Marco Romano, « Cenotafio al Porrina »

Marco Romano (actif entre la fin du XIIIe et le début du XIVe s.)

Cenotafio al Porrina (Cénotaphe de Porrina), v. 1309.

Marbres gris et blanc avec des traces de polychromie, h. : 600 x 180 cm (totalité du monument). Effigie de Porrina, h. : 181 cm. Prophète barbu, h. : 82 cm. Jeune prophète, h. : 90 cm.

Inscriptions (une épitaphe, aujourd’hui disparue, pouvait être lue sur le monument commémoratif de Porrina. Le texte ci-dessous en a été transcrit par Boccace [1]Giovanni Boccaccio, Firenze, Biblioteca Medicea Laurenziana, ms. Plut. XXXIII 31, c. 46r.) et publié, notamment, dans Silvia Coazzin, « Potere, cultura e committenza artistica. I Porrini di Casole d’Elsa (XIII-XIV secolo) », Bulletino senese di Storia Patria, CXVIII, 2011, p. 80. :

  • « Militie iurisque tenens Porrina decorem, / victus morte, docet mundi nos spernere florem. / Armis iura volens et legibus arma tueri, / militia clarus voluit post iura videri. / Multos iuris ope summo sub presule fovit : / nunc precis orat opem quam Christus parcere novit. / Virtus sola facit securos ante tribunal / talia reddentis qualia quisquis agit. / Hac ego Porrina doctor Casulensis ab arca / te precor : inclina, feriat ne funere Parca. / Hac ego Porrina Casulensis ede monendo / instruo declina mundi ruitura pavendo. / Iuris utroque decus dedit et me forma decorum / militieque secus genus et spectamina morum. / Curia pontificum dici me munera donans / summum causidicum tenuit sermone coronans. / Nec tamen istorum calicem necis hunc dyadema / Albertinorum pepulit, neque nobile scema. / Ergo regas gressus et pro me lector adora, / crimine ut non sis mortis in hora. / Vires, delitie, genus et prudentia mores / mortis ad inperium deponunt semper honores. / Pro me quisquis ades argentum nolo, sed ora ; / nam sic morte cades: sit procul ergo mora. » [2]« Arborant les emblèmes honorifiques de la dignité chevaleresque et de la loi, Porrina, vaincu par la mort, nous apprend à mépriser les splendeurs du monde. Voulant défendre les lois avec les armes et les armes avec la loi, c’est dans cette dernière qu’il voulait être reconnu comme illustre, plutôt que dans la milice. Sa préparation juridique lui a permis de soutenir de … Poursuivre

Provenance : In situ.

Casole d’Elsa, Collegiata di Santa Maria Assunta.

Autour de l’année 1309, Marco Romano sculpte le cénotaphe [3]Cénotaphe : Structure funéraire dédié à un défunt mais qui ne contient pas la dépouille mortelle de ce dernier. de Bernardino degli Albertini, dit messer (messire) Porrina [4]L’identité réelle du personnage a longtemps été problematique. Cependant, son « prénom Bernardinus associé à Porrina est […] pleinement confirmé dans la description détaillée que le notaire Gentile da Fighine, en février 1287, donna du sceau du juge apposé à un consilium de 1286 : un sceau figuré, portant l’inscription : ‘S(IGILLUM) BERNARDINI DICTI PORRINE DE CHASULIS … Poursuivre, probablement peu de temps après la mort de cet important personnage. Le monument, situé à l’origine à proximité de la chapelle de San Niccolò [5]Alessandro Bagnoli précise à la fois l’emplacement d’origine (attesté par une photographie prise en 1949, lors des réparations des dommages de guerre) et le fait qu’un texte datant du XVIe s. mentionne déjà le monument à son emplacement actuel (Alessandro Bagnoli, « Marco Romano e il monumento al Porrina », dans A. Bagnoli (dir.), Marco Romano e il contesto artistico senese fra … Poursuivre, comme pour en marquer l’entrée, a été ultérieurement déplacé à l’extrémité de la nef du côté du bras gauche transept, exactement en face du monument funéraire de l’évêque Tommaso d’Andrea. C’est peut-être à cette occasion qu’il a perdu l’épitaphe que l’on pouvait y lire, ainsi que les compléments picturaux qui venaient parachever les parties architecturées et sculptées, selon une pratique fréquente et dont on peu observer les traces dans le monument qui lui fait face. Par chance, le texte du poème nous est parvenu grâce à l’intercession de Boccace qui en a effectué le relevé intégral. [6]Après le séjour napolitain qui marqua sa jeunesse de manière décisive, Boccace dut revenir quelque temps en Toscane où il apprit, on ne sait exactement dans quelles conditions, l’existence de la longue épitaphe (vingt-quatre hexamètres) alors inscrite sur le monument de Porrina. Il la jugea suffisamment raffinée et poétique pour en transcrire le texte dans son propre recueil … Poursuivre

