Cristoforo di Bindoccio et Meo di Pero, « Sogno di Nabucodonosor »

Cristoforo di Bindoccio (Sienne, documenté de 1361 à 1407) e Meo di Pero (Sienne, documenté de 1370 à 1407), attr.

Sogno di Nabucodonosor (Songe de Nabuchodonosor), vers 1350-1375.

Fresque

Inscriptions :

  • (sur le fond rouge, au sommet de l’image) : « LAPIS PRECISIS. DE. ‘MONTE. SINE. MANIBUS’ STATUA NABUCHO.DENOSOR. REGI. QUID. DANIL. INTERPITAUT. SOMNIUM. REGI. » [1]
  • (au-dessus des jambes du personnage à qui appartient la main tendue) : « DISCREGIONE. EMA » [2]
  • (sur la bordure supérieure) : « […]M SINGNI[FI]CAT : QUATUOR. RENGNIA. MAIORE. MUNDI. TO ETATES. M[…] » [3]
  • (sous le tondo) : « [RI]CHEÇA. MALORD[INATA] » [4]

Provenance : In situ.

Asciano, Museo Civico Archeologico e d’Arte Sacra, Palazzo Corboli, Sala di Aristotele.

La fresque nous est parvenue dans un état très dégradé et lacunaire. Pas suffisamment, cependant, pour qu’il ne soit pas possible d’en comprendre le sujet, comme nous y invitent les fragments encore visibles ainsi que les inscriptions qui en confirment la nature : il s’agit bien du Songe de Nabuchodonosor, roi de Babylone, dont celui-ci obtint, après d’infructueuses tentatives auprès des mages et des magiciens, de connaître l’interprétation par Daniel, l’un des grands prophètes de l’Ancien Testament ainsi que prophète du Coran.

Plus qu’une interprétation du rêve du souverain, la parole de Daniel se révèle être une prophétie. Dans ce rêve, est apparue à Nabuchodonosor une statue colossale , composée de divers matériaux : la tête en or, le buste et les bras en argent, le ventre de bronze, les jambes en fer les pieds d’un mélange de fer et d’argile. Un rocher se détache miraculeusement de la montagne, sans qu’aucune intervention humaine ne puisse l’expliquer (Dan 2, 34 : « abscissus est lapis de monte sine manibus » : « une pierre se détacha d’une montagne, sans qu’on y ait touché » ; on aura reconnu la transcription de la première inscription). Cette pierre, ou ce rocher, font voler en éclat la statue qui se désintègre alors, tandis que le rocher grossit jusqu’à devenir immense au point de remplir toute la surface de la terre. Pour Daniel, qui voit dans ce rêve une prophétie, les différents matériaux constitutifs de la statue représentent la succession de quatre règnes, en partant de celui de Nauchodonosor lui-même ; le rocher est vu comme le règne définitif voulu par Dieu ( » caeli regnum quod in eternum non dissipabitur, et regnum eis alteri populo non tradetur ; comminuet autem et consumet universa regna haec et ipsum stabit in aeternum » : « Or, au temps de ces rois, le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, et dont la royauté ne passera pas à un autre peuple. Ce dernier royaume pulvérisera et anéantira tous les autres, mais lui-même subsistera à jamais. » Dan. 2, 44).

Les différents fragments identifiables dans la fresque, en dépit de ses lacunes, concernent, en premier lieu, la statue visible en haut à gauche sur un piédestal. À sa droite, à la marge d’une vaste lacune, une main est tendue vers l’avant dans un geste dramatique (on aperçoit plus bas jambes et les pieds de la figure à laquelle appartient cette main). En haut à gauche, immédiatement à côté du mot lapis (= la pierre), un bloc ressemblant à un gros pavé est représenté dans sa chute. À droite de la fresque, enfin, subsiste l’image de quelques édifices.

