Benvenuto Cellini, « Saliera »


Benvenuto Cellini (Florence, 1500 – 1571)

Saliera (Salière de Francois Ier), 1540-1543.

Or, ébène, ivoire et émail, 26,3 x 21,5 cm.

Provenance : cadeau de Charles IX, roi de France à Ferdinand de Tyrol, en remerciement pour un service rendu [1]Charles IX ne pouvant être présent à son propre mariage avec Élisabeth d’Autriche, l’archiduc avait joué son rôle au cours de la cérémonie. La salière entre alors — en même temps que la coupe de Saint-Michel (Michaelsbecher), également offerte à cette occasion — dans les collections d’art des Habsbourg ; elle est conservée … Poursuivre.

Vienne, Kunsthistorisches Museum, Kunstkammer, 881.

Cet objet se compose d’une base ovale sur laquelle deux figures nues sont assises, se faisant face. Leur finition lisse est le fruit d’heures de martelage minutieux pour leur donner forme, tandis que le socle en ébène a été méticuleusement poli pour briller tel du marbre noir. Certaines surfaces en or ont été ornées d’émaux — un mélange de verres colorés fondus et préparés avec soin — selon une technique que l’artiste qualifiait de « grand art en soi. » Le commanditaire [2]Cette salière n’avait pas été conçue à l’origine pour le roi de France, mais pour le cardinal Hippolyte d’Este (*), qui finit par interrompre la commande lorsqu’elle menaça de devenir trop coûteuse et de nécessiter trop de temps. Lorsque François Ier demanda par la suite à Cellini de lui réaliser une « belle salière », l’artiste adapta ces projets … Poursuivre, le roi de France François Ier n’épargna aucune dépense pour l’exécution de cette commande exigeante. À la cour de France, cette salière n’était pas seulement prisée comme un objet d’art de la table luxueux servant à distribuer des condiments alors coûteux ; elle constituait aussi un point de départ pour des conversations intellectuelles, riche de significations attendant d’être déchiffrées par une élite cultivée et avertie en matière d’art.

Dans son autobiographie, Benvenuto Cellini a inclus une description détaillée de la salière, ce qui permet d’éclairer son iconographie et sa signification. Il identifie la figure féminine nue comme étant Tellus, la déesse-mère Terre, et la figure masculine nue comme Neptune, dieu de la mer — ou, dans une description ultérieure, simplement comme la Terre et la Mer. À côté de Neptune (ou de la Mer) se trouve un petit récipient en forme de navire destiné à contenir du sel, tandis qu’un temple jouxtant Tellus (ou la Terre) était prévu pour contenir du poivre. La figure masculine tient un trident dans sa main droite ainsi que des rênes soulignées de rubans en émail bleu (ces rênes ne sont pas réellement reliées aux hippocampes [3]Les hippocampes sont, depuis l’Antiquité, des symboles courants des marées ; ici, ils surgissent des vagues qui entourent le personnage, aux côtés d’autres poissons et créatures marines. situés de part et d’autre).

La figure féminine (Tellus) pose les doigts de la main droite sur une corne d’abondance placée à ses côtés, un attribut souvent associé aux personnifications de la nature. De la main gauche, elle presse son sein, geste fréquemment employé dans l’art du XVIe siècle pour évoquer la fertilité, la richesse et l’abondance naturelle. Tellus est entourée d’animaux et de fleurs ; elle repose sur une colline émaillée de vert, drapée d’une étoffe ornée de fleurs de lys. Le caractère luxueux et exotique du poivre — une épice largement importée d’Inde — est souligné par la tête et les pattes d’éléphant qui émergent du paysage sur lequel siège la figure. L’éléphant était en effet associé à cette région d’Asie du Sud.