Du haut du monumental édicule sur lequel son effigie est formidablement campée, l’illustre Porrina doctor Casulensis [7]« Porrina, docteur [originaire] de Casole. » invitait d’abord le lecteur à méditer sur la mort, déclarant parler du haut de son propre monument, dont on peut penser qu’il s’agissait symboliquement du lieu où, à l’époque, était véritablement inhumée sa dépouille mortelle [8]note. Ensuite, il exhortait le lecteur à prendre en compte le caractère transitoire des choses du monde, non sans conclure sur un avertissement. [9]L’auteur anonyme du poème – peut-être un érudit originaire du Val d’Elsa, un personnage ayant eu l’occasion de fréquenter Porrina à la cour pontificale ou encore un familier du juge – avait certainement une connaissance précise de la personnalité de Porrina. D’autre part, il est impossible de ne pas remarquer que plusieurs vers de l’épitaphe semblent … Poursuivre

Il a été souligné à plusieurs reprises comment l’image de Porrina, natif de la Val d’Elsa, décrite en détail par le notaire Gentile et représentant une personne assise sur une chaise en train de lire un livre placé « super pupitre« , avec la main droite dressée, l’index surélevé dans le geste de  » innuere vel docere « , avec la coiffe et le manteau doublés  » de variis vel schirolis  » et avec une garniture au dos, a certainement un lien avec la représentation du même Porrina par Marco Romano.

Au terme de leur expérience terrestre, Porrina (mort entre octobre 1308 et avril 1309) et l’évêque Andrei (mort en 1303) ont obtenu le privilège d’être commémorés dans l’église paroissiale de Santa Maria Assunta : dans la même période, entre la mort de l’évêque Tommaso (1303) et l’enlèvement de Casole di Ranieri, fils de Porrina (1313), les deux puissantes familles de Casole utilisèrent respectivement l’œuvre de Gano di Fazio da Siena, architecte déjà apprécié du monument funéraire de l’évêque de Volterra Ranieri II Ubertini à San Domenico in Arezzo (mort vers 1297-1300), et de Marco Romano, l’homo novus de la sculpture italienne du début du XIVe siècle, qui au moment de la réalisation de la statue de Porrina, avait peut-être déjà à son actif les statues de la Vierge, de Sant ‘Imerio et Sant’Omobono pour la cathédrale de Crémone. Enfin, comme nous le verrons longuement ci-dessous, l’adhésion de la famille Andrei à l’alignement « néo-gibelin » à l’occasion de la descente d’Henri VII (1312-1313) valut à la famille Tommaso l’exil de Casole, un sort similaire à celui qui était destiné à Ranieri del Porrina, principal partisan du soulèvement du castello de Casole au passage de l’armée impériale. « Potere, cultura e committenza artistica. I Porrini di Casole d’Elsa (XIII-XIV secolo) », pp. 42-43.

[10]Ruth Wolff, « Das Grabmal des Porrina in Casole d´Elsa », dans Bruno Klein et Harald Wolter von dem Knesebeck (dir.), Nobilis arte manus. Festschrift zum 70. Geburtstag von Antje Middeldorf Kosegarten, Dresde / Kassel, 2002, pp. 171-197.

