Memmo di Filippuccio, « Aristotele e la cortigiana Fillide »

Memmo di Filippuccio (Sienne, documenté de 1288 à 1324)

  • Aristotele e la cortigiana Fillide o La donna che prende il sopravvento sull’uomo (Aristote et Phyllis, la courtisane ou La Femme qui prend le dessus sur l’homme), v. 1303-1310.

Fresque.

Provenance : In situ.

San Gimignano, Palazzo Comunale, Camera del Podestà.

Installé à la fenêtre d’une étrange petite construction rouge, sorte de tribune offrant un point de vue imprenable, un couple de curieux assiste à un spectacle fortement connoté. Empiétant sur le sommet de la paroi [1]Au sommet de cette paroi figure la scène du Fils Prodigue., l’emplacement de cette tribune, projetée vers l’avant, vient souligner et renforcer le rôle des deux témoins de la scène : loin de se cantonner dans une observation passive, ils manifestent visiblement leur étonnement devant l’exhibition loufoque qui s’offre à leurs yeux. Une élégante jeune femme, armée d’un fouet qu’elle fait tourbillonner en l’air, est juchée sur le dos d’un vieillard marchant à quatre pattes. Ce dernier, bien qu’en fâcheuse posture, semble totalement subjugué par l’amazone qui le chevauche. Ce vieillard n’est pourtant pas le moindre des personnages. Il s’agit d’Aristote, le philosophe que Dante qualifie de « maître de ceux qui pensent » [2]Dante ALIGHIERI, Enfer, IV, 131.. Selon la légende, succombant à la séduction opérée par la courtisane Phyllis, il vient d’être foudroyé par un désir qui le submerge, un désir si puissant qu’il a consenti, à la demande de la celle-ci, à se mettre dans une posture parfaitement grotesque, tombant par la même occasion dans le piège manigancé par la belle. L’histoire malencontreuse est racontée dans le Lai d’Aristote [3]Connu par six manuscrits datant des XIIIe et XIVe siècles, le Lai d’Aristote, rédigé sous la forme d’un fabliau en vers en franco-picard, raconte comment Aristote, tuteur d’Alexandre le Grand, a résolu de séparer le jeune roi de son amoureuse Phyllis, qui le fait négliger ses devoirs politiques. Phyllis, au faîte de cette tentative, prépare un stratagème pour la … Poursuivre, un lai courtois prenant la forme d’un fabliau, dont la version la plus ancienne daterait de 1220. Il est attribué au poète franco-picard Henri d’Andeli ou, depuis 2004, à Henri de Valenciennes, selon François Zufferey [4]François Zufferey, « Un problème de paternité : le cas d’Henri d’Andeli. Il. Arguments linguistiques », Revue de linguistique romane, no 68, 2004, p. 57-78 ; « Henri de Valenciennes, auteur du Lai d’Aristote et de la Vie de saint Jean l’Évangéliste », dans Revue de linguistique romane, n° 69, 2004, p. 335-358. II faut noter que la paternité de l’œuvre … Poursuivre.

La représentation de la scène est parfaitement fidèle au récit : avoir séduit Aristote afin de venger l’affront qu’elle a subit par sa faute, Phyllis monte à califourchon sur le dos du philosophe, lequel, emporté par le plaisir, « chante à pleine voix » dans le verger où il évolue sous les coups de fouet de celle qu’il prend pour son amante. L’aventure d’Aristote et de Phyllis, qui est avant tout un conte, était suffisamment populaire au Moyen Âge [5]Au Moyen Âge tardif, il en existe des exemples jusque dans les arts qualifiés de mineurs. Voir : Aquamanile in the Form of Aristotle and Phyllis. New York, The Metropolitan Museum of Art, Robert Lehman Collection, 1975. pour figurer dans le contexte d’un programme iconographique tel que celui de la chambre du podestat du palais communal, au sein duquel le caractère risible du symbole est d’autant plus grand qu’il met en scène le philosophe par excellence, Aristote qui, l’âge venu, se montre incapable de résister à l’appel de la libido face à l’érotisme d’un corps féminin dans fleur de l’âge, et sombre dans le plus parfait ridicule. Plus gros est le contraste, plus fort sonne le rire.

