La sextine, dont on doit la mise au point au troubadour Arnaut Daniel, est un poème de six strophes composées de six vers chacune, et qui se termine par un envoi de trois vers.
Elle possède quelques particularités qui font sa grande difficulté et placent aussi, en son sein, une rythmique toute particulière. La sextine, en effet, s’articule autour de six mots-clés qui forment des rimes que l’on retrouve dans toutes les strophes. Ces mots reviennent donc de la première strophe aux cinq suivantes, tout en étant permutés de manière savante d’une strophe à l’autre. L’envoi, la dernière strophe de trois vers, doit contenir également les six mots utilisés tout au long de la sextine. Pour ajouter une ultime contrainte, chaque rime de fin de strophe doit être reprise dans le premier vers de la strophe suivante.
Musicalement, hélas, les notations et partitions ne se sont conservées que sur deux de ses pièces :
Unique sextine d’Arnaut Daniel à nous être parvenue, « Lo ferm voler q’inz el cor m’intra » (La ferme volonté qui au cœur m’entre) est l’une des deux pièce du troubadour ayant conservé ses notations et ses partitions.
Lo ferm voler qu’el cor m’intra (1)
no∙m pot ges becs escoissendre ni ongla (2)
de lauzengier qui pert per mal dir s’arma (3)
e car non l’aus batr’ab ram ni ab verga (4)
sivals a frau lai on non aurai oncle (5)
jauzirai joi en vergier o dins cambra. (6)
Quan mi sove de la cambra (6)
on a mon dan sai que nuls om non intra (1)
ans me son totz plus que fraire ni oncle (5)
non ai membre no∙m fremiscca neis l’ongla (2)
aissi com fai l’efans denan la verga : (4)
tal paor ai no∙l sia trop de l’arma. (3) [1]Pour continuer la sextine tout au long des strophes suivantes, la règle de la permutation des rimes est toujours la séquence 6-1-5-2-4-3. Autrement dit, on reprend les vers de chaque strophe comme représentatif de l’ordre 1-2-3-4-5-6, et la strophe qui suivra devra toujours mettre les rimes dans l’ordre suivant 6-1-5-2-4-3.
Del cors l’i fos non de l’arma
e consentis m’a celat dins sa cambra !
que plus mi nafra∙l cor que colps de verga
car lo sens sers lai on ilh es non intra
totz temps serai ab leis com carns et ongla
e non creirai castic d’amic ni d’oncle.
Anc la seror de mon oncle
non amei plus ni tan per aquest’arma !
qu’aitan vezeis com es lo detz de l’ongla
s’a leis plagues volgr’esser de sa cambra :
de mi pot far l’amors qu’ins el cor m’intra
melhs a son vol qu’om fortz de frevol verga.
Pois flori la seca verga
ni d’En Adam mogron nebot ni oncle
tan fin’amors com cela qu’el cor m’intra
non cug fos anc en cors ni eis en arma
on qu’ilh estei fors en plassa o dins cambra
mos cors no∙s part de leis tan com ten l’ongla.
Qu’aissi s’enpren e s’enongla
mos cors en lei com l’escors’en la verga
qu’ilh m’es de joi tors e palais e cambra
e non am tan paren fraire ni oncle :
qu’en paradis n’aura dble joi m’arma
si ja nuls om per ben amar lai intra.
Arnautz tramet sa chanson d’ongl’e d’oncle
a grat de leis que de sa verg’a l’arma
son Dezirat cui pretz dins cabra intra.
Ce vœu sûr qui dans le cœur m’entre
Nul bec ne peut le déchirer ni ongle
De médisant qui en parlant mal perd son âme ;
Car il n’ose le battre ni par branche ni par verge,
Du moins en secret, là où il n’y a pas d’oncle,
Je jouirai de ma joie en verger ou dans la chambre.
Quand je me souviens de la chambre
Où à mon dam je sais que personne ne rentre.
Tant me touchent plus que frère et oncle,
Nul membre n’ai qui ne tremble, ni d’ongle,
Ainsi le fait l’enfant devant la verge :
Telle est ma peur de l’avoir trop dans l’âme.
