Giovanni di Paolo, “Luciano racconta al vescovo di Gerusalemme il sogno”

Giovanni di Paolo (Sienne, actif de 1417 à 1482)

Luciano racconta al vescovo di Gerusalemme il suo sogno (Lucien raconte son rêve à l’évêque de Jérusalem)

Compartiment de prédelle du Polyptyque de Santo Stefano alla Lizza, tempera et or sur panneaux.

Provenance : Église de Santo Stefano alla Lizza.

Sienne, Baptistère de San Giovanni. 

Pour mieux souligner le caractère privé du tête-à-tête qui se déroule entre le prêtre Luciano et Giovanni, l’évêque, nous sommes mis en situation de l’observer à distance, comme des intrus, littéralement à travers la fenêtre : parallèle au plan du tableau, une cloison grise est percée d’une fenêtre géminée asymétrique. Sa matérialité ne laisse planer aucun doute et est encore soulignée par le jeu des lumières et des ombres qui font apparaître l’illusion de l’épaisseur ainsi que du volume de cette cloison.

L’entretien se déroule dans la chambre de l’évêque, selon une pratique habituelle à une époque où la « chambre du lit » était aussi le lieu d’une large part de vie sociale quotidienne. Giovanni vient d’être interrompu dans sa lecture et écoute son interlocuteur d’un air pénétré, la tête posée sur la main dans un geste qui pourrait également signifier l’impatience si le sujet des propos que tient Luciano l’autorisait. Ce dernier, comme nous l’avons vu dans l’épisode précédent, a raconté cet entretien dans une Lettre déjà mentionnée précédemment, dans un style étonnant par l’abondance et la l’excès des expressions employées, telles, sans doute, qu’elles doivent être formulées s’agissant d’un miracle : « […] « Ayant entendu cela dans l’extase, c’est-à-dire dans un excès de l’esprit, je me suis immédiatement réveillé, j’ai béni le Seigneur et je suis allé en ville chez le saint évêque Giovanni. […] En entendant ces choses, l’évêque Giovanni pleura de joie et dit : ’Béni soit le Seigneur Dieu, Fils du Dieu vivant. Si ces choses, ainsi que tu me dis, mon très cher, tu les a entendues et que Dieu te les a révélées, il convient que je transfère le bienheureux Étienne, le premier martyr et archidiacre du Christ, qui a combattu le premier la guerre du Seigneur contre les Juifs et qui a toujours vu Dieu dans sa majesté dans le ciel, et est apparu comme un ange en parlant. Toutes ces choses, comme je peux le voir, sont arrivées et paraissaient cohérentes’.  Le saint évêque me dit encore : ‘Va, creuse dans le tumulus qui est au milieu du champ : et si tu le trouves, annonce-le-moi’. » [1]

On ne peut qu’être frappé par l’archaïsme de la représentation de l’intérieur de la chambre de l’évêque (tout comme de sa ressemblance avec celle du curé Luciano, que nous avons pu observer précédemment), à l’époque où, à Florence, les peintres inventaient une forme de représentation « symbolique » fondée sur une perspective rigoureusement et scientifiquement construite. Ici, en dépit des lignes du carrelage qui se rejoignent quelque part vers un point de fuite qui ne peut être le même que celui vers lequel tendent les caissons du plafond, les plans semblent s’entrechoquer, en particulier dans l’espace étroit où se situe l’épicentre de la narration. Il peut être plaisant de considérer que le miracle qui fait l’objet de l’entretien entre les deux religieux est tel que l’espace, pour mieux en rendre compte du mystère, sinon pour y participer, s’en trouve disloqué. Quoi qu’il en soit, ce que d’aucuns pourraient considérer comme une maladroite faute confère à la représentation une dimension irréelle s’accorde admirablement avec la nature elle aussi irréelle des propos échangés par les deux saints hommes.

[1] Jacques Paul Migne, “Epistola Luciani ad omnem Ecclesiam, de revelatione corporis Stephani martyris primi et aliorum”, Patrologia Latina (Patrologiae Cursus Completus, Series Latina), volume XLI, col. 807-818. Paris, 1844-1855.