Hollande-Méridionale, Aquamanile in the Form of Aristotle and Phyllis. New York, The Metropolitan Museum of Art, Robert Lehman Collection, 1975.

Une autre interprétation de la scène a pu être proposée. Nous avons vu qu’installé à la fenêtre d’une étrange petite construction rouge, sorte de tribune offrant un point de vue imprenable, un couple de curieux assiste à ce spectacle bouffon. Plutôt qu’Aristote et Phyllis, Lorenzo Renzi voit dans ce couple de spectateurs l’empereur Alexandre le Grand, accompagné de son épouse Roxane [6]Lorenzo Renzi, « Ci sono Paolo e Francesca nel ciclo di Memmo di Filipuccio nella Camera del Podestà di San Gimignano ? », CACIORGNA – TADDEI 2018, p. 61. L’auteur justifie cette hypothèse en se fondant sur le fait que la jeune femme que l’on voit ici ne peut pas être la même que celle qui chevauche le philosophe en raison des différences observables dans les tenues … Poursuivre. La présence inattendue de l’empereur et de la belle persane trouve deux explications à sa raison d’être : d’une part, un lien fort existe entre les quatre personnages puisque l’on apprend par les historiens de l’Antiquité que Phyllis, naguère amoureuse d’Alexandre, se venge ici d’Aristote sous les yeux ébahis de son élève [7]Les conseils d’Aristote à l’empereur Alexandre qui fut son élève ont amené celui-ci à s’éloigner définitivement de Phyllis. Au cours de ce banquet, sous l’empire de l’ivresse, Alexandre est d’emblée foudroyé par l’apparition de Roxane, la « plus belle fille d’Orient après la femme de Darius », lors de ce banquet donné par Oxyartès. Le mariage a lieu séance … Poursuivre. D’autre part, le mariage de l’empereur victorieux et de la belle persane rencontrée lors d’un banquet organisé par son père, Oxyartès en l’honneur d’Alexandre, mariage fondé sur des motifs à la fois amoureux et politiques : celui-ci constitue également un parangon de fidélité conjugale. La présence des deux personnages dans ce contexte agit donc, en quelque sorte, comme l’antithèse et le repoussoir de la scène dans laquelle nous assistons à l’abaissement jusqu’à avilissant d’Aristote, victime de sa sénilité et de ses propres turpitudes, de la malice de Phyllis et, pour finir, d’une implacable vengeance féminine.

Notes

Notes
1 Au sommet de cette paroi figure la scène du Fils Prodigue.
2 Dante ALIGHIERI, Enfer, IV, 131.
3 Connu par six manuscrits datant des XIIIe et XIVe siècles, le Lai d’Aristote, rédigé sous la forme d’un fabliau en vers en franco-picard, raconte comment Aristote, tuteur d’Alexandre le Grand, a résolu de séparer le jeune roi de son amoureuse Phyllis, qui le fait négliger ses devoirs politiques. Phyllis, au faîte de cette tentative, prépare un stratagème pour la contrecarrer. Tandis que le philosophe médite dans son étude, elle se rend dans le jardin en contrebas, où elle entreprend de chanter et de danser à demi dénudée. Aristote l’aperçoit. Son désir s’enflamme aussitôt. La belle se révèle consentante mais pose une condition avant de s’abandonner : qu’il accepte de se prêter à un caprice en lui servant de monture.

Le Philosophe par excellence, « maître de la logique, de la métaphysique et de l’éthique », terrassé par le désir, accède à cette demande et joue le rôle burlesque de canasson. Phyllis, le chevauche alors, et chante « cler et a voiz plaine » son triomphe :

« Et cele s’en est entremise [occupée]
Tant qu’ele li met sor le dos.
Bien fait amors d’un viel rados [radoteur]
Puis que nature le semont
Quant tot le meillor clerc du mont [du monde]
Fait comme roncin [roussin] enseler
Et puis a .IIII. piez [à quatre pattes] aller
Tot chatonant par desus l’erbe.
Ci vou di example et proverbe,
Sel savrai bien a point conter !
La damoiselle fait monter
Sor son dos, et puis si la porte.
Et Alixandre se deporte [se réjouit]
En veoir et en esgarder
Celui qui sens ne pot garder
Qu’amors ne l’ait mis à folie.
Et la damoisele trop lie [joyeuse]
A val le [au bas du] vergier le conduit,
En lui chevauchier se deduit [se complaît] ;
Si chante cler et a vois plaine. (*) »