Puisse-t-elle de corps, non de l’âme,
Me permettre de venir en secret dans sa chambre !
Car plus me blesse au cœur que coups de verge
Celui qui la sert là où elle est ne rentre :
Toujours je serai pour elle comme chair et ongle
Et ne prendrai conseil d’ami ni d’oncle.
Et jamais la sœur de mon oncle
Je n’aimai plus ni tant, de par mon âme !
Et si voisin comme l’est le doigt de l’ongle,
S’il lui plaisait, je voudrais être dans sa chambre ;
Plus peut Amour qui dans le cœur me rentre
Mieux à son vouloir me faire fort de frêle verge.
Depuis que fleurit la sèche verge
Et que le seigneur Adam légua neveux et oncles,
Si fin’amor dans le cœur me rentre
Comme ne le fut jamais en corps ni en âme ;
Où qu’elle soit, dehors ou dans sa chambre,
Mon cœur y tient comme la chair à l’ongle.
Car ainsi se prend et s’énongle
Mon cœur en elle ainsi qu’écorce en verge ;
Elle est de joie tour et palais et chambre,
Et je n’aime autant frère, parent ni oncle :
Au paradis j’aurai deux fois joyeuse l’âme,
Si jamais nul, de bien aimer, n’y entre.
Arnaut envoie sa chanson d’ongle et d’oncle,
A celle qui de sa verge a pris l’âme,
Son Désiré, dont le prix en chambre entre.
I
Le solide vouloir qui en mon cœur entre
ne peut être déchiqueté par le bec ni par l’ongle
du flatteur qui, par la médisance, perd son âme.
Et puisque je n’ose le battre ni avec un rameau ni une verge,
du moins à la dérobée, là où je n’aurai nul oncle,
je jouirai de la joie d’amour, dans un verger ou une chambre.
II
Quand il me souvient de la chambre
ou à mon dam je sais que nul homme n’entre,
mais ou tous sont pour moi plus que frère ni oncle
je n’ai membre en moi qui ne tremble, même l’ongle,
– tout ainsi que fait l’enfant davant la verge:
telle peur j’ai qu’à elle soit trop de mon âme.
III
A elle pût-il être trop de mon corps, et non de mon àme,
et qu’ainsi elle m’admît en secret dans sa chambre!
Car ceci me navre le cœur plus qu’un coup de verge
que, là où elle est, son esclave point n’entre.
Oui, toujours je serai avec elle comme la chair avec l’ongle,
et je n’écouterai nulle remontrance d’ami ni d’oncle.
IV
Jamais la sœur de mon oncle
ne fut aimée de moi ni plus ni même autant, par cette âme !
Car aussi voisin que le doigt est de l’ongle,
autant s’il lui plaisait, voudrais-je l’être de sa chambre.
Il peut faire de moi, l’amour qui en mon cœur entre,
mieux à sa volonté qu’un homme robuste d’une frêle verge.
V
Depuis que fleurit la verge
sèche ou que d’Adam descendirent des neveux et des oncles,
un aussi parfait amour que celui qui en mon cœur entre
je ne crois pas qu’il ait jamais été en un corps, ni en une âme,
car où qu’Elle soit, dehors sur la place ou dans sa chambre,
mon cœur ne s’éloigne pas d’elle autant que s’étend l’ongle.
VI
Car mon cœur s’enracine en elle et s’y fait ongle
adhérant comme l’écorce sur la verge,
car elle est pour moi de la joie la tour, le palais et la chambre,
et je n’aime point autant frère, parent ni oncle.
Et en paradis double joie en aura mon âme,
si jamais nul homme pour avoir bien aimé y entre.
Arnaut envoie sa chanson sur l’ongle et l’oncle,
à Gran Desir qui a l’âme de sa verge,
son cledisat qui appris entre dans la chambre.
