Héritier de l’art romain et de la Grèce antique, l’art byzantin [1]L’adjectif byzantin (du nom de l’antique cité grecque de Byzantium [Byzance]) qualifie une forme artistique propre à la civilisation de l’Empire chrétien d’Orient qui s’est développée à partir du IVe siècle dans la partie orientale de l’Empire romain au moment où celui-ci se divise progressivement en deux, et s’est achevée avec la chute de Constantinople. à l’époque de l’empereur Justinien se caractérise par une esthétique peu soucieuse de naturalisme, et davantage fondée sur l’abstraction et le symbolisme [2]Peintre anonyme de l’époque justinienne, Marie et l’Enfant trônant et entourés des saints Theodore d’Amasée et Georges avec deux anges. ; les principaux thèmes sont dictés par une civilisation centrée sur l’empereur et la religion. Un renouveau pictural s’instaure pourtant à la fin du IXe siècle à la suite du deuxième concile de Nicée (787) qui rétablit le culte des images (iconodulie), après la controverse lancée par l’empereur byzantin Léon III l’Isaurien [3]Léon III l’Isaurien (Germanicia [aujourd’hui Kahramanmaraş, dans le sud-est de la Turquie], v. 680 – 741) : empereur byzantin fondateur de la dynastie isaurienne, il règne de 717 à 741. en 726, qui avait conduit à la pratique de l’iconoclasme.
Dans les arts figuratifs qui se développèrent au sein de l’empire byzantin [4]La dénomination « Empire byzantin » est un exonyme créé par l’historien Jérôme Wolf (*) au XVIe siècle et définitivement adopté au XIXe siècle pour désigner l’Empire romain d’Orient issu de la partition définitive de l’Empire romain en 395. Toutefois, les Byzantins se reconnaissent comme Romains, en … Poursuivre, l’icône, image essentiellement religieuse, était la forme privilégiée, quelle que soit la technique utilisée (peinture, mosaïque, orfèvrerie, tissu…). Dans les icônes, « les figures sacrées étaient immédiatement reconnaissables à leurs traits physiques et à leurs vêtements standardisés. Quel que soit leur caractère plus ou moins conventionnel, elles étaient considérées comme des images efficaces sur un plan mimétique, qui transmettaient fidèlement les éléments caractéristiques du visage et du corps sans que cela implique l’adoption de stratégies formelles visant à la simulation optique de l’espace naturel. Il s’agissait d’une peinture “réaliste” dans la mesure où la réalité qu’elle visait à évoquer était la réalité métahumaine, métahistorique et métaphysique dans laquelle la corporéité des personnes consacrées à Dieu était sublimée en substance spirituelle, comme l’affirmait l’apôtre Paul dans sa première Lettre aux Corinthiens [5]« Mais quelqu’un dira : Comment les morts ressuscitent-ils, et avec quel corps reviennent-ils ? Insensé ! ce que tu sèmes ne reprend point vie, s’il ne meurt. Et ce que tu sèmes, ce n’est pas le corps qui naîtra ; c’est un simple grain, de blé peut-être, ou de quelque autre semence ; puis Dieu lui donne un corps comme il lui plaît, et à chaque semence il … Poursuivre. Les effigies sacrées avaient pour but de susciter chez l’observateur une implication émotionnelle par rapport au personnage sacré qu’elles rendaient visible de manière métonymique, leur aspect extérieur très stylisé devant refléter, comme une ombre ou un reflet, leur double céleste. L’appartenance des saints à une dimension alternative était soulignée par des solutions formelles et compositionnelles que certains auteurs latins des XIIe et XIIIe siècles percevaient déjà comme typiquement « grecques » : parmi celles-ci, l’utilisation du fond doré, capable de refléter la lumière – naturelle et artificielle -, et la fréquente représentation en demi-figure, qui mettait l’accent sur la partie la plus noble de la personne, le siège de l’expérience sensorielle et intellectuelle.