Alexandre, qui a observé ce spectacle par la fenêtre d’une tour, et vu son maître ainsi rabaissé, interpelle Aristote, lequel se montre assez habile pour tenter de retourner la situation : il y aurait une leçon à retenir de cette aventure ; si un vieux philosophe a pu se révéler incapable de résister au pouvoir d’Eros, Alexandre, dans la force de la jeunesse, doit quant à lui redoubler de prudence :

« ‘Sire’, fait-il, ‘vos dites voir [vrai] ;
Mais or poez apercevoir,
J’oi droit [j’eus raison] se je doutai de vous
Qui en fin jovent [jeunesse] ardez [brûlez] touz
Et en feu de droite jonece,
Quant je, qui sui plains de viellece,
Ne poi contre amor rendre estal [résister]
Qu’ele ne m’ait torné à mal
Si grant com vous avez veü.
Quanque [tout ce que] j’ai apris et let
M’a deffet amours en une eure
Qui toute rien [toute chose] taut et deveure [enlève et dévore]
Et bien sachiez certainement
Puis il m’estuet [qu’il me fallait] apertement
Fere folie si aperte [ouverte],
Vous n’en poez partir sans perte
Ne sanz blasme de vostre gent. (**) »

Amusé par la leçon du maître, l’élève renoue avec Phyllis dont il n’aura été séparé qu’un court laps de temps.

(*) Henri d’AndeliLe lai d’Aristote (texte publié par Maurice Delbouille), Paris, Les Belles Lettres, 1951, pp 188-189.

(**) Henri d’Andeliop. cit., pp. 189-190.

4 François Zufferey, « Un problème de paternité : le cas d’Henri d’Andeli. Il. Arguments linguistiques », Revue de linguistique romane, no 68, 2004, p. 57-78 ; « Henri de Valenciennes, auteur du Lai d’Aristote et de la Vie de saint Jean l’Évangéliste », dans Revue de linguistique romane, n° 69, 2004, p. 335-358. II faut noter que la paternité de l’œuvre était toujours contestée en 2007 (Mihai Cristian Bratu, L’Émergence de l’auteur dans l’historiographie médiévale en prose en langue française, ProQuest Informacion and Learning Company, Ann Arbor, 2007, p. 103).
5 Au Moyen Âge tardif, il en existe des exemples jusque dans les arts qualifiés de mineurs. Voir : Aquamanile in the Form of Aristotle and Phyllis. New York, The Metropolitan Museum of Art, Robert Lehman Collection, 1975.
6 Lorenzo Renzi, « Ci sono Paolo e Francesca nel ciclo di Memmo di Filipuccio nella Camera del Podestà di San Gimignano ? », CACIORGNA – TADDEI 2018, p. 61. L’auteur justifie cette hypothèse en se fondant sur le fait que la jeune femme que l’on voit ici ne peut pas être la même que celle qui chevauche le philosophe en raison des différences observables dans les tenues vestimentaires respectives des deux figures.
7 Les conseils d’Aristote à l’empereur Alexandre qui fut son élève ont amené celui-ci à s’éloigner définitivement de Phyllis. Au cours de ce banquet, sous l’empire de l’ivresse, Alexandre est d’emblée foudroyé par l’apparition de Roxane, la « plus belle fille d’Orient après la femme de Darius », lors de ce banquet donné par Oxyartès. Le mariage a lieu séance tenante lors d’une cérémonie improvisée que raconte Quinte-Curce (VIII, IV, 23 sqq. ; voir : Marcel Renard et Jean Servais, « À propos du mariage d’Alexandre et de Roxane », L’Antiquité Classique, Année 1955, 24-1, pp. 29-50, https://www.persee.fr/doc/antiq_0770-2817_1955_num_24_1_3251).

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