« Noli me tangere »

L’épisode du Noli me tangere [1]La scène peut porter d’autre titres ; on trouve ainsi :
– Apparition à Marie-Madeleine.
– Apparition au tombeau.
– Le Christ jardinier.
– Le Christ à la bêche.
– en Italien, on rencontre aussi la formule : Apparizione di Gesù risorto alla Maddalena in forma di ortolana
évoque la rencontre de Jésus avec Marie Madeleine. « Noli me tangere » sont les paroles prononcées par le Christ à cette occasion. Celles-ci peuvent se traduire par « Ne me touche pas », ou « Ne me retiens pas ».

La scène se situe après la Résurrection mais avant l’Ascension, précisément le dimanche de Pâques.

« Le tombeau est vide. Elle n’y voit plus le corps. Elle s’affole dans le jardin. Elle tombe à genoux, et elle pleure.

« Il s’approche et la voit éplorée. A sa bêche [2]Fra Angelico, Noli me tangere, v. 1440. Florence, Couvent de San Marco., elle le prend pour un jardinier.
Il s’approche et lui dit : Femme, pourquoi pleures-tu ?
Mais une femme qui pleure un absent ne parle pas au premier venu.

« Il répète : Qui cherches-tu ?
Elle pense : Ce n’est qu’un jardinier. Elle répond : Si c’est toi qui l’a enlevé, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le chercher.
Il dit : Marie !

« A l’appel de son nom, elle frémit. Ce n’est qu’au moment où l’image l’appelle qu’elle le reconnaît à ses traits, à son corps. Ils se sont connus, il a déjà prononcé son prénom dans un souffle, elle le reconnaît. Elle ne fait qu’un tour sur elle-même.

« Elle s’écrie : Rabbouni ! (elle le porte dans son cœur comme l’enfant que son ventre ne porte pas).
Elle lance sa main vers lui.
Mais lui : Noli me tangere !
Ne me touche pas.

« Pourquoi ne veut-il pas qu’elle le touche ? Parce qu’on ne touche pas un mort à main nue.

« Il dit : Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon père.
Parce qu’elle ne doit plus adorer cette chair, qui a quitté la chair. Parce qu’un mort qu’on croit enlacer s’évapore comme une fumée.

« Touche avec les yeux, si tu veux, et profite encore une minute du tableau : le temps d’un pas de deux, d’une esquive. Un regret érotique dans le retrait des mains. Chez Pontormo [3]Jacopo Pontormo, Noli me tangere, 1452, Florence., sa main à lui effleure le sein d’elle. C’est le contact subtil ; un contact où celui qui touche n’est pas touché. Celle qui est touchée n’est pas touchante. Son bras gauche élancé vers lui semble même s’enfoncer dans la terre, y creuser un lit nocturne. […]

« Marie-Madeleine est la seule femme qui fut autorisée à donner au Christ une caresse corporelle. C’était une prostituée, et sa caresse fut exempte, paraît-il, de toute sensualité pour devenir un geste d’onction : elle embauma les pieds du Christ avec ses larmes. Extrême-onction amoureuse.

« Lorsque Marie Madeleine, après la crucifixion, va au tombeau avec la myrrhe, l’aloès et les aromates pour offrir une dernière libation au défunt, elle trouve le tombeau vide. Un homme s’approche, qu’elle ne reconnaît pas : elle le prend pour le jardinier. Ce n’est que lorsqu’il lui parle qu’elle reconnaît Jésus. Rabbi, dit-elle, et elle veut le toucher. Noli me tangere, « ne me touche pas », dit-il et il esquive d’un tour de hanche la main tendue de la femme.

« Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon père ».

« La défense de Jésus réactive peut-être le tabou antique, hygiénique autant que spirituel, du contact avec les morts. Tout l’imaginaire antique est en effet rempli de ces morts qu’on veut embrasser et qui s’évanouissent comme de la fumée au moment où on croit les toucher. Noli me tangere. Chez Titien [4]Titien, Noli me tangere, vers 1514. Londres, National Gallery., Jésus doit même protéger son sexe de l’avancée de la main de Marie-Madeleine. Chez Bronzino [5]Agnolo Bronzino, Noli me tangere, 1561. Paris, Musée du Louvre., les seins de Marie-Madeleine sont dressés alors qu’elle se projette en avant, vers ce corps dévêtu, athlétique et aérien, dont le suaire remonte vers l’aine comme s’il était tendu.

« A Madeleine, le Christ signifie que son corps n’est plus de ce monde ; c’est comme apparition, et dès lors comme image qu’il se présente à elle. Il lui défend d’adorer une image.

« Le Noli me tangere est un des motifs favoris des peintres :
Il représente la hiatus image/corps qui maintient la pulsion du spectateur à distance de ce corps énigmatique, qui est le Verbe incarné, qui ne se révèle qu’au moment où il parle, qui se dérobe au contact, à toute forme de capture sensuelle. Dans la peinture du Titien, il y a comme un regret érotique entre le Christ et Marie-Madeleine, une mélancolie sexuelle stylisée dans un pas de danse. [6]Mathieu BOUVIER, Noli me Tangere, dans www.pourunatlasdesfigures.net, dir. Mathieu Bouvier, La Manufacture, Lausanne (He.so) 2018, https://www.pourunatlasdesfigures.net/element/noli-me-tangere, consulté en ligne le 20/09/2026. »

I. Source écrite de l’épisode

Voir lien ci-dessus.

II. Iconographie

La scène se passe en extérieur, dans un jardin, parfois à proximité du tombeau ouvert auprès duquel, plus rarement [7]Voir Giotto, chapelle de l’Arena, à Padoue., les gardes demeurent plongés dans le sommeil.

Le Christ

  • est vêtu comme un jardinier mais peut également être simplement couvert d’un manteau qui évoque fortement le linceul du tombeau qu’il vient de quitter
  • porte, selon les cas, l’étendard de la Résurrection (Giotto, Padoue, Capella dei Scrovegni) ou une bêche (Fra Angelico, Florence, Museo di San Marco)
  • fait un geste d’éloignement à l’égard de la Madeleine (Fra Angelico, Florence, Museo di San Marco)

Marie Madeleine

  • est généralement (pas toujours) agenouillée devant le Christ
  • tend les bras vers le Christ (Duccio, Sienne, Museo dell’Opera Metropolitana del Duomo) où joint les mains en prière

Notes

Notes
1↑ La scène peut porter d’autre titres ; on trouve ainsi :
– Apparition à Marie-Madeleine.
– Apparition au tombeau.
– Le Christ jardinier.
– Le Christ à la bêche.
– en Italien, on rencontre aussi la formule : Apparizione di Gesù risorto alla Maddalena in forma di ortolana
2↑ Fra Angelico, Noli me tangere, v. 1440. Florence, Couvent de San Marco.
3↑ Jacopo Pontormo, Noli me tangere, 1452, Florence.
4↑ Titien, Noli me tangere, vers 1514. Londres, National Gallery.
5↑ Agnolo Bronzino, Noli me tangere, 1561. Paris, Musée du Louvre.
6↑ Mathieu BOUVIER, Noli me Tangere, dans www.pourunatlasdesfigures.net, dir. Mathieu Bouvier, La Manufacture, Lausanne (He.so) 2018, https://www.pourunatlasdesfigures.net/element/noli-me-tangere, consulté en ligne le 20/09/2026.
7↑ Voir Giotto, chapelle de l’Arena, à Padoue.

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