Le terme désigne aussi le transfert, au cours de la lente décadence de Byzance, d’un style pictural, la Maniera greca, en Europe et plus particulièrement en Italie centrale [6]C’est le cas des peintres rassemblés sous l’appellation d’École siennoise, du XIIIe au XVIe siècle. ou l’invention du vocable de peinture italo-byzantine pour qualifier le style de peinture propre à la période médiévale, jusqu’à la fin du XIIIe siècle. Il faut attendre Cimabue [7]Depuis Vasari, on attribue à Cimabue une étape fondamentale dans la transition des figures hiératiques et idéalisées (héritées de la tradition byzantine) vers de véritables sujets — empreints d’humanité et d’émotion — qui allaient constituer le fondement de la peinture italienne et occidentale, Giotto et Duccio (1260-1319) pour assurer, en Occident, le renouvellement de la peinture byzantine [8]Non pas « la bonne manière de l’Antiquité grecque, mais plutôt dans ce style moderne et maladroit propre à cette époque », « une manière fruste, gauche et banale que les peintres de ce temps s’étaient transmise les uns aux autres, non par l’étude, mais simplement par habitude au fil de très nombreuses années, sans jamais songer à perfectionner le dessin, la beauté … Poursuivre, en rompant avec son formalisme et en introduisant des éléments de l’art gothique, puis Giotto qui y ajoute les effets de perspective et supprime les fonds dorés [9]En Orient cette tradition a su se renouveler d’elle même, peu à peu, au cours des siècles qui ont suivi..
« En Toscane également, la figuration sacrée était considérée comme l’une de ces traditions non écrites que saint Paul [10]« Ainsi donc, frères, demeurez fermes, et retenez les instructions que vous avez reçues, soit par notre parole, soit par notre lettre. » (2 Thessaloniciens, 2, 15). avait recommandé d’honorer et que Byzance avait préservées et transmises au monde latin.
« Dans un célèbre sermon prêché sur le parvis de Santa Maria Novella à Florence le 6 janvier 1306 – donc à quelques mètres de la croix peinte par Giotto vers 1290, le frère dominicain Giordano de Pise [11]GIORDANO DA PISA, Prediche inedite del B. Giordano da Rivalto dell’Ordine de’ Predicatori recitate in Firenze dal 1302 al 1305, éd. Enrico Narducci, Bologne, 1867. faisait remonter à l’autorité des “peintures […] venues de Grèce dans l’Antiquité” même les détails que nous savons aujourd’hui être d’origine purement occidentale, comme les couronnes des Mages dans la scène de l’Adoration de l’Enfant [12]À la suite d’une vision de sainte Brigitte de Suède (1302-1373), pour la représentation de la naissance du Christ, la scène de l’accouchement est remplacée par la Vierge à genoux adorant l’enfant Jésus. . Pour lui, cela revenait à dire que les images sacrées, indépendamment de leurs caractéristiques stylistiques ou matérielles, constituaient en bloc un héritage des débuts de l’ère chrétienne, dont l’autorité, comparable à celle des Ecritures, remontait à l’action et au témoignage des apôtres. » [13]Michele BACCI, « La “manière grecque” en Toscane au XIIIe siècle : mythe et réalité », dans Thomas BOHL (dir.), Cimabue. Aux origines de la peinture toscane (cat. d’exp. Paris, Musée du Louvre, 22 janvier – 12 mai 2025), Paris, Silvana Editoriale-Musée du Louvre, 2025, p. 64.
