Giovanni Pisano, « Maria di Mosé »

Giovanni Pisano (Pise, env. 1245/1248 – Sienne, 1318 ou un peu avant)

Maria di Mosè (Myriam ou Marie, sœur de Moïse), 1285-1296.

Marbre.

Inscriptions (dans le cartel) : « (HIC) PUER CELUM ET TERRA(M) FIRMAVIT » [1]Hic puer cælum et terram firmavit (« Cet enfant affermit le ciel et la terre »).

Provenance : Tour droite de la Cathédrale, Sienne, côté sud.

Sienne, Museo dell’Opera del Duomo.

Bien que l’œuvre soit parfois encore considérée comme une sibylle [2]Francesco Brogi, en 1863, nomme l’œuvre « sybille » (Francesco Brogi, Inventario degli oggetti d’arte della Chiesa Metropolitana [« Fianco della chiesa a Sud-Est »], Sienne, 1863) ; Marilena Caciorgna (Marilena Caciorgna, « Lo ‘spazzo’ di fronte alla cappella del Voto. Il pavimento del Duomo di Siena da Antonio Federighi a Carlo Amidei e ad Alessandro … Poursuivre, la littérature artistique identifie habituellement dans cette sculpture la figure de Marie (Myriam), la prophétesse [3]« Au regard de l’historiographie biblique, Miryam est l’initiatrice du tout premier psaume et de la toute première danse accomplis par Israël pour YHWH son Dieu. » Josselin Roux, « La danse de la prophétesse Miryam (Exode 15, 20-21) », dans Rémi Poigneault (éd.), Présence de la danse dans l’Antiquité, présence de l’Antiquité dans la danse, Actes du … Poursuivre, sœur de Moïse et Aaron [4]Myriam est évoquée à deux reprises dans le Livre de l’Exode. Yochebed, après avoir sauvé son fils Moïse de la persécution de Pharaon, plaça le nouveau-né dans un panier qu’il mit à la dérive sur le Nil, et demanda à Myriam de suivre ce panier pour voir où il parviendrait. C’est ainsi que Myriam put voir la fille de Pharaon recueillir l’enfant afin de l’adopter, et qu’elle … Poursuivre, et préfiguration de la Vierge. Vittorio Lusini soutient [5]Vittorio Lusini, Il Duomo di Siena, Sienne, Tip. Editrice San Bernardino, 1911, vol I, p. 111. que cette statue était accompagnée de la devise Et ecce Maria apparuit candens quasi nix [6]« Et voici que Marie apparaît blanche comme la neige. » (Nb 12, 10)..

Dans une monographie consacrée aux statues de la Cathédrale parue en 1941, Enzo Carli [7]Enzo Carli, Sculture del Duomo di Siena (Giovanni Pisano – Tino di Camaino – Giovanni d’Agostino), Torino, Giulio Einaudi, 1941, pp. 39-41. évoque ce qui fait la prodigieuse beauté de la statue de Marie de Moïse qui, « bien que retirée de son emplacement d’origine, n’est pas altérée dans ses valeurs d’évidence monumentale, mais acquière presque plus de lumière, de beauté intérieure et de noblesse quand on la contemple de près, et l’on en découvre des détails qui, récemment encore, restaient dissimulés au regard. Maintenant que l’on peut l’admirer dans toute la richesse plastique de ses détails, je n’hésiterais pas à la juger, sans aucun doute, comme la plus belle statue du complexe, et peut-être le plus audacieux chef-d’œuvre expressif de la statuaire gothique italienne. Face à sa chaste et resplendissante beauté […], dans l’extraordinaire variété des thèmes plastiques qui s’y développent dans une unité harmonieuse parfaite, elle semble résumer tous les principaux aspects du langage de Giovanni [Pisano] dans la période heureuse qui va des essais les plus avancés de la fontaine de Perugia à la chaire de Pistoia incluse. »

« […] le pathos qui anime la figure et qui lui fait tendre impétueusement la tête en avant se résoud en pures valeurs rythmiques linéaires, en une reprise harmonieuse des mouvements lents et ondulants qui façonnent le bloc et le modulent en rythmes plastiques cadencés.

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« On voit […] dans la Marie de Moïse un ardent mais très doux sentiment lyrique imprégner l’ensemble de son eurythmie, aussi bien dans l’agencement général de la statue que dans la réalisation des détails. Vu de face, le contrapposto créé par l’orientation contrariée du visage et du torse n’est pas tant remarquable comme rapport de volumes, que comme accomplissement et aboutissement d’une sublime mélodie linéaire : toute la figure, dans sa légère torsion en spirale, dans le fragment de tissu qui adhère en flottant au ventre galbé, la poitrine, modelée délicatement et avec une rare douceur sous la mince étoffe, dans les bras croisés, dans les tourbillons des vêtements, cette figure est envahie par l’envie de chanter. Même vue latéralement, la statue dévoile ses consonances harmonieuses : le soulèvement de la poitrine reprend des rythmes dans le voile qui transfigure la tête en une pure entité sphérique, et le flot tranquille des contours est à peine ponctué d’une légère pulsation : le bras droit, décrivant une large courbe, conclut l’ellipse idéale qui a pour sommet le diadème. Même les moindres détails obéissent à cette règle : la main gauche qui se crispe pour recevoir le rouleau, le dessin cristallin et les doigts pointus semblent anticiper les solutions de Duccio et Simone Martini. Enfin, voyez avec quel soin affectueux l’artiste suit les événements de la draperie, et distingue avec soin chacun des plis de la robe de ceux du voile et du manteau ouverts sur le devant et frangés sur les bords plus bas, de sorte qu’un réseau complexe de lignes traverse tout le bloc, sans dispersions décoratives injustifiées. Même la finition à la gradine [8]La gradine est un ciseau utilisé par les tailleurs de pierre et les sculpteurs, dont le tranchant dentelé sert à éliminer les bosses et les aspérités de la pièce travaillée., encore visible dans les parties de la statue les moins exposées à la vue, une seconde merveille attention à l’orientation de la draperie, en ajoutant presque plus de légèreté et de transparence. »