Au XIVe s., cette scène bénéficie déjà d’une solide tradition iconographique, pas uniquement dans les illustrations de la Bible et de ses commentaires, mais également dans les décors monumentaux. Dans nombre de textes appartenant à la littérature spirituelle, le rocher (abscissus … de monte sine manibus ») est la figure du Christ conçu par la Vierge sans l’intervention d’un homme, et la scène fait partie des représentations vétéro-testamentaires de la maternité virginale de Marie. En Toscane, pour le Trecento, le meilleur exemple se trouve dans l’Albero della Vita [5] de Pacino di Buonaguida (Firenze, Museo dell’Accademia) : sur la première branche de cet Arbre de Vie, juste après l’Incarnation, un médaillon accompagné de l’inscription Jesus prefiguratus dépeint la prophétie de Daniel ; on y voit la statue déjà décapitée, tandis que la pierre – de manière extrêmement fidèle au texte – lui brise les chevilles, et non la tête comme on peut le voir ici. Comme pour confirmer que le songe préfigure bien le Christ, celui-ci apparaît à l’arrière de la montagne d’où le rocher s’est détaché.

[1] Il est ici question du célèbre Premier songe de Nabuchodonosor interprété comme une prophétie par Daniel (Dan. 2, 1-49), ainsi que le précise la seconde partie de l’inscription (« statua Nabuchodenosor regi quid Danil interpretaut somnium regi ») : « La deuxième année de son règne, Nabuchodonosor eut des songes, et le sommeil quitta son esprit troublé. Le roi fit appeler les magiciens, les mages, les enchanteurs et les devins, pour qu’ils interprètent les songes du roi. Ils arrivèrent et se tinrent en présence du roi. Le roi leur dit : « J’ai eu un songe, et mon esprit est troublé par le désir de le comprendre. » Les devins dirent au roi en araméen : « Ô roi, puisses-tu vivre à jamais ! Raconte le songe à tes serviteurs, et nous en donnerons l’interprétation. » Le roi répondit aux devins : « Je n’ai qu’une parole ! Faites-moi connaître le songe et son interprétation, sinon vous serez mis en pièces et vos maisons ne seront plus que décombres. Par contre, si vous me faites connaître le songe et son interprétation, vous recevrez de moi des cadeaux, des récompenses et de grands honneurs. Faites-moi donc connaître le songe et son interprétation. » Pour la deuxième fois, ils répondirent : « Que le roi dise le songe à ses serviteurs, et nous en ferons connaître l’interprétation. » Mais le roi répondit : « Bien entendu, vous cherchez à gagner du temps, maintenant que j’ai donné ma parole ! Si vous ne me faites pas connaître le songe, il n’y aura pour vous qu’une seule sentence. Vous êtes complices et vous me tenez des discours mensongers et retors pour tromper le temps. Racontez-moi le songe, et je saurai que vous m’en ferez connaître l’interprétation. » Les devins répondirent au roi : « Personne au monde ne peut faire connaître ce que demande le roi. D’ailleurs, aucun roi, si grand et si puissant soit-il, n’a encore demandé une chose pareille à un magicien, un mage ou un devin. Ce que le roi demande est si difficile que seuls les dieux, dont la demeure n’est pas parmi les hommes, pourraient le faire connaître au roi. » Alors, le roi laissa exploser une terrible colère, et il ordonna de faire exécuter tous les sages de Babylone. La condamnation à mort des sages fut promulguée, et l’on fit chercher Daniel et ses compagnons pour les faire mourir. Mais Daniel, en des paroles sages et prudentes, s’adressa à Aryok, chef des gardes du roi, qui s’apprêtait à faire mourir les sages de Babylone. Il parla ainsi à Aryok, l’officier du roi : « Pourquoi la sentence du roi est-elle si dure ? » Et Aryok l’expliqua à Daniel. Daniel alla demander au roi de lui accorder un délai pour faire connaître au roi l’interprétation du songe. Puis, Daniel retourna chez lui et mit au courant de l’affaire Ananias, Misaël et Azarias, ses compagnons. Il leur demanda d’implorer la miséricorde du Dieu du ciel à propos de ce mystère, pour qu’on n’exécute pas Daniel et ses compagnons avec les autres sages de Babylone. Alors, dans une vision nocturne, le mystère fut révélé à Daniel. Et Daniel bénit le Dieu du ciel. Daniel prit la parole et dit : « Béni soit le nom de Dieu depuis toujours et à jamais. À lui la sagesse et la force ! Lui qui fait changer les âges et les temps, il renverse des rois, il en établit d’autres ; aux sages il donne la sagesse, et l’intelligence à ceux qui savent discerner. Lui qui révèle profondeurs et secrets, il connaît ce qui est dans les ténèbres, et la lumière demeure auprès de lui. À toi, Dieu de mes pères, mon action de grâce et ma louange, car tu m’as donné la sagesse et la force, et maintenant tu m’as fait