Au fondement de l’iconographie et du style de la peinture byzantine résident essentiellement quelques principes codifiés et immuables, relevant d’une esthétique où règnent le goût du symbole et de l’épure :
- usage des fonds dorés créant une réalité spatiale qui privilégie le plan au détriment de la profondeur
- affirmation de la planéité de l’image bidimentionnelle due à l’absence quasi complète d’effets de perspective
- standardisation et stylisation des traits physiques et des vêtements des figures ainsi que leur corollaire, un hiératisme de ces dernières, semblant plus ou moins privées d’émotions
- symbolisme affirmé des couleurs [14]L’or vaut pour la transcendance, le blanc pour la divinité du Christ, le bleu pour la royauté de la Vierge et le rouge pour sa dimension terrestre, …
- halos lumineux et auréoles planes et abstraites [15]Avec l’« invention » de la perspective, le cercle parfaitement géométrique et abstrait de l’auréole, perdant peu à peu sa valeur de symbole immatériel, sera pourtant à son tour déformée selon les nouvelles règles de la représentation du réel, montrant ainsi une bien réelle perte de sens., signalant symboliquement la présence des saints
Notes
| 1↑ | L’adjectif byzantin (du nom de l’antique cité grecque de Byzantium [Byzance]) qualifie une forme artistique propre à la civilisation de l’Empire chrétien d’Orient qui s’est développée à partir du IVe siècle dans la partie orientale de l’Empire romain au moment où celui-ci se divise progressivement en deux, et s’est achevée avec la chute de Constantinople. |
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| 2↑ | Peintre anonyme de l’époque justinienne, Marie et l’Enfant trônant et entourés des saints Theodore d’Amasée et Georges avec deux anges. |
| 3↑ | Léon III l’Isaurien (Germanicia [aujourd’hui Kahramanmaraş, dans le sud-est de la Turquie], v. 680 – 741) : empereur byzantin fondateur de la dynastie isaurienne, il règne de 717 à 741. |
| 4↑ | La dénomination « Empire byzantin » est un exonyme créé par l’historien Jérôme Wolf (*) au XVIe siècle et définitivement adopté au XIXe siècle pour désigner l’Empire romain d’Orient issu de la partition définitive de l’Empire romain en 395. Toutefois, les Byzantins se reconnaissent comme Romains, en particulier à l’époque de Justinien où l’héritage de la Rome antique est encore particulièrement vivace. De ce fait, les qualificatifs de Romains et de Byzantins peuvent indifféremment être utilisés pour désigner l’Empire romain d’Orient et ses habitants, notamment lors des premiers siècles de son existence, même si les historiens modernes tendent à lui préférer le terme de byzantin.
(*) Hieronymus ou Jérôme Wolf (Oettingen, 1516 – Augsbourg, 1580) : historien, bibliothécaire et humaniste du Saint-Empire romain germanique. |
| 5↑ | « Mais quelqu’un dira : Comment les morts ressuscitent-ils, et avec quel corps reviennent-ils ? Insensé ! ce que tu sèmes ne reprend point vie, s’il ne meurt. Et ce que tu sèmes, ce n’est pas le corps qui naîtra ; c’est un simple grain, de blé peut-être, ou de quelque autre semence ; puis Dieu lui donne un corps comme il lui plaît, et à chaque semence il donne un corps qui lui est propre. Toute chair n’est pas la même chair ; mais autre est la chair des hommes, autre celle des quadrupèdes, autre celle des oiseaux, autre celle des poissons. Il y a aussi des corps célestes et des corps terrestres ; mais autre est l’éclat des corps célestes, autre celui des corps terrestres. Autre est l’éclat du soleil, autre l’éclat de la lune, et autre l’éclat des étoiles; même une étoile diffère en éclat d’une autre étoile. Ainsi en est-il de la résurrection des morts. Le corps est semé corruptible ; il ressuscite incorruptible ; il est semé méprisable, il ressuscite glorieux ; il est semé infirme, il ressuscite plein de force ; il est semé corps animal, il ressuscite corps spirituel. S’il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel. C’est pourquoi il est