Aristote

Aristote (384 av. J.-C. – 322 av. J.-C.) est communément et indiscutablement considéré comme auctoritas dans la domaine de la philosophie. « C’est particulièrement vrai quand le « Penseur » est représenté comme personnalisation de la connaissance du monde – par exemple dans le portrait d’Aristote aux Enfers décrit par Dante – ou comme incarnation des idéaux politiques fondamentaux pour gouverner les États. Aristote n’apparaît pas dans les fresques de l’Allégorie et des Effets du Bon et du Mauvais Gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti (1338-1339) […], mais le cycle n’en est pas moins informé significativement par les enseignements du philosophe. Représentant l’un des emplois d’inscriptions en langue vernaculaire les plus précoces et les plus ambitieux au sein d’un cycle figuratif, les fresques de Lorenzetti peuvent utilement être décrites comme comme un projet de traduction incluant le texte et les images. De fait, le cycle témoigne d’une tentative sans précédent de représenter les idéaux politiques passés au filtre de la réception des enseignements de la philosophie classique. Comme l’ont suggéré plusieurs chercheurs, l’usage d’inscriptions pour compléter le sens des peintures – un principe que Lorenzetti partage avec la Maestà de Simone Martini (1315) […] – marque un tournant dans l’émancipation de la langue vernaculaire. Ce processus va de pair avec une augmentation de la traduction en langage vernaculaire qui se produit, sous des formes diverses, tout au long du XIVe s. » L’exemple le plus significatif de cette pratique nouvelle est celui de la traduction du costituto siennois réalisé à l’initiative des officiers de la ville. Peu après sa rédaction latine, il est traduit « en langue vulgaire, en bonnes grosses lettres, bien lisibles et bien formées, sur du bon parchemin de mouton […] pour que les gens et autres personnes qui ne connaissent pas la grammaire, et d’autres, tous ceux qui le voudront, puissent voir et copier ou dessiner et les avoir à leur disposition [1] », selon la demande formulée par le gouvernement.

« Si Aristote n’est pas le seul auteur concerné par ce processus [d’émancipation de la langue vernaculaire], son rôle y est néanmoins critique pour le penseur inspiré, entre autres sources, par le programme iconographique des fresques de Lorenzetti, particulièrement en ce qui concerne la louange du Bien Commun (« Bene comune ») qui en est le cœur. […] L’importance particulière du fil conducteur aristotélicien dans l’allégorie de Lorenzetti est confirmée […] par le cycle des hommes illustres peints par Taddeo di Bartolo entre 1308 et 1314 dans le hall adjacent [à la chapelle] appelé anti capella. Le portrait d’Aristote par Taddeo sert de clé à l’entière composition, à la fois comme signe de la connaissance politique et comme incarnation de l’autorité philosophique. Dans un dialogue évident avec le précédent créé par Lorenzetti, Aristote désigne les hommes illustres du passé comme des exemples, à la fois positifs et négatifs, du rôle fondamental de l’harmonie civique. Comme suggéré par les nombreuses inscriptions qui encadrent le cycle, la leçon d’Aristote est limpide : sans harmonie, la cité est condamnée à péricliter. […] Comme rappelé ci-dessus, les inscriptions de l’Allégorie de Lorenzetti et de la Vierge en majesté de Martini favorisaient la langue vernaculaire, un choix linguistique qui présente les mêmes implications idéologiques que la traduction, en 1309, des statuts de la cité en langage vernaculaire. Au contraire, le cycle de Taddeo opte pour une solution bilingue qui souligne une évidente hiérarchie linguistique fortement influencée par l’inspiration humaniste de l’œuvre. Représenté vêtu comme professeur d’université de l’époque de Taddeo, Aristote s’adresse en latin à son auditoire, assis sur une chaire. » Eugenio Refini, The Vernacular Aristotle: Translation as Reception in Medieval and Renaissance Italy, New-York University, 2020.

[1] « […] in lingua volgare di lettera grossa, bene leggibile et bene formata, in buon carte pecorine […] acciocché le provare persone et altre persone che non sanno grammatica, et li altri, è quali vorranno, possano esso vedere et copia inde trarre et avere alla loro volontà ». Voir : Il Costituto del Comune di Siena volgarizzato l’anno MCCCIX-MCCCX, éd. par Alessandro Lisini. Sienne, Lazzeri, 1903, pp. 1 et 126-127 ; Odile Redon, L’espace d’une cité. Sienne et le pays siennois (XIIIe-XIVe siècles). Rome, École Française de Rome, 1994 (Publications de l’École française de Rome, 200), pp. 34-38.