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« Son visage encore beau malgré la corruption surprend en mélangeant les traits admirables aux yeux profonds et à la bouche ouverte et mourante, dont les lèvres conservent la fraîcheur obligée du modelage. »

Notes

Notes
1 Hic puer cælum et terram firmavit (« Cet enfant affermit le ciel et la terre »).
2 Francesco Brogi, en 1863, nomme l’œuvre « sybille » (Francesco Brogi, Inventario degli oggetti d’arte della Chiesa Metropolitana [« Fianco della chiesa a Sud-Est »], Sienne, 1863) ; Marilena Caciorgna (Marilena Caciorgna, « Lo ‘spazzo’ di fronte alla cappella del Voto. Il pavimento del Duomo di Siena da Antonio Federighi a Carlo Amidei e ad Alessandro Franchi: le Sette età dell’uomo, la Religione e le Virtù teologali », dans Bollettino Senese di Storia Patria, 121, 2014, p. 132), estime également que la  « soit-disant Marie de Moïse » serait « plutôt une Sibylle » (« la cosidetta Maria di Mosé, ma piuttosto una Sibilla »). « Actuellement », peut-on lire, « sur la façade latérale orientée vers la Préfecture, près de la copie réalisée dans les années soixante du XXe siècle, on peut lire une inscription qui identifie la figure comme Marie de Moïse. Toutefois, cette inscription est moderne et a du être gravée entre le XIXe et le XXe siècles, sinon dans les années soixante, lorsque l’entreprise Ditta del Cav. Ferdinando Palla Scultore di Pietrasanta exécuta les copies » (Mario Lorenzoni [dir.], La facciata del Duomo di Siena. Iconografia, stile, indagini storiche e scientifiche, Cinisello Balsamo (Milano), Silvana Editoriale, 2007).
3 « Au regard de l’historiographie biblique, Miryam est l’initiatrice du tout premier psaume et de la toute première danse accomplis par Israël pour YHWH son Dieu. » Josselin Roux, « La danse de la prophétesse Miryam (Exode 15, 20-21) », dans Rémi Poigneault (éd.), Présence de la danse dans l’Antiquité, présence de l’Antiquité dans la danse, Actes du colloque tenu à Clermont-Ferrand (11-13 décembre 2008), collection Caesarodunum XLII-XLIII bis, Centre de recherches André Piganiol, Clermont-Ferrand, 2013.
4 Myriam est évoquée à deux reprises dans le Livre de l’Exode. Yochebed, après avoir sauvé son fils Moïse de la persécution de Pharaon, plaça le nouveau-né dans un panier qu’il mit à la dérive sur le Nil, et demanda à Myriam de suivre ce panier pour voir où il parviendrait. C’est ainsi que Myriam put voir la fille de Pharaon recueillir l’enfant afin de l’adopter, et qu’elle proposa les services de sa propre mère en tant que nourrice : « La sœur de l’enfant [Moïse] se tenait à distance pour voir ce qui allait arriver. La fille de Pharaon descendit au fleuve pour s’y baigner, tandis que ses suivantes se promenaient sur la rive. Elle aperçut la corbeille parmi les roseaux et envoya sa servante pour la prendre. Elle l’ouvrit et elle vit l’enfant. C’était un petit garçon, il pleurait. Elle en eut pitié et dit : ‘C’est un enfant des Hébreux.’ La sœur de l’enfant dit alors à la fille de Pharaon : ‘Veux-tu que j’aille te chercher, parmi les femmes des Hébreux, une nourrice qui, pour toi, nourrira l’enfant ?’ La fille de Pharaon lui répondit : ‘Va.’ La jeune fille alla donc chercher la mère de l’enfant. La fille de Pharaon dit à celle-ci : ‘Emmène cet enfant et nourris-le pour moi. C’est moi qui te donnerai ton salaire.’ Alors la femme emporta l’enfant et le nourrit. » (Ex 4, 7-10) ; « La prophétesse Myriam, sœur d’Aaron, saisit un tambourin, et toutes les femmes la suivirent, dansant et jouant du tambourin. Et Myriam leur entonna : ‘Chantez pour le Seigneur ! Éclatante est sa gloire […] ! » (Ex 15, 20-21).
5 Vittorio Lusini, Il Duomo di Siena, Sienne, Tip. Editrice San Bernardino, 1911, vol I, p. 111.
6 « Et voici que Marie apparaît blanche comme la neige. » (Nb 12, 10).
7 Enzo Carli, Sculture del Duomo di Siena (Giovanni Pisano – Tino di Camaino – Giovanni d’Agostino), Torino, Giulio Einaudi, 1941, pp. 39-41.
8 La gradine est un ciseau utilisé par les tailleurs de pierre et les sculpteurs, dont le tranchant dentelé sert à éliminer les bosses et les aspérités de la pièce travaillée.
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