connaître ce que nous t’avons demandé, puisque tu nous as fait connaître ce qui concerne le roi. » Après quoi, Daniel alla chez Aryok, que le roi avait chargé d’exécuter les sages de Babylone. Il entra et lui parla ainsi : « N’exécute pas les sages de Babylone ! Conduis-moi devant le roi. Je ferai connaître au roi l’interprétation du songe. » En toute hâte, Aryok conduisit Daniel devant le roi et lui parla ainsi : « Parmi les déportés de Juda, j’ai trouvé un homme qui donnera l’interprétation au roi. » Prenant la parole, le roi dit à Daniel, surnommé Beltassar : « Peux-tu me faire connaître ce que j’ai vu en songe et son interprétation ? » En présence du roi, Daniel répondit : « Le mystère sur lequel le roi s’interroge, des sages, des mages, des magiciens ou des astrologues ne peuvent le faire connaître au roi. Mais, dans les cieux, il y a un Dieu qui révèle les mystères et fait connaître au roi Nabuchodonosor ce qui arrivera à la fin des jours. Ton songe et les visions de ton esprit sur ton lit, les voici. Ô roi, sur ton lit, des pensées ont surgi à ton esprit au sujet de ce qui arrivera par la suite. Celui qui révèle les mystères t’a fait connaître ce qui arrivera. Quant à moi, ce n’est pas à cause d’une sagesse qui, en moi, serait supérieure à celle de tout être vivant, que le mystère m’a été révélé ; mais c’est afin que l’on fasse connaître au roi l’interprétation, et que tu connaisses les pensées de ton cœur. Ô roi, voici ta vision : une énorme statue se dressait devant toi, une grande statue, extrêmement brillante et d’un aspect terrifiant. Elle avait la tête en or fin ; la poitrine et les bras, en argent ; le ventre et les cuisses, en bronze ; ses jambes étaient en fer, et ses pieds, en partie de fer, en partie d’argile. Tu étais en train de regarder : soudain une pierre se détacha d’une montagne, sans qu’on y ait touché (« abscissus est lapis de monte sine manibus ») ; elle vint frapper les pieds de fer et d’argile de la statue et les pulvérisa. Alors furent pulvérisés tout ensemble le fer et l’argile, le bronze, l’argent et l’or ; ils devinrent comme la paille qui s’envole en été, au moment du battage : ils furent emportés par le vent sans laisser de traces. Quant à la pierre qui avait frappé la statue, elle devint un énorme rocher qui remplit toute la terre. Voici le songe ; et maintenant, en présence du roi, nous allons en donner l’interprétation. C’est à toi, le roi des rois, que le Dieu du ciel a donné royauté, puissance, force et gloire. C’est à toi qu’il a remis les enfants des hommes, les bêtes des champs et les oiseaux du ciel, quelle que soit leur demeure ; c’est toi qu’il a rendu maître de toute chose : la tête d’or, c’est toi. Après toi s’élèvera un autre royaume inférieur au tien, ensuite un troisième royaume, un royaume de bronze qui dominera la terre entière. Il y aura encore un quatrième royaume, dur comme le fer. De même que le fer brise et écrase tout, de même, il pulvérisera et brisera tous les royaumes. Tu as vu les pieds qui étaient en partie d’argile et en partie de fer : en effet, ce royaume sera divisé ; il aura en lui la force du fer, comme tu as vu du fer mêlé à l’argile. Ces pieds en partie de fer et en partie d’argile signifient que le royaume sera en partie fort et en partie faible. Tu as vu le fer associé à l’argile parce que les royaumes s’uniront par des mariages ; mais ils ne tiendront pas ensemble, de même que le fer n’adhère pas à l’argile. Or, au temps de ces rois, le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, et dont la royauté ne passera pas à un autre peuple. Ce dernier royaume pulvérisera et anéantira tous les autres, mais lui-même subsistera à jamais. C’est ainsi que tu as vu une pierre se détacher de la montagne sans qu’on y ait touché, et pulvériser le fer, le bronze, l’argile, l’argent et l’or. Le grand Dieu a fait connaître au roi ce qui doit ensuite advenir. Le songe disait vrai, l’interprétation est digne de foi. » Alors, le roi Nabuchodonosor tomba face contre terre. Se prosternant devant Daniel, il ordonna qu’on lui présente une offrande de céréales et un sacrifice d’agréable odeur. Le roi prit la parole et dit à Daniel : « En vérité, votre Dieu est le Dieu des dieux, le Seigneur des rois, celui qui révèle les mystères, puisque tu as su nous révéler ce mystère. » Puis le roi conféra un rang élevé à Daniel et lui offrit de riches et nombreux cadeaux. Il lui donna autorité sur toute la province de Babylone et en fit le préfet suprême de tous les sages de Babylone. Daniel demanda au roi de confier l’administration de la province de Babylone à Sidrac, Misac et Abdénago. Quant à Daniel, il était à la cour du roi. »