Notes

Notes
1 Giovanni Boccaccio, Firenze, Biblioteca Medicea Laurenziana, ms. Plut. XXXIII 31, c. 46r.) et publié, notamment, dans Silvia Coazzin, « Potere, cultura e committenza artistica. I Porrini di Casole d’Elsa (XIII-XIV secolo) », Bulletino senese di Storia Patria, CXVIII, 2011, p. 80.
2 « Arborant les emblèmes honorifiques de la dignité chevaleresque et de la loi, Porrina, vaincu par la mort, nous apprend à mépriser les splendeurs du monde. Voulant défendre les lois avec les armes et les armes avec la loi, c’est dans cette dernière qu’il voulait être reconnu comme illustre, plutôt que dans la milice. Sa préparation juridique lui a permis de soutenir de nombreuses personnes devant la haute cour pontificale : désormais, il implore, par la prière, de l’aide pour obtenir le pardon du Christ. Seule la vertu rassure devant le tribunal de Celui qui rend à chacun selon ses mérites. Moi, docteur Porrina de Casole, depuis cette arche, je t’exhorte, agenouille-toi, afin que la Parque ne te frappe pas mortellement. De cet édicule, moi, Porrina de Casole, je te préviens en t’enseignant à regarder avec crainte le déclin et la ruine des affaires mondaines. J’ai été honoré dans les deux droits et me suis distingué par ma noble personnalité, par ma lignée chevaleresque et mes coutumes exemplaires. La curie papale, me couronnant pour mon éloquence, me récompensa avec magnanimité, me garantissant une réputation d’excellent plaideur. Et pourtant, ni l’honneur des Albertini ni la conduite aristocratique n’ont pu repousser le calice de la mort. Alors, lecteur, reprends la bonne voie et prie pour moi afin que tu ne te trouves pas coupable à l’heure de la mort. Pouvoir, plaisirs, lignage, sagesse pure et coutumes exemplaires s’inclinent toujours devant la souveraineté de la mort. A mon avantage, qui que tu sois, toi qui m’a approché, je ne te demande pas d’argent mais des prières ; en fait, toi aussi tu mourras : évite, donc, tout retard ! »
3 Cénotaphe : Structure funéraire dédié à un défunt mais qui ne contient pas la dépouille mortelle de ce dernier.
4 L’identité réelle du personnage a longtemps été problematique. Cependant, son « prénom Bernardinus associé à Porrina est […] pleinement confirmé dans la description détaillée que le notaire Gentile da Fighine, en février 1287, donna du sceau du juge apposé à un consilium de 1286 : un sceau figuré, portant l’inscription : ‘S(IGILLUM) BERNARDINI DICTI PORRINE DE CHASULIS DOCTORIS LEGUM’ (« Sceau de Bernardin, dit Porrina, docteur en droit de Casole. »). En février 1287, le notaire Gentile de Fighine (localité proche de San Casciano dei Bagni) rédigea cinq exemplaires d’autant de conseils délivrés pour l’Ordre des Servites en 1277 et 1286, les accompagnant de la description des sceaux de chacun des juristes sollicités pour la circonstance. (ASFi, Diplomatico S.ma Annunziata (serviti) 1277 febbraio 8, su cui cfr. F. A. DAL PINO, I frati Servi di S. Maria cit., I/2, pp. 1104-1105, 1150-1151; II, pp. 153, 158-159; F. A. DAL PINO, I frati Servi di Santa Maria e la Val d’Elsa cit., p. 77n e P. MAFFEI, Un “consilium” di fine Duecento cit., p. 141).
5 Alessandro Bagnoli précise à la fois l’emplacement d’origine (attesté par une photographie prise en 1949, lors des réparations des dommages de guerre) et le fait qu’un texte datant du XVIe s. mentionne déjà le monument à son emplacement actuel (Alessandro Bagnoli, « Marco Romano e il monumento al Porrina », dans A. Bagnoli (dir.), Marco Romano e il contesto artistico senese fra la fine del Duecento e gli inizi del Trecento, Cinisello Balsamo (Milano), Silvana Editoriale, 2010, p. 120.
6 Après le séjour napolitain qui marqua sa jeunesse de manière décisive, Boccace dut revenir quelque temps en Toscane où il apprit, on ne sait exactement dans quelles conditions, l’existence de la longue épitaphe (vingt-quatre hexamètres) alors inscrite sur le monument de Porrina. Il la jugea suffisamment raffinée et poétique pour en transcrire le texte dans son propre recueil d’anthologie. Il s’agissait d’une longue épitaphe (vingt-quatre hexamètres rimés), appuyée rhétoriquement, comportant des nuances moralisatrices typiques de ce type de texte et, en même temps, un résumé biographique lucide du personnage, de sa conduite et de son parcours singulièrement prestigieux et exemplaire.
7 « Porrina, docteur [originaire] de Casole. »
8 note
9 L’auteur anonyme du poème – peut-être un érudit originaire du Val d’Elsa, un personnage ayant eu l’occasion de fréquenter Porrina à la cour pontificale ou encore un familier du juge – avait certainement une connaissance précise de la personnalité de Porrina. D’autre part, il est impossible de ne pas remarquer que plusieurs vers de l’épitaphe semblent avoir été directement inspirés par l’observation attentive du chef-d’œuvre de Marco Romano, comme si le monument avait constitué pour leur auteur une seconde source d’inspiration non moins intense. Les vers que Boccace a lus et transcris en observant la statue, éclairent l’œuvre sculptée d’une lumière particulièrement suggestive.
10 Ruth Wolff, « Das Grabmal des Porrina in Casole d´Elsa », dans Bruno Klein et Harald Wolter von dem Knesebeck (dir.), Nobilis arte manus. Festschrift zum 70. Geburtstag von Antje Middeldorf Kosegarten, Dresde / Kassel, 2002, pp. 171-197.
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