Pietro di Francesco degli Orioli, « Visitazione della Madonna a Santa Elisabetta e i Santi Antonio Abate, Antonio da Padova, Giovanni Battista, Nicola di Bari, Tommaso d’Aquino, Leonardo »

Pietro di Francesco degli Orioli (Sienne, 1458 – 1496)

Visitazione della Madonna a Santa Elisabetta e i Santi Antonio Abate, Antonio da Padova, Giovanni Battista, Nicola di Bari, Tommaso d’Aquino, Leonardo (Visitation de la Madone à sainte Elisabeth et les saints Antoine Abbé, Antoine de Padoue, Jean Baptiste, Nicolas de Bari, Thomas d’Aquin, Léonard), 1495.

Tempera sur panneau, 260 x 188 cm.

Inscriptions (sur la banderole enroulée autour de la fine croix de jean Baptiste) : « [ECCE AG]/NIUS DE/[I] »

Provenance : Église de Santo Spirito, Sienne.

Sienne, Pinacoteca Nazionale.

Que disent les Évangiles de la scène de la Visitation ? La relation de cet épisode de la vie de Marie ne se trouve pas ailleurs que dans le texte de Luc. Nous y apprenons que Marie, dorénavant enceinte de Jésus après l’Annonciation qui vient d’avoir lieu, et ayant appris par l’Ange que sa cousine Elisabeth portait elle aussi un enfant malgré son grand âge, s’est rendue chez elle pour lui rendre visite : « En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. » [1]

« Or, poursuit Luc, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : ‘Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni.' » C’est cet instant même que représente l’œuvre. Elisabeth (fig. 1) prend la main de Marie, et salue celle-ci. Sa bouche ouverte nous dit qu’elle est en train de prononcer les paroles bibliques. Et nous d’admirer une fois encore la précision avec laquelle la peinture rend compte des Écritures.

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La précision de la représentation par rapport au texte est grande pour ce qui concerne la rencontre entre les deux femmes, leur physionomie et les gestes ainsi que les mots qu’elles échangent. Elle l’est moins, c’est peu de le dire, lorsqu’il s’agit de décrire le cadre de cette rencontre ; elle ne l’est plus du tout lorsqu’elle décrit la présence d’une petite foule de personnages sur lesquels, bien évidemment, Luc ne dit mot (fig. 2).

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La scène telle qu’elle est rapportée par Luc se déroule « dans la maison de Zacharie. » Nous sommes cependant ici dans l’espace urbanistique ouvert d’une grande place, délimitée sur deux côtés par des maisons ressemblant à celles construites dans la Toscane du XVe s., face à un arc de triomphe dont les formes inspirées de l’antique redécouvert depuis peu expriment à nouveau le style qui s’est développé à la Renaissance. Le détail de l’ornementation de cet arc de triomphe mérite un examen attentif. Les bas-reliefs et les sculptures, sont représentés avec une minutie si grande qu’elle laisse peu de doute sur l’intention qui a déterminé le peintre à les placer sous les yeux du spectateur : certains d’entre eux évoquent des œuvres existantes (ainsi, les quatre chevaux ressemblent à s’y méprendre au quadrige qui orne la façade de la Basilique Saint-Marc, à Venise [2]), d’autres semblent venir enrichir et compléter l’iconographie de l’œuvre (le grand bas-relief qui orne le fronton de l’arc de triomphe [fig. 2], où l’on voit un prêtre entouré de deux officiants armés d’un encensoir qu’ils agitent, n’est-il pas l’évocation du grand-prêtre Zacharie [3], l’époux d’Elisabeth absent de l’image ?). Le fait même de représenter un arc de triomphe a-t-il un sens dans le contexte de la Visitation ? Doit-on l’interpréter comme un signe de victoire du pouvoir divin qui s’exprime à travers les deux naissances miraculeuses qui doivent advenir : celle du Précurseur (Jean Baptiste), et celle du Sauveur lui-même ? On notera avec intérêt, parmi les saints qui assistent, dans un parfait anachronisme, à la rencontre de la Mère de Jésus avec celle de Jean Baptiste, la présence, justement, du Précurseur lui-même : agenouillé au premier plan à gauche, il porte ses attributs traditionnels que sont la croix et la banderole qui s’enroule autour d’elle, sur laquelle ont peut lire les paroles prononcées lors de l’arrivée du Christ sur les bords du Jourdain, à l’endroit où Jean baptisait les païens convertis. Croisant les bras sur sa poitrine, il fait un signe d’acceptation de l’événement à venir, celui de la double naissance des enfants de Marie et d’Elisabeth, dont il est lui-même l’un des deux protagonistes. Bel exemple de dédoublement rendu possible par le biais de la peinture.

Dans cette œuvre qui mêle étroitement réalisme et symbolisme, apparaissent, au premier plan, plusieurs personnages immédiatement assimilés à des saints du fait de l’auréole qui cerne leur tête. Derrière Jean (fig. 3), sont présents Antoine Abbé, armé de son bâton d’ermite, et Antoine de Padoue. L’un des deux Antoine est âgé, l’autre est représenté jeune, comme il se doit. Le plus jeune porte un cœur qui permet de l’identifier à tous coups comme Antoine de Padoue.

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A droite du couple formé par Marie et Elisabeth, Nicolas de Bari et Thomas d’Aquin semblent en train de deviser. Peut-être l’échange concerne-t-il le contenu du livre que Thomas d’Aquin montre à Nicolas ? Léonard, à genoux à l’avant, sur la même marche que Jean Baptiste à qui il sert de contrepoids visuel, ne s’est pas séparé de l’instrument qui constitue son principal attribut iconographique (servant à entraver les mains des prisonniers, c’est le triste ancêtre des menottes) qui évoque la libération par Léonard d’individus  injustement incarcérés.

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Comme pour confirmer le caractère exceptionnel de l’événement auquel nous assistons (la rencontre de Marie et Elisabeth et à travers elle, l’annonce de deux naissances miraculeuses), la colombe du Saint Esprit est apparue au sommet de l’axe vertical de l’œuvre (fig. 2). Volant au-dessus de la scène les deux ailes largement ouvertes, elle est cernée d’un halo de lumière dorée, aux cercles concentriques, qui évoque, en l’inversant, le mouvement d’une eau que vient de troubler le jet d’un caillou, comme si le ciel venait d’être troué par la chute de la colombe qui vient de le traverser et de jaillir tout en haut, avant de venir s’immobiliser dans un vol stationnaire, au-dessus de la scène.

[1] Évangile de Luc (Lc 1, 39-40).

[2] Les Chevaux de Saint-Marc, Venise, Basilica di San Marco (fig. 6). Il s’agit de quatre éléments provenant de l’unique quadrige de bronze antique qui soit parvenu jusqu’à nos jours.

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[3] On sait que Zacharie, en tant que grand-prêtre, avait la responsabilité, au sein du Temple, de garantir l’encensement du Saint des saints.