[2] Ce fragment d’inscription appartient à une couche de peinture sous-jacente, recouverte ultérieurement par la figure du personnage aujourd’hui presque entièrement effacée. Selon Maria Monica Donato, ce fragment d’inscription mystérieux est le seul témoignage visible d’une décoration antérieure. (DONATO 1988, p. 1223.)

[3] Le fragment d’inscription renvoie à l’interprétation du rêve de Nabuchodonosor en forme de prophétie, prononcée par Daniel : sont évoqués les quatre royaumes (« quatuor regna »), d’or, d’argent, de bronze et de fer appelés à être tous détruits successivement avant l’avènement d’un royaume éternel. Voir notes 1 et 2.

[4] Selon Maria Monica Donato (DONATO 1988, p. 1224), la formule pourrait évoquer les mauvais effets d’une richesse mal utilisée ; elle rappelle qu’à la fin du Moyen âge, l’avarice rivalise avec l’arrogance parmi les vices et note que la mention d’un usage pervers de la richesse ne serait pas inappropriée à proximité du Songe de Nabuchodonosor : ce roi fit construire avec son or une gigantesque idole que ses sujets devaient adorer sous peine de mort en cas de refus (Dan. 3, 1-6 : « Le roi Nabuchodonosor fit une statue d’or : elle était haute de soixante coudées, large de six coudées. Il l’érigea dans la plaine de Doura, dans la province de Babylone. Le roi Nabuchodonosor fit rassembler les satrapes, les préfets, les gouverneurs, les conseillers, les trésoriers, les juges, les magistrats et tous les fonctionnaires des provinces, pour qu’ils viennent à l’inauguration de la statue érigée par le roi Nabuchodonosor. Alors, les satrapes, les préfets, les gouverneurs, les conseillers, les trésoriers, les juges, les magistrats et tous les fonctionnaires des provinces se rassemblèrent pour l’inauguration de la statue qu’avait érigée le roi Nabuchodonosor. Ils se tenaient là, debout, devant la statue que le roi Nabuchodonosor avait érigée. Le crieur public proclama avec force : « Vous, peuples, nations et gens de toutes langues, on vous l’ordonne : Quand vous entendrez le son du cor, de la flûte, de la cithare, de la harpe, de la lyre, de la cornemuse et de toutes les sortes d’instruments, vous vous prosternerez et vous adorerez la statue d’or que le roi Nabuchodonosor a érigée. Celui qui ne se prosternera pas et n’adorera pas sera jeté immédiatement au milieu d’une fournaise de feu ardent. »).

[5] Pacino di Buonaguida, Albero della Vita, 1305-1310. Tempera et or sur panneau, 248 x 151 cm. Firenze, Museo dell’Accademia (figure ci-dessous).