Les postures des deux figures principales renvoient à la production du sel. Cellini écrit que les pieds de Neptune et de Tellus s’entrelacent « tout comme nous voyons certaines ramifications de la mer pénétrer dans les terres ». L’entrelacement des jambes était souvent utilisé dans l’art de la Renaissance pour suggérer une relation sexuelle. Cette pose constitue une allégorie des origines du sel, dont on pensait alors qu’il résultait du mélange de substances issues de la mer et de la terre. Pour un spectateur de la Renaissance, ces figures de la Terre et de la Mer évoquaient également les éléments Terre et Eau — deux des quatre éléments constitutifs de toute matière selon la théorie des humeurs, aux côtés du feu et de l’air. Le sel, le poivre, l’or et le verre étaient considérés comme appartenant à une même famille de matériaux dont les constituants principaux étaient la terre et l’eau. L’ensemble des matériaux utilisés par Cellini reflète cette union de la mer et de la terre.

La base est ornée de quatre figures en position allongée que l’on peut identifier, selon Cellini, comme la Nuit, le Jour, le Crépuscule et l’Aube ; ces figures s’inspirent des statues de Michel-Ange représentant ces mêmes allégories pour le tombeau des Médicis, dans la sacristie de San Lorenzo à Florence. Des personnifications des quatre vents ornent également la base de la salière ; représentés en buste, ils ont les joues gonflées comme s’ils soufflaient. Ils sont entourés d’instruments agricoles et musicaux, évoquant en miniature le monde façonné par l’homme. L’artiste a également su suggérer que cette harmonie entre la terre, la mer, les moments de la journée (nuit, jour, crépuscule et aube), les vents et la vie humaine émane, en dernière analyse, du pouvoir royal. Près du temple, Cellini a marqué la base de lettres « F » dorées (pour François), de fleurs de lys (emblème de l’héraldique royale française) et d’une salamandre (l’un des emblèmes personnels du roi).

Le temple évoque également la présence d’une force divine (pouvant tout aussi bien s’appliquer au roi, dans ce nouveau contexte, qu’à Dieu), ce qui convenait parfaitement à son commanditaire initial, le cardinal Hippolyte d’Este, destinataire initial de cet objet. En créant un microcosme (un monde en miniature), Cellini fait allusion à la domination du roi sur le monde naturel comme sur celui façonné par l’homme, un thème fréquent dans l’art de cour. Une œuvre telle que la salière offrait aux puissants commanditaires un miroir pour le moins flatteur.

Notes

Notes
1 Charles IX ne pouvant être présent à son propre mariage avec Élisabeth d’Autriche, l’archiduc avait joué son rôle au cours de la cérémonie. La salière entre alors — en même temps que la coupe de Saint-Michel (Michaelsbecher), également offerte à cette occasion — dans les collections d’art des Habsbourg ; elle est conservée au château d’Ambras, puis transférée au Kunsthistorisches Museum de Vienne au cours du XXe siècle. La paternité de l’œuvre est alors perdue, jusqu’à ce qu’un historien, Julius Schlosser, l’identifie vers 1900 grâce à la description faite par Cellini dans son Traité sur la sculpture et la manière de travailler l’or.
2 Cette salière n’avait pas été conçue à l’origine pour le roi de France, mais pour le cardinal Hippolyte d’Este (*), qui finit par interrompre la commande lorsqu’elle menaça de devenir trop coûteuse et de nécessiter trop de temps. Lorsque François Ier demanda par la suite à Cellini de lui réaliser une « belle salière », l’artiste adapta ces projets antérieurs, en y ajoutant notamment le socle.

(*) Hippolyte II d’Este, dit aussi le « cardinal de Ferrare » (Ferrare, 1509 – Rome, 1572) : membre de la maison d’Este, fils d’Alphonse Ier d’Este et de Lucrèce Borgia. Il fut un grand mécène d’artistes originaires de Florence et d’Italie, protégeant notamment le célèbre orfèvre et sculpteur florentin Benvenuto Cellini.

3 Les hippocampes sont, depuis l’Antiquité, des symboles courants des marées ; ici, ils surgissent des vagues qui entourent le personnage, aux côtés d’autres poissons et créatures marines.

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