Camera del Podestà, Palazzo Comunale, San Gimignano

« Chambre » du Podestat

La salle, appelée « Chambre » du Podestat, est située au second étage de la Torre Grossa, dans la partie du palais communal aujourd’hui consacré à la Pinacothèque. Le terme « chambre » utilisé ici doit être compris dans son acception ancienne, équivalente à « salle » ou « pièce », soit une partie d’un ensemble, ou d’un appartement (les « chambres » des parlements en conservent la mémoire), dont on pouvait d’ailleurs, à l’occasion, préciser la fonction : c’est ainsi que l’on rencontrait des « chambre du lit » (en italien : camera da letto) pour désigner ce que nous nommons « chambre à coucher ».

Selon les sources, cette salle servait notamment à administrer « périodiquement » la Justice, et le fait qu’elle ait eu une destination publique est attesté, ou confirmé, selon Lorenzo Renzi [1], par la présence insistante des couleurs de la Commune de San Gimignano à travers les « bandes rouge et jaune » omniprésentes dans l’encadrements des scènes, les vêtement, les tissus et les bandes d’étoffe visibles derrière le baquet de la scène du bain ou derrière le lit de la chambre nuptiale).

Le cycle de fresques, probablement exécuté par Memmo di Filippuccio entre 1305 et 1311, a été découvert à l’occasion d’une restauration de cette salle en 1921, sous une couche de blanchiment dont on ignore la date effective de réalisation, probablement exécutée pour dissimuler des images alors considérées comme obscènes.

composantes et organisation DU CYCLE PICTURAL
Emplacement des fresques dans la « Camera del Podestà ». D’après Enrico Benella, CACIORGNA – TADDEI 2018, p. 85.

La paroi nord de la salle (à droite en entrant), ainsi que celle, à l’est, dans laquelle est ouverte la porte d’accès, sont les deux parois qui conservent les plus grandes surfaces peintes à fresque encore conservées.

Paroi nord de la Camera del Podestà, Palazzo Comunale, San Gimignano.
  • Paroi nord

REGISTRE SUPERIEUR

Partenza del giovane dalla casa dei genitori

Il giovane irretito dalle mezzane, è condotto nel padiglione della meretrice che gli sottrae la borsa

Il giovane è bastonato

REGISTRE MÉDIAN

Aristotele e la cortigiana Fillide

Lettore e lettrice

REGISTRE INFÉRIEUR

Tentures feintes

Tentures feintes

Les images peintes sur les murs consistent selon toute vraisemblance en une interprétation de la Parabole [2] du Fils Prodigue [3] revue et, vraisemblablement, (un peu) corrigée à la lumière d’un lai (Courtois d’Arras) écrit en France au début du XIIIe s., devenu rapidement très célèbre (voir ci-après : Storia del figliuol prodigo (L’amore profano)

Sur le registre supérieur, lisibles en partant de l’angle droit, trois scènes évoquent le départ du cadet de la famille et certains déboires qu’il rencontre en ne suivant pas les préceptes appris de son père. Dans le Nouveau Testament, comme dans Courtois d’Arras, on apprend que cet enfant prodigue finira par retourner auprès de son père – non dans être d’abord devenu gardien de cochons -, et que celui-ci l’accueillera avec des démonstrations de joie et des festivités qui lui seront reprochées par son fils ainé, reproches qui le conduiront permettant ainsi à justifier les raisons de ces réjouissances et ainsi, à tirer les enseignements de la parabole.

Au-dessous (registre médian), on peut voir deux scènes appartenant peut-être à une même histoire : le couple de lecteurs, à droite, pourrait en constituer le premier épisode, tandis qu’à gauche de la fenêtre, dans une situation extravagante, une jeune femme chevauche un vieillard dans la figure duquel il nous faudra, comme nous le verrons, reconnaître Aristote.

La partie basse est ornée de tentures simulées.

Paroi est, « L’épouse est conduite chez l’époux ».
Paroi est, « Les époux au bain ».
Paroi est, « Les époux vont se coucher ».
  • Paroi est

REGISTRE SUPÉRIEUR

La sposa condotta alla dimora dello sposo

Gli sposi al bagno

Gli sposi si coricano

REGISTRE INFÉRIEUR

Cavallo e albero

Au sommet (dans le registre supérieur, les scènes se lisent cette fois encore en partant du même angle que précédemment, mais de la gauche vers la droite), nous assistons à l’entrée d’une jeune femme et d’un jeune homme dans la vie conjugale. Ici, la narration traitée dans l’esprit médiéval est aussi le prétexte de scènes dont l’évidente charge érotique ne peut guère échapper au spectateur.

Paroi ouest, « Blasons des podestats ».
  • Parois sud et ouest

Ces deux parois ainsi que la voûte conservent encore des fragments de fresques.
Celle du mur sud prolongeait – peut-être – l’histoire précédente (Scènes de mariage), comme peut le laisser penser le fragment dans lequel sont représentés des chevaux et des cavaliers. On y voit également, sur la droite, une fresque de Pier Francesco Fiorentino simulant un retable où figure une Vierge à l’Enfant.

Enfin, plusieurs blasons appartenant à différents podestats ayant assumé le pouvoir à San Gimignano sont encore visibles sur la paroi ouest.

A ce stade de la réflexion, une hypothèse prudente invite à considérer que le sujet du cycle oppose l’amour libre, coupable et nécessairement condamnable, à l’amour conjugal, source de félicité, pour former un ensemble ayant une valeur éthique et morale qui pourrait peut-être aider à comprendre la présence de scènes aussi explicitement teintés d’érotisme dans un espace semi-public. Nous verrons que, si l’hypothèse d’un tel message est loisible, elle n’en est pas sûre pour autant.

Les fresques

[1] CACIORGNA – TADDEI 2018, p. 55.

[2] Les paraboles du Nouveau Testament se trouvent dans les trois évangiles synoptiques. Il s’agit de récits allégoriques prononcés par Jésus de Nazareth, qui, bien entendu, présentent un enseignement moral et religieux. On en dénombre une cinquantaine.

[3] La Parabole du Fils prodigue met en scène trois personnages : le Père, son Fils aîné (qui suit fidèlement les commandements de son père et demeure à ses côtés, contrairement à son Fils cadet, le fils prodigue. Ce dernier, lassé de sa fidélité initiale, s’éloigne de son Père et part à la découverte du monde et de ses séductions. L’Évangile de Luc évoque cette parabole dans les termes suivants : « Jésus dit encore : ‘Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’ Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : ‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.  Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’ Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : ‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’ Mais le père dit à ses serviteurs : ‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.’ Et ils commencèrent à festoyer. Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : ‘Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.” Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : ‘Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !’ Le père répondit : ‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !’ » (Lc 15, 11-32).