Niccolò di Segna, « Madonna col Bambino »

Niccolò di Segna (documenté à Sienne entre 1331 et 1345)

Madonna col Bambino (Vierge à l’Enfant), 1336.

Tempera et or sur panneau, 101 x 73 cm.

Inscriptions :

  • (au bas du cadre) : « : AVE . MARIA . GRATIA . PLENA . DOMINVS . TECVM : »

Provenance : Chapelle auxiliaire de San Galgano, Montesiepi.

Chiusdino, Museo civico e diocesano d’arte sacra di San Galgano.

La configuration actuelle du panneau donne lieu de croire qu’il s’agit de la partie centrale d’un polyptyque. Il n’en est rien. Il s’agit, en réalité, d’un fragment de la façade d’une sorte d’armoire de bois décrite par Antonio Libanori [1], abbé de San Galgano au XVIIe s. Plus précisément, nous sommes devant le revers du volet amovible qui, au centre de la structure, permettait d’accéder, selon ce témoignage, à l’endroit où l’on mettait à l’abri « les parements de l’autel, et de la messe ». La Vierge « avec Jésus dans les bras » était peinte sur le revers du volet en question et n’était donc visible que lorsque le portillon était maintenu ouvert. Lorsque celui-ci était fermé, c’était l’image d’une Crucifixion qui pouvait être observée sur la face antérieure. On sait également grâce à la description donnée par Libanori que, de part et d’autre de cette Crucifixion étaient peintes les images de l’archange Michel et de saint Galgano. Une restauration très poussée a été réalisée dans la première moitié du XXe s. L’œuvre a ainsi pu être sauvée. Cependant, la réfection de l’encadrement visant à créer l’illusion d’une œuvre autonome a gommé ce qu’était sa fonction initiale telle que documentée. Une certaine maladresse a conduit, en voulant dissimuler les traces des charnières, à négliger le fait que l’arrondi du format repose directement sur d’épais piliers, sans qu’aucun intermédiaire tel que des chapiteaux ne viennent assurer la liaison indispensable.

L’œuvre se trouvait, comme le confirme le témoignage de Libanori, dans la « Sagrestia » de la rotonde de San Galgano, c’est-à-dire précisément dans le lieu aujourd’hui considéré comme une chapelle, où Ambrogio Lorenzetti a peint les scènes de la vie du saint ainsi que l’Annonciation et la Maestà. [2]

Selon Alessandro Bagnoli [3], Niccolò « reprend les formules plus archaïsantes dès son père, telles qu’elles avaient caractérisé des œuvres de la première décennie du siècle, comme la Madonna col Bambino d’Ancaino (aujourd’hui au Musée de Colle di Val d’Elsa) [ou] la Madonna col Bambino du Musée du Palazzo Corboli à Asciano […] d’où dérivent la position des figures et en particulier, la pose de l’Enfant ».

Les carnations des deux personnages sont d’une grande délicatesse tout en témoignant d’un sens aigu du volume, « au point, ajoute Bagnoli, de faire penser à un fructueux reflet des expériences de Pietro et d’Ambrogio Lorenzetti. Même les choix chromatiques du rouge vif pour le vêtement de Jésus et du vert lumineux du revers du manteau de la Vierge se révèlent comme des éléments d’une grande finesse, au point que, dans la production de Niccolò, cette œuvre constitue l’amorce de la peinture plus tendre et fondue du triptyque de San Giovanni d’Asso, des figurations peintes à fresque dans l’église de Montichiello » et d’autres œuvres encore, visibles à Sienne et dans sa province.

Il importe de conclure en insistant sur deux points, l’un relatif à la cohérence intrinsèque du « reliquaire » dont provient cette Vierge à l’Enfant, l’autre sur la cohérence, une fois encore, qui liait celui-ci à la « chapelle » dont il ornait l’autel. Sur le second point, la description laissée par Libanori fait apparaître une iconographie parfaitement adaptée à un lieu consacré à la célébration du saint local, de son « mentor » l’archange Michel, et de la Vierge elle-même, personnages qu’Ambrogio figure sur des formats beaucoup plus importants sur les parois de la chapelle. Sur le premier point, l’organisation de cette même iconographie au sein du « retable-reliquaire » jouait très subtilement, outre l’effet, qui peut sembler anecdotique, d’apparition de la figure de la Vierge peinte, de manière inattendue, au revers du volet, sur l’évocation d’une autre apparition advenue, celle-ci, devant le saint cavalier au sommet du Monte Siepi, ou cours de laquelle il se vit ordonner de construire une « maison ronde » pour la « gloire de Dieu tout-puissant, et de la bienheureuse Marie, et de saint Michel Archange et des douze apôtres [4] ».

[1] Le père Antonio Libanori a été abbé de la communauté cistercienne de San Galgano d’avril 1641 à septembre 1642. Son précieux témoignage rapporte les choses suivantes : « Anche nella Sagrestia della Cappella sul Monte Siepi vi è un Altare, nella cui tauola a oro vi è dipinto un Crocifisso, l’Angelo Michele, e San Galgano, e nel gradino di lei alcuni apostoli. Serue questa Tavola al di dietro per Armario da riporui i paramenti dell’Altare, e Messa, e ‘l Quadro di mezzo si apre verso la porta, e vi è dipinto l’Immagine della Regina del Cielo con Gesù nelle braccia, pittura molto bella, antica, e diuota. Questa Tauola, e Sagrestia a spese proprie fece fare un tal da Seluatella, come dimostrano le seguenti parole a oro poste nella Cornice del Crocifisso di mezzo. Questa Tavola, con la Cappella, fece fare Ristoro da Selvatella. MCCCXXXVI. La pittura, che è assai bella, e molto artificiosa, fu d’vn tale, che vi posé suo nome nel gradino della Tauola. Nicolaus de Segre me pinxit » (« Également dans la sacristie de la Chapelle sur le Mont Siepi, il y a un autel sur le panneau doré duquel est peint une Crucifixion, l’ange Michel, et saint Galgano, et sur le « gradin » [la « prédelle »] quelques uns des apôtres. Ce panneau en arrière sert d’armoire où ranger les parements de l’autel, et de la messe, et le tableau du milieu s’ouvre comme une porte, et l’on y voit peinte l’image de la Reine des Cieux avec Jésus dans les bras, peinture très belle, très ancienne et dévote. Ce panneau, ainsi que la sacristie, a été fait au frais d’un certain Selvatella, comme le démontrent les paroles suivantes, en or, placées sur le cadre de la Crucifixion du milieu : Ristoro da Selvatella a fait faire ce panneau, avec la chapelle, en 1336. La peinture, qui est assez belle, et très artificieuse, fut peinte par quelqu’un qui écrivit son nom sur le support du panneau : Nicolas de Segre m’a peinte »). La mention « Nicolaus da Segre » correspond à une mauvaise transcription de « Nicolaus da Segna » (ou Niccolò di Segna).

[2] Voir : « La chapelle de Montesiepi ».

[3] BAGNOLI, Alessandro, BARTALINI, Roberto, SEIDEL, Max (a cura di), Ambrogio Lorenzetti. Cinisello Balsamo (Milano), Silvana Editoriale, 2017, p. 230.

[4] « ad laudem et gloriam Omnipotentis Dei et beate Virginis santique Michaelis arcangeli et duodecim apostorum » (tiré d’une Vita sancti Galgani [Vie de San Galgano] datant des années 1260 ; voir BARTALINI 2015, p. 7).