écrit : Le premier homme, Adam, devint une âme vivante. Le dernier Adam est devenu un esprit vivifiant. Mais ce qui est spirituel n’est pas le premier, c’est ce qui est animal; ce qui est spirituel vient ensuite. Le premier homme, tiré de la terre, est terrestre; le second homme est du ciel. Tel est le terrestre, tels sont aussi les terrestres ; et tel est le céleste, tels sont aussi les célestes. Et de même que nous avons porté l’image du terrestre, nous porterons aussi l’image du céleste. Ce que je dis, frères, c’est que la chair et le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu, et que la corruption n’hérite pas l’incorruptibilité. Voici, je vous dis un mystère : nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons changés, en un instant, en un clin d’oeil, à la dernière trompette. La trompette sonnera, et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons changés. Car il faut que ce corps corruptible revête l’incorruptibilité, et que ce corps mortel revête l’immortalité. Lorsque ce corps corruptible aura revêtu l’incorruptibilité, et que ce corps mortel aura revêtu l’immortalité, alors s’accomplira la parole qui est écrite : La mort a été engloutie dans la victoire. O mort, où est ta victoire ? O mort, où est ton aiguillon ? » (1 Cor. 15, 35-55). |
| 6↑ | C’est le cas des peintres rassemblés sous l’appellation d’École siennoise, du XIIIe au XVIe siècle. |
| 7↑ | Depuis Vasari, on attribue à Cimabue une étape fondamentale dans la transition des figures hiératiques et idéalisées (héritées de la tradition byzantine) vers de véritables sujets — empreints d’humanité et d’émotion — qui allaient constituer le fondement de la peinture italienne et occidentale |
| 8↑ | Non pas « la bonne manière de l’Antiquité grecque, mais plutôt dans ce style moderne et maladroit propre à cette époque », « une manière fruste, gauche et banale que les peintres de ce temps s’étaient transmise les uns aux autres, non par l’étude, mais simplement par habitude au fil de très nombreuses années, sans jamais songer à perfectionner le dessin, la beauté du coloris ou la moindre invention digne d’intérêt (*) », selon les mots de Vasari (**).
(*) « […] la buona maniera greca antica, ma in quella goffa moderna di que’ tempi », « la qual maniera scabrosa, et goffa, et ordinaria havevano, non mediante lo studio, ma per una cotal usanza insegnato l’uno all’altro, per molti, et molti anni, i pittori di que’ tempi, senza pensar mai a migliorare il disegno, à bellezza di colorito, ò inventione alcuna, che buona fusse ». |
| 9↑ | En Orient cette tradition a su se renouveler d’elle même, peu à peu, au cours des siècles qui ont suivi. |
| 10↑ | « Ainsi donc, frères, demeurez fermes, et retenez les instructions que vous avez reçues, soit par notre parole, soit par notre lettre. » (2 Thessaloniciens, 2, 15). |
| 11↑ | GIORDANO DA PISA, Prediche inedite del B. Giordano da Rivalto dell’Ordine de’ Predicatori recitate in Firenze dal 1302 al 1305, éd. Enrico Narducci, Bologne, 1867. |
| 12↑ | À la suite d’une vision de sainte Brigitte de Suède (1302-1373), pour la représentation de la naissance du Christ, la scène de l’accouchement est remplacée par la Vierge à genoux adorant l’enfant Jésus. |
| 13↑ | Michele BACCI, « La “manière grecque” en Toscane au XIIIe siècle : mythe et réalité », dans Thomas BOHL (dir.), Cimabue. Aux origines de la peinture toscane (cat. d’exp. Paris, Musée du Louvre, 22 janvier – 12 mai 2025), Paris, Silvana Editoriale-Musée du Louvre, 2025, p. 64. |
| 14↑ | L’or vaut pour la transcendance, le blanc pour la divinité du Christ, le bleu pour la royauté de la Vierge et le rouge pour sa dimension terrestre, … |
| 15↑ | Avec l’« invention » de la perspective, le cercle parfaitement géométrique et abstrait de l’auréole, perdant peu à peu sa valeur de symbole immatériel, sera pourtant à son tour déformée selon les nouvelles règles de la représentation du réel, montrant ainsi une bien réelle perte de sens. |
