de Villani [5]Giovanni Villani (Florence, v. 1276 – 1348) : Chroniqueur florentin, Giovanni Villani fit une carrière très classique de négociant, voyageant beaucoup durant une période initiale de formation (entre 1302 et 1308), puis occupant d’importantes fonctions politiques à Florence. Entraîné dans la faillite des Bardi et des Peruzzi en 1345, il meurt trois ans plus tard de la … Poursuivre et le Trattatello in laude di Dante [6]Le Trattatello in laude di Dante (Petit traité à la louange de Dante) est une biographie de Dante Alighieri écrite par Boccace entre 1357 et 1361. L’adjectif divina visant à qualifier la Commedia y est utilisé par Boccace pour la première fois. La locution italienne Divina Commedia, ne se répandit toutefois qu’à … Poursuivre de Boccace, l’œuvre a été oubliée pour réapparaître en 1529, date à laquelle Gian Giorgio Trissino [7]Gian Giorgio Trissino (Vicence, 1478 – Rome, 1550) : écrivain et poète de la Renaissance. en a publié une traduction. Le texte latin paraît ensuite à Paris (1577) grâce à l’exilé florentin Jacopo Corbinelli [8]Jacopo ou Giacomo Corbinelli (1535 – 1590) : philologue et érudit. Son frère Bernardo, sinon Jacopo lui-même, ayant été impliqué dans le complot de Pandolfo Pucci visant à assassiner Cosme Ier de Médicis, le jeune homme fut contraint de s’exiler toute la seconde moitié de sa vie en France où il fut le précepteur des fils de la reine Catherine de Médicis, et traduisit des … Poursuivre. Grâce à cette redécouverte au XVIe siècle, le traité de Dante a beaucoup influencé le débat sur l’italien, la questione della lingua, qui a eu lieu deux siècles après, mais il a également inspiré des auteurs dans toute l’Europe qui ont entrepris de proclamer l’éloquence de leurs « vulgaires » respectifs…

[9]DANTE, De vulgari eloquentia [1303-1305], De l’éloquence vulgaire, I-X, traduction du latin par Frédéric Magne, Paris, La Délirante, 1985, p. 20.

Notes

Notes
1 De l’éloquence vulgaire. (*)

(*) La langue est dite vulgaire (commune), par opposition au latin. L’italien vulgaro, de même que le français vulgaire (du lat. vulgaris « qui concerne la foule » ; « général, ordinaire, commun, banal »), dérivent de vulgus « le commun des hommes, la foule. »

2 L’ouvrage est rédigé en latin car il s’agissait d’un traité scientifique, mais il est profondément moderne pour son époque, comme le remarque Dante lui-même : « Puisque nous ne trouvons personne qui, avant nous, a traité en quelque façon de l’éloquence en langue vulgaire. » Il continue en affirmant que cette dernière surpasse le latin car il s’agit d’une langue naturelle, sans règles, qu’on apprend de sa propre nourrice, tandis que la grammaire, c’est-à-dire le latin, est une invention des érudits : « Il existe aussi ensuite un autre parler qui nous est secondaire, que les Romains nommèrent grammaire. » En effet il pensait à deux variétés linguistiques : pour lui la langue vulgaire dérivait d’une ancienne langue ‘naturelle’ à côté d’une autre pour laquelle on avait créé des règles, une grammaire, afin qu’elle reste stable et puisse servir dans le domaine de la culture. Il faut dire que Dante n’avait pas tout à fait tort en posant la question de cette façon car l’histoire des langues implique presque toujours la sélection d’une variété plutôt qu’une autre et la formulation de règles grammaticales pour qu’elle puisse s’adapter à toutes les circonstances. À l’époque de Dante et jusqu’au XVIe siècle, on pensait que la langue vulgaire ne possédait pas de « grammaire »… Dans la deuxième partie du passage cité plus bas, Dante présente une réflexion sur les langues d’Europe et les langues romanes en particulier. Il avait fait appel précédemment au mythe biblique de la Tour de Babel dont la construction avait suscité la colère de Dieu qui, en la détruisant, avait causé la confusion des langues (« la confusion vengeresse ») et avait ainsi créé les langues différentes. Dante classe les langues d’Europe en trois groupes, essentiellement les langues germaniques (plus les langues slaves et le hongrois), le grec et enfin les langues romanes, qu’il divise aussi en trois groupes – « ydioma tripharium » (idiome triple) – qui se distinguent par leur particule affirmative. Ceci est la célèbre distinction entre langue d’oïl (= oui en français) et langue d’oc (= oui en occitan), ainsi que lingua del sì (langue du si = oui en italien) ; Dante ignorait les variétés ibériques et le roumain.
3 Voir Henriette WALTER, L’aventure des langues en Occident : leur origine, leur histoire, leur géographie, Paris, Robert Laffont, 1994, p. 139 ; Michelle GALLY (dir.), Oc, oïl, si. Les langues de la poésie entre grammaire et musique, Paris, Fayard, 2010.
4 Dante ALIGHIERI, De vulgari eloquentia, 8, 3-6 (éd. Enrico FENZI, avec la collaboration de Luciano FORMISANO et Francesco MONTUORI), Rome, Salerno editrice, 2012.
5 Giovanni Villani (Florence, v. 1276 – 1348) : Chroniqueur florentin, Giovanni Villani fit une carrière très classique de négociant, voyageant beaucoup durant une période initiale de formation (entre 1302 et 1308), puis occupant d’importantes fonctions politiques à Florence. Entraîné dans la faillite des Bardi et des Peruzzi en 1345, il meurt trois ans plus tard de la peste noire. La Nova Cronica, ouvrage en dix livres dont il est l’auteur, représente pour l’historien une mine d’informations en tous genres sur la vie politique, économique et culturelle florentine du XIVe siècle. Elle se retrouve ainsi très fréquemment mentionnée comme source dans nombre d’études sur le sujet. Rédigée en langue vulgaire (florentin), c’est par ailleurs un texte d’un grand intérêt littéraire, qui place son auteur parmi les pères de la langue italienne, à l’égal, lit-on parfois, de son compatriote et contemporain Dante lui-même (!).
6 Le Trattatello in laude di Dante (Petit traité à la louange de Dante) est une biographie de Dante Alighieri écrite par Boccace entre 1357 et 1361. L’adjectif divina visant à qualifier la Commedia y est utilisé par Boccace pour la première fois. La locution italienne Divina Commedia, ne se répandit toutefois qu’à partir de l’édition de Ludovico Dolce en 1555.
7 Gian Giorgio Trissino (Vicence, 1478 – Rome, 1550) : écrivain et poète de la Renaissance.
8 Jacopo ou Giacomo Corbinelli (1535 – 1590) : philologue et érudit. Son frère Bernardo, sinon Jacopo lui-même, ayant été impliqué dans le complot de Pandolfo Pucci visant à assassiner Cosme Ier de Médicis, le jeune homme fut contraint de s’exiler toute la seconde moitié de sa vie en France où il fut le précepteur des fils de la reine Catherine de Médicis, et traduisit des œuvres profanes de l’italien vers le français, notamment celles de Boccace, Dante et Guicciardini (*).

(*) Francesco Guicciardini (Florence, 1483 – Arcetri, 1540) : historien, philosophe, diplomate et homme politique florentin.

9 DANTE, De vulgari eloquentia [1303-1305], De l’éloquence vulgaire, I-X, traduction du latin par Frédéric Magne, Paris, La Délirante, 1985, p. 20.

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