Lo ferm voler qu’el cor m’intra (1)
no∙m pot ges becs escoissendre ni ongla (2)
de lauzengier qui pert per mal dir s’arma (3)
e car non l’aus batr’ab ram ni ab verga (4)
sivals a frau lai on non aurai oncle (5)
jauzirai joi en vergier o dins cambra. (6)
Quan mi sove de la cambra (6)
on a mon dan sai que nuls om non intra (1)
ans me son totz plus que fraire ni oncle (5)
non ai membre no∙m fremiscca neis l’ongla (2)
aissi com fai l’efans denan la verga : (4)
tal paor ai no∙l sia trop de l’arma. (3) [2]Pour continuer la sextine tout au long des strophes suivantes, la règle de la permutation des rimes est toujours la séquence 6-1-5-2-4-3. Autrement dit, on reprend les vers de chaque strophe comme représentatif de l’ordre 1-2-3-4-5-6, et la strophe qui suivra devra toujours mettre les rimes dans l’ordre suivant 6-1-5-2-4-3.
Qu’aissi s’enpren e s’enongla
mos cors en lei com l’escors’en la verga
qu’ilh m’es de joi tors e palais e cambra
e non am tan paren fraire ni oncle :
qu’en paradis n’aura dble joi m’arma
si ja nuls om per ben amar lai intra.
Arnautz tramet sa chanson d’ongl’e d’oncle
a grat de leis que de sa verg’a l’arma
son Dezirat cui pretz dins cabra intra.
Ce vœu sûr qui dans le cœur m’entre
Nul bec ne peut le déchirer ni ongle
De médisant qui en parlant mal perd son âme ;
Car il n’ose le battre ni par branche ni par verge,
Du moins en secret, là où il n’y a pas d’oncle,
Je jouirai de ma joie en verger ou dans la chambre.
Quand je me souviens de la chambre
Où à mon dam je sais que personne ne rentre.
Tant me touchent plus que frère et oncle,
Nul membre n’ai qui ne tremble, ni d’ongle,
Ainsi le fait l’enfant devant la verge :
Telle est ma peur de l’avoir trop dans l’âme.
Puisse-t-elle de corps, non de l’âme,
Me permettre de venir en secret dans sa chambre !
Car plus me blesse au cœur que coups de verge
Celui qui la sert là où elle est ne rentre :
Toujours je serai pour elle comme chair et ongle
Et ne prendrai conseil d’ami ni d’oncle.
Et jamais la sœur de mon oncle
Je n’aimai plus ni tant, de par mon âme !
Et si voisin comme l’est le doigt de l’ongle,
S’il lui plaisait, je voudrais être dans sa chambre ;
Plus peut Amour qui dans le cœur me rentre
Mieux à son vouloir me faire fort de frêle verge.
Depuis que fleurit la sèche verge
Et que le seigneur Adam légua neveux et oncles,
Si fin’amor dans le cœur me rentre
Comme ne le fut jamais en corps ni en âme ;
Où qu’elle soit, dehors ou dans sa chambre,
Mon cœur y tient comme la chair à l’ongle.
Car ainsi se prend et s’énongle
Mon cœur en elle ainsi qu’écorce en verge ;
Elle est de joie tour et palais et chambre,
Et je n’aime autant frère, parent ni oncle :
Au paradis j’aurai deux fois joyeuse l’âme,
Si jamais nul, de bien aimer, n’y entre.
Arnaut envoie sa chanson d’ongle et d’oncle,
A celle qui de sa verge a pris l’âme,
Son Désiré, dont le prix en chambre entre.
Notes
| 1↑ | Pour continuer la sextine tout au long des strophes suivantes, la règle de la permutation des rimes est toujours la séquence 6-1-5-2-4-3. Autrement dit, on reprend les vers de chaque strophe comme représentatif de l’ordre 1-2-3-4-5-6, et la strophe qui suivra devra toujours mettre les rimes dans l’ordre suivant 6-1-5-2-4-3. |
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| 2↑ | Pour continuer la sextine tout au long des strophes suivantes, la règle de la permutation des rimes est toujours la séquence 6-1-5-2-4-3. Autrement dit, on reprend les vers de chaque strophe comme représentatif de l’ordre 1-2-3-4-5-6, et la strophe qui suivra devra toujours mettre les rimes dans l’ordre suivant 6-1-5